En 2002, le fils de Judea Pearl, Daniel Pearl, qui était alors journaliste au Wall Street Journal, avait été kidnappé et assassiné au Pakistan alors qu’il effectuait un reportage consacré aux groupes extrémistes religieux dans le sillage des attentats du 11-Septembre. Une vidéo avait montré le captif en train de faire des déclarations sous la contrainte, avant d’être tué. Dans l’une de ces déclarations, Daniel Pearl avait dit qu’il était Juif, tout comme ses parents.
Depuis, Judea Pearl n’a jamais cessé de réfléchir à ce message. Avec feu son épouse Ruth Pearl et avec leurs deux filles, il a créé la Fondation Daniel Pearl pour rendre hommage à la mémoire de son fils, notamment à travers un programme de dialogue avec des journalistes musulmans.
Plus récemment, cet universitaire israélo-américain s’est également interrogé : Que signifie donc être Juif dans le contexte de l’après-7-Octobre ?
Professeur en sciences informatiques à l’université de Californie à Los Angeles, Pearl, qui écrit régulièrement pour des médias juifs, raconte avoir été aux premières loges pour observer l’évolution des comportements à l’égard d’Israël chez les étudiants américains. Cela a été le cas en particulier après le pogrom qui a été commis par le Hamas dans le sud d’Israël, le 7 octobre 2023 – une attaque sanglante qui a fait plus de 1 200 morts, les hommes armés prenant également 251 personnes en otage dans la bande de Gaza – et la guerre opposant l’État juif au groupe terroriste qui a suivi le massacre, ravageant l’enclave côtière. Aujourd’hui, Pearl a rassemblé certaines de ses observations et de ses réflexions, sous forme de chroniques, dans un livre intitulé « Coexistence and Other Fighting Words: Selected Writings of Judea Pearl 2002-2025 ».
Cet ouvrage, publié le 10 décembre, démontre d’abord une chose : de toute évidence, son auteur est capable de faire preuve d’une pensée aussi créative dans la rédaction de pages éditoriales que dans les laboratoires scientifiques où il a acquis sa renommée. Il y invente de nombreux termes et expressions et notamment la « sionophobie », qu’il prend soin de distinguer de l’antisémitisme.
« Pour résumer, il s’agit du rejet du droit du peuple juif à l’autodétermination, partout au Moyen-Orient », explique Pearl au Times of Israel. « C’est une définition simple ».
Il ajoute que selon lui, c’est sur cette problématique que les administrateurs devraient concentrer leurs efforts plutôt que sur la question de l’antisémitisme.
« Nous avons constamment dénoncé l’antisémitisme, mais pas l’antisionisme », commente Pearl. « Dès qu’on dit le mot ‘antisémitisme’, on perd la partie. Quelqu’un se hâtera de mettre en place un groupe de travail ; le groupe de travail invitera des philosophes ; les philosophes philosopheront et vous aurez gagné une décennie de discussions philosophiques sans que rien ne soit fait par ailleurs ».
« L’antisémitisme devient ainsi une sorte de laissez-passer pour l’inaction, voire pire », regrette-t-il.
Tout au long du livre, Pearl n’hésite pas à faire des affirmations tout aussi contre-intuitives.
Il s’est mis en quête, en étudiant des sources de premier plan, de preuves attestant du fait que les premiers sionistes, qu’il s’agisse de Chaim Weizmann, Vladimir Jabotinsky ou David Ben-Gurion, avaient cherché à trouver un compromis avec la population arabe indigène de Palestine. Pour défendre les liens qui unissent les Juifs à la terre d’Israël, il soutient que l’indigénéité ne doit pas nécessairement découler d’un lien physique avec un lieu – mais qu’elle peut également provenir d’un attachement culturel, citant les nombreuses mentions de Sion dans la prière du birkat hamazon, une prière qui est récitée après avoir mangé du pain, ou la fête juive du pèlerinage de Souccot. Il compare les juifs antisionistes d’aujourd’hui aux coreligionnaires du passé qui s’étaient rebellés contre la pensée dominante et qui avaient finalement été oubliés par l’Histoire, comme les Karaïtes ou les Sabéens.
Les lecteurs du livre découvriront également la vie de Pearl, marquée par de nombreuses tragédies. Outre la perte de son fils en 2002, le grand-père de l’auteur avait été assassiné à Auschwitz pendant la Shoah.
Et pourtant, ajoute Pearl, « je sais que ses dernières pensées ont été pour son petit-fils – moi – qui grandissait libre en Israël ».
Pearl critique les musées de la Shoah qui, selon lui, n’incluent pas Israël dans leur récit : « On y voit la mort et la souffrance, mais on n’y voit pas la renaissance juive. C’est scandaleux ».
L’autre grand-père de Pearl avait immigré de Pologne vers Israël. Il avait aidé à fonder la ville de Bnei Brak. (Un lien familial avec Bnei Brak qui avait été mentionné par Daniel Pearl dans la vidéo de sa mort – il avait également fait une déclaration, à la même occasion, où il critiquait « le soutien inconditionnel des États-Unis à l’État d’Israël », selon CNN).
Judea Pearl a grandi en Israël, où ses enseignants, sur les bancs du lycée, étaient des professeurs d’université qui avaient fui l’antisémitisme en Europe et qui n’avaient pas trouvé d’emploi équivalent de l’autre côté de la Méditerranée, acceptant des postes dans l’enseignement secondaire en conséquence.
