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Robert Singer feuilletant le recueil de papiers pour la première fois aux côtés du dramaturge Frédéric Moulin.
Robert Singer feuilletant le recueil de papiers pour la première fois aux côtés du dramaturge Frédéric Moulin.
Interview

Le petit-fils de Léopold Morgenstern se confie au Times of Israël

Le Zurichois explique comment sa famille s’en est sortie, évoque son cher et regretté « Poldi » et espère que la pièce de Frédéric Moulin se jouera en Israël

Robert Singer feuilletant le recueil de papiers pour la première fois aux côtés du dramaturge Frédéric Moulin.

Il faut absolument lire l’article À rendre à Monsieur Morgenstern en cas de demande pour comprendre ce qui suit.

Touchant Robert Singer… D’une nature discrète, l’affable zurichois semble avoir gardé en lui un flot bouillonnant et intarissable de souvenirs. La pièce de théâtre À rendre à Monsieur Morgenstern en cas de demande du dramaturge Frédéric Moulin et le dossier de documents gardé par son grand-père, ont ouvert les vannes. Il cherche parfois ses mots (il explique avoir quitté la France (Nice) en 1962, à dix-sept ans et ne pas avoir eu depuis l’occasion de parler français très souvent) car il veut être précis.

Très vite, l’interview prend le tour d’une discussion à bâtons rompus et la parole, devenue fluide, se libère. Le petit-fils de Léopold Morgenstern se prend au jeu des questions-réponses, si bien que les questions ne lui sont bientôt plus posées que pour la forme.

Ce qu’il nous raconte n’est pas seulement l’histoire et la chronologie « non rectiligne » d’une famille : c’est l’Histoire qui s’est imposée, ici ou ailleurs, à tant de fugitifs juifs, hérissée de ruptures, de douleurs, de larmes, de peur, de trahisons, de dépassement de soi, de ténacité, d’échecs et, parfois, de coups de chance ou de miracles (la nuance est laissée à la discrétion du lecteur). Comment ont-ils pu enduré tout cela ? Comment un docteur en philosophie juif autrichien (Karl Singer, le père de Robert) s’est-il improvisé fabricant de moutarde pour gagner de quoi nourrir sa famille en France ? Comment le même en a-t-il été réduit à se cacher dans le coffre d’un canapé convertible, avant d’être trahi par une mèche de cheveux blancs qui dépassait ? Comment des citadins bon teint (et parmi eux les époux Singer) sont-ils parvenus à ramer dans la bonne direction et à retrouver leur chemin, abandonnés par leur passeur, en pleine nuit, au milieu du Lac Léman ?

Voici les morceaux choisis de l’entretien accordé par Robert Singer que le Times of Israël remercie pour sa confiance. Ils concernent essentiellement ses parents, Herta et Karl Singer, dont les récits, entendus dans son enfance, sont restés gravés dans sa mémoire. Espérons que les représentations, les débats et les rencontres que Frédéric Moulin appelle de ses vœux seront organisés en France et en Israël pour donner à Robert Singer l’occasion de témoigner de vive voix.

Comment le travail de Frédéric Moulin est-il arrivé jusqu’à vous ?

Par les Singer de France ! J’ai deux cousines qui habitent en France, dont l’une tout près de Paris. Ce sont les filles du frère de mon père. L’une d’elles m’a un jour téléphoné en me disant : « On m’a contactée, on te recherche ». J’ai demandé : « On me recherche ? Mais qui me recherche ? ».

Il s’agissait de l’historienne Chantal Clergue qui travaillait avec Frédéric. Elle recherchait des Singer et avait trouvé la branche parisienne. C’est comme ça que j’ai pris contact. J’ai ensuite reçu le lien pour voir la pièce. Je me rappelle ce moment incroyable : je suis resté bouche bée pendant toute la durée du spectacle…

Robert Singer remercie Frédéric Moulin qui lui rend le dossier de documents gardés par le grand-père du dramaturge. (Crédit : autorisation)

Dans le film de la remise des documents à Lyon en juillet dernier et dont il nous a montré un extrait, Frédéric Moulin est au bord des larmes. Votre émotion, trahie lorsque vous lui touchez le bras, s’est drapée dans une retenue et une sobriété que d’aucuns qualifieraient « d’ashkénazes ». Avec le recul, quels mots mettez-vous sur ce que vous avez ressenti ?

La façon dont Frédéric s’est investi pour me retrouver est plus que touchante. C’est difficile, encore aujourd’hui, à exprimer en quelques mots.

Qu’une personne qui n’est pas de ma famille ait mis autant de ténacité à retrouver le fil de mon histoire familiale demeure pour moi un mystère. C’est incroyable. Cela m’a ébranlé, même si je ne suis peut-être pas parvenu, ce jour-là, à montrer ce que je ressentais au plus profond de moi.

Mon grand-père Léopold – Poldi – était pour moi comme un deuxième père. Quand nous habitions Nice, il faisait un long voyage en car depuis Zurich, où il était resté après la guerre, pour venir nous voir. J’étais jeune mais je me souviens parfaitement que quand je savais qu’il allait arriver, je n’arrivais plus à dormir et je ne voulais plus aller à l’école : je l’attendais ! Pendant nos promenades, il me tenait par la main et, comme je l’ai dit dans mon petit discours, je ressens encore le contact de sa main, chaude et veloutée.

Il est mort dans son lit, en 1967 et est enterré au cimetière juif de Zurich.

La tombe de Léopold Morgenstern au cimetière juif de Zurich (Crédit : autorisation)

Et puis, comment vous dire ? Jusqu’à présent, j’ai toujours caché mon histoire familiale. J’habite dans un village où personne ne sait que je suis juif. Cela a été comme ça toute ma vie. J’ai toujours été discret et sur mes gardes, par peur de ce qui pourrait se passer.

Mon fils a lu l’article du Times of Israël, il a été très touché. Il a un lien très fort envers Israël. Je me suis marié deux fois, avec des non-juives. Je n’ai pas été éduqué dans la pratique religieuse. Sans doute faut-il y voir, de la part de mes parents, la volonté de ne pas se faire remarquer.

Je me rappelle combien j’avais du mal à répondre à mes copains de classe qui, à Nice, me demandaient pourquoi mes parents parlaient allemand. Je faisais aussi partie d’un groupe de louveteaux et éclaireurs israélites de Nice, et combien de fois m’a-t-on demandé pourquoi je n’allais pas à l’église le dimanche matin. Ces questions étaient très embarrassantes, je ne savais pas quoi dire, je ne voulais pas montrer que je n’étais pas « comme tout le monde ».

Frédéric a vraiment fait un travail fantastique. Je lui ai dit : « Si tu arrives à jouer en Israël, je viens, je viens avec toi ! Je veux témoigner. »

Le long périple de vos parents, quand ils ont quitté l’Autriche devenue trop dangereuse, les a conduits en Italie puis en France…

À Paris, mon père a retrouvé son père et son frère. Ils ont commencé à travailler pour tenter de gagner un peu d’argent. Ma mère allait à la pharmacie acheter de la farine de moutarde et, un masque à gaz sur le nez, ils fabriquaient de la moutarde, que les deux frères allaient ensuite vendre à des épiceries ! Plus tard, quand mes parents m’ont raconté cette histoire, ils m’ont dit qu’ils prenaient la précaution de ne jamais retourner au même endroit : leur préparation ne devait pas avoir très bon goût et ils fuyaient les réclamations !

L’hôtel de ville de Villeurbanne, place Lazare-Goujon. (Crédit : Rvince / CC BY 3.0)

Dans un autre registre, ils se rappelaient aussi les rafles organisées à Villeurbanne, où ils avaient habité. Une nuit, la porte de l’appartement a cédé sous de violents coups de poing. Mon père était au courant, il savait qu’il risquait d’être pris. Alors, cette nuit-là, il a bondi hors du lit et s’est réfugié dans le canapé pliable dont il avait, en prévision, vidé l’espace de rangement pour les duvets et les oreillers. Malheureusement, ses cheveux, déjà blancs, l’ont trahi car une mèche était visible. Il a été arrêté et transféré dans un camp de travail dont il a pu s’échapper mais les nuits suivantes, il a dormi dans la cave.

Et cet épisode, terrible et ubuesque, qu’ils ont vécu en France, alors qu’ils tentaient de gagner la Suisse ?

Mon père, ma mère et ma petite soeur Suzanne, née à Lyon, avaient déjà essayé de passer deux fois en Suisse. Cette fois-là, des passeurs les avaient embarqués dans leur camionnette, au milieu de caisses qu’ils transportaient à l’arrière. Mes parents espéraient enfin atteindre le côté suisse. Malheureusement, les passeurs les ont trahis : ils avaient informé la police française de leur passage. Parvenu au sommet d’un col, le camion s’est arrêté et la police a arrêté mes parents et ma soeur, conduits à Annemasse, dans une petite prison peu gardée où ils ont passé la nuit. Le lendemain, ils ont été convoqués, avec d’autres prisonniers, dans un bureau à l’étage pour un interrogatoire. Le coup de chance est venu d’un coup de téléphone. Le policier a décroché, en faisant signe à tous les prisonniers présents dans la pièce de sortir. Il ne voulait pas qu’ils entendent la conversation. C’est comme cela qu’ils se sont retrouvés dans un couloir désert, ouvert sur la rue. Mon père, qui tenait ma soeur dans ses bras, ne voulait pas s’enfuir. Selon lui, ils ne craignaient rien puisque les policiers étaient français… Alors ma mère lui a arraché Suzanne des bras et elle est partie en courant. Naturellement, mon père a suivi. C’est ce qui leur a sauvé la vie.