« Ils étaient tous des génies », s’exclame Pearl, qui raconte avoir évoqué le phénomène avec Bill Gates lorsqu’ils s’étaient retrouvés côte à côte, lors d’un dîner. « Ma génération et moi avons été les bénéficiaires de l’expérience éducative la plus innovante de l’Histoire ».
Cela fait 55 ans que Pearl enseigne à l’UCLA. Au fil de ces longues décennies, il est devenu une personnalité respectée à l’international dans le domaine de l’intelligence artificielle, se hissant au poste de directeur du laboratoire des systèmes cognitifs de l’université. Parallèlement, il a rédigé des articles sur les Juifs et Israël pour divers médias, du Wall Street Journal au magazine Moment en passant par le Jewish Journal of Greater Los Angeles.
Dans son livre, il détaille les conférences et les manifestations anti-Israël qui ont été organisées dans son université et dans les rues de Los Angeles, évoquant notamment un sommet organisé en 2014 et où, indique-t-il, les participants avaient entonné des slogans anti-Israël. Pearl affirme que les sentiments pro-Hamas se sont renforcés sur le campus depuis lors – en particulier après les massacres du 7-Octobre et la guerre à Gaza.
« Il me semble que l’idée qu’Israël ne devrait pas exister est devenue mainstream« , dit Pearl. « Avant tout cela, nos adversaires avaient l’habitude de dire : ‘Bien sûr, nous pensons qu’Israël a le droit d’exister mais si seulement ce pays avait le comportement que nous attendons de lui ».
« Aujourd’hui, ce n’est plus le cas », ajoute Pearl. « Tout à coup, c’est devenu normal de nier la légitimité même de l’existence d’Israël, et c’est quelque chose qui m’inquiète ».
Il évoque l’impact des politiques qui ont pu être mises en œuvre par Israël à l’égard des Palestiniens – notamment dans le contexte de la guerre à Gaza qui a détruit les infrastructures au sein de l’enclave côtière et qui, selon les chiffres invérifiables du ministère de la Santé placé sous la direction du Hamas, a coûté la vie à environ 70 000 Palestiniens. Ce bilan ne fait non plus le distinguo entre combattants armés et civils.
Des dizaines de milliers d’autres Palestiniens ont été blessés. Abordant le sujet des décisions prises par l’État juif, il parle principalement des actions d’Israël en Cisjordanie, telles que les fréquentes incursions de Tsahal.
« La présence de l’armée israélienne en Cisjordanie est nécessaire pour empêcher les cellules terroristes de planifier et de lancer des attentats à Tel Aviv et à Netanya » – en référence à une attaque suicide meurtrière commise dans un hôtel en 2002 lors du seder de Pessah, au cours de la Seconde Intifada.
« Lancer des raids, nuit après nuit, est quelque chose de douloureux », explique Pearl. « Il est extrêmement douloureux pour les jeunes Israéliens d’aller faire des raids nocturnes chez des gens en pyjama. En revanche, il est nécessaire de recueillir des renseignements qui aideront à prévenir des attaques, et ce tant que des cellules terroristes planifieront des attentats terroristes dans des centres civils, notamment à Tel Aviv et Haïfa. Israël ne peut pas se perpettre de simplement quitter la Cisjordanie du jour au lendemain en espérant que l’aéroport Ben Gurion reste sûr, à portée de roquette de Ramallah ».
Pearl apporte aussi des réponses à des questions sur les détracteurs juifs d’Israël, qu’il qualifie de « Juifs d’hier » – plus concentrés sur le passé que sur l’avenir.
« Premièrement, d’un point de vue philosophique, ils ne représentent pas le judaïsme traditionnel dans son organisation historique ou même actuelle », affirme Pearl. « Qu’il s’agisse des orthodoxes ou des Juifs du mouvement réformé, les leaders ou les communautés juives de ce pays sont fortement sionistes, à l’exception de quelques synagogues ultra-progressistes qui appartiennent au mouvement réformé ».
« Si vous regardez l’Histoire juive, le désir de revenir sur la terre d’Israël, de rétablir la souveraineté en Israël, a été un thème central de la pensée juive tout au long de l’Histoire », fait-il remarquer.
Pearl dit constater que ses collègues enseignants sont de plus en plus réticents à l’idée d’afficher publiquement leur sionisme – un fait qu’il déplore. Il dit néanmoins s’être senti encouragé lorsqu’un nouveau groupe d’enseignants sionistes s’est formé sur le campus.
« Quatre cents professeurs sionistes ont décidé de se manifester et de déclarer : ‘Ça suffit !' », déclare-t-il.
Si Pearl se réjouit de la sortie de son livre, il note que la fondation qui porte le nom de feu son fils n’est plus aussi active qu’auparavant. Parmi les activités de cette dernière, la promotion du dialogue entre Juifs et musulmans.
« Nous avions un programme très solide qui permettait de faire venir aux États-Unis des journalistes issus de pays à majorité musulmane », raconte Pearl. « Nous avions un programme de dialogue, les Daniel Pearl Dialogues, des dialogues entre musulmans et Juifs. Nous allions de ville en ville pour discuter des questions qui préoccupaient les deux communautés ».
Mais Pearl semble pessimiste concernant l’avenir du programme.
« Les pays d’où viennent nos boursiers en journalisme sont franchement sionophobes. Il leur est très difficile d’accepter l’idée d’un État juif normal, et le sionisme est la quête juive de la normalité », explique-t-il.
la Communauté du Times of Israël !