Léopold Mogerstern entouré de ses petits-enfants, Suzanne et Robert (Crédit : autorisation)

La mère de mon oncle parisien était également présente dans cette salle. Elle ne parlait pas français et n’avait pas compris que le policier leur avait demandé de sortir. Elle était restée dans la pièce et a été déportée.

Que s’est-il passé après ?

Ils ont trouvé un autre passeur. Celui-là avait une petite barque et, avec d’autres réfugiés, ils sont partis, à quinze, pour une traversée du lac Léman, direction la Suisse. Il y avait des vagues et il pleuvait. Au milieu du lac, ils ont vu une autre barque dont la petite lumière avançait vers eux. Ils craignaient que ce soit la police suisse mais non, c’était un complice du passeur qui venait le récupérer sur sa propre embarcation. Ils ont alors abandonné les réfugiés juifs en plein milieu du lac, sans aucun moyen pour se repérer. Ils ont ramé, ramé, en se relayant et sont heureusement arrivés à la frontière suisse à quatre heures du matin. Tout le monde s’est dispersé. Mon père avait conscience du danger que représentait la proximité de la frontière avec la France, alors il a entraîné ma mère et ma sœur dans le premier train en partance pour Zurich.

Ont-ils été aidés à leur arrivée à Zurich ?

La communauté juive de Zurich leur a fourni de quoi manger et s’habiller. Puis mon père a été convoqué dans un camp de travail, à une vingtaine de kilomètres. Ma mère a été dispensée parce que ma soeur était trop jeune. Son doctorat de philosophie a permis à mon père d’être affecté au bureau du camp.

Par la suite, ma mère et ma soeur ont été transférées chez une dame très gentille qui leur a loué une petite chambre. Mon père était le seul à pouvoir quitter le camp le week-end, pour rejoindre ma mère dans cette chambre… où j’ai été conçu ! Je suis né le 2 janvier 1945, quelques mois avant la fin de la guerre.

Et quand le camp a fermé, après la guerre ?

En Suisse, mes parents ne savaient plus quoi faire. Ils avaient gardé un bon souvenir de Lyon alors, comme la guerre était terminée, nous y sommes retournés, en 1945. Le frère de mon père était à Nice. Il lui a dit : « Que fais-tu à Lyon ? Viens nous rejoindre à Nice, il y a la mer et des palmiers. Je te trouve un appartement ! ». C’est comme cela que nous nous sommes retrouvés à Nice où j’ai vécu jusqu’à mes dix-sept ans, jusqu’à notre départ pour Vienne.

L’Autriche, à nouveau, après ce qui était arrivé ?

Oui, mon père avait la nostalgie de Vienne. Mes parents y sont restés jusqu’à leur mort. Et pourtant, ils avaient dû quitter l’Autriche en 1938, avec ses rues où se multipliaient les inscriptions « Sales Juifs », tracées à la peinture, sur le sol. Les Juifs devaient nettoyer, à genoux, pendant que les passants crachaient sur eux. Mon père a compris qu’ils devaient fuir. Ils ont tout abandonné, l’appartement, les meubles, le piano… Tout ce que mon grand-père Poldi les avait aidés à acquérir.

Les troupes SA autrichiennes empêchent les Juifs d’entrer dans l’université de Vienne après la Nuit de cristal (Crédit : domaine public).

Ce retour en Autriche a été pour moi une épreuve : à dix-sept ans, je laissais derrière moi tous mes amis et j’arrivais dans un pays dont je ne parlais pas la langue, même si je la comprenais, grâce à mes parents. Et cet hiver 1962, où il a fait jusqu’à -33°C : un choc pour moi qui venais de la Côte d’Azur !

Je suis parti en 1966, le jour même où est arrivée la lettre de convocation à la Caserne de Salzbourg, pour que j’accomplisse mon service militaire. Il était inconcevable pour moi de porter une arme et un uniforme pour l’Autriche. Une fois encore, j’ai tout laissé derrière moi et j’ai rejoint mon grand-père Léopold chez lui, à Zurich. Depuis lors, j’habite en Suisse.

La pièce n’a jamais été montrée dans le pays où Léopold s’est réfugié et où vous-même habitez. A votre connaissance, le projet de monter la pièce en Suisse avance-t-il ?

Il y a des pistes avec la communauté juive. De son côté, ma fille a pris contact avec des théâtres. Elle va également essayer d’organiser quelque chose à l’université de Zurich où elle enseigne l’économie.

De gauche à droite : Jean-François Moulin, Marcel Singer, Frédéric Moulin, Brigitte Singer-Maranghino, Martine Clocher (traductrice allemand-français), Giuseppe Maranghino (gendre de Robert Singer).
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