Le Qatar nie avoir assuré au procureur de la CPI qu’il « veillerait sur lui » s’il donnait suite au mandat d’arrêt contre Netanyahu – média
Le responsable d’une enquête privée visant à discréditer une femme accusant Karim Khan d’abus sexuels affirme que le procureur bénéficie du soutien du Qatar, rapporte le WSJ
Selon une déposition qui aurait été transmise au FBI, le Qatar aurait promis de « prendre soin » du procureur général de la Cour pénale internationale (CPI), Karim Khan, après que celui-ci eut émis des mandats d’arrêt à l’encontre du Premier ministre Benjamin Netanyahu et de l’ancien ministre de la Défense Yoav Gallant en 2024.
Selon un éditorial publié lundi dans le Wall Street Journal, ce témoignage a été transmis par une personne anonyme au courant d’une opération qui aurait été commanditée par le Qatar pour discréditer une femme ayant accusé Khan d’abus sexuels.
Le Wall Street Journal a indiqué avoir examiné cette déclaration ainsi que plusieurs enregistrements audio à l’appui.
La déposition décrit l’un des enregistrements, daté du 5 août, dans lequel une équipe de renseignement privée discute de Khan après qu’une source d’Elicius – l’une des deux sociétés de renseignement impliquées dans l’opération – a affirmé que l’agence de renseignement du Mossad pensait que le procureur était un agent qatari.
« J’en ai parlé aux clients, et ils n’étaient pas surpris que l’information selon laquelle ils le soutenaient ait fuité », aurait déclaré le responsable de l’opération de renseignement dans l’extrait audio.
« Tout cela s’inscrit dans le cadre de la délivrance du mandat. En gros, c’était le marché. Il a dit : ‘Je veux délivrer le mandat, mais j’ai très peur de le faire.’ Et ils ont répondu : ‘Si vous le faites, nous veillerons sur vous’ », aurait déclaré le responsable, faisant référence aux mandats d’arrêt.
Deux sources ont confirmé au Wall Street Journal que les enquêteurs privés évoquant un « client » et un « pays Q » dans les enregistrements faisaient référence au Qatar.
Interrogé à ce sujet, le responsable aurait affirmé que Khan bénéficiait du soutien de l’État qatari, et pas seulement d’un cheikh en particulier.
« Non, c’est l’État », aurait-il déclaré.
Dans un enregistrement daté du 3 juin, les enquêteurs discutent de tentatives visant à établir un lien entre la victime présumée de Khan et Israël, dans le but de la discréditer. Malgré leurs efforts, aucun élément de ce type n’a été découvert, selon un article du Guardian publié en novembre sur cette opération.
Les enquêteurs se sont notamment penchés sur la question de savoir si cette femme « n’avait pas une grand-mère juive » ou si elle possédait un passeport israélien secret – une théorie qui, selon l’éditorial, figurait dans un document daté du 6 juin envoyé par Highgate – l’autre société de renseignement impliquée dans l’opération – à Elicius.
Dans un enregistrement daté du 15 juin, un enquêteur affirme que l’époux de l’accusatrice avait travaillé par le passé pour une entreprise possédant une filiale spécialisée dans l’alimentation casher, ajoutant : « Il y aura un rabbin associé à cela. »
« Cela pourrait constituer une bonne couverture professionnelle » pour un espion, a ajouté l’enquêteur.
Les enquêteurs ont également envisagé l’hypothèse que la victime présumée de Khan était manipulée par une personne aux intentions malveillantes, en explorant les liens avec Tom Lynch, un ancien proche collaborateur de Khan qui avait signalé l’allégation d’agression sexuelle.
Le document du 6 juin visait à « établir tout lien entre Thomas Lynch et Israël/un héritage juif ».
Dans l’enregistrement du 15 juin, le responsable de l’opération demande : « Vous avez d’autres informations sur Lynch ? »
Dans un document intitulé « Further context on TL » (Informations supplémentaires sur TL) examiné par le Wall Street Journal, les enquêteurs indiquent que Lynch entretient des liens avec le sénateur républicain pro-Israël Lindsey Graham.
« TL joue clairement un rôle de liaison, peut-être pas avec le département d’État, mais avec le lobby politique israélien au Capitole, par exemple », indique le document.
Cette hypothèse aurait été jugée pertinente pour faire partie de la « deuxième phase de l’enquête », auraient déclaré les enquêteurs.
L’éditorial précise que plusieurs membres du Congrès américain étaient au courant de la déposition du témoin et qu’elle avait été transmise au FBI afin de demander l’ouverture d’une enquête.
Le Qatar a fermement démenti mercredi l’article d’opinion du Wall Street Journal affirmant que Doha avait assuré à Khan que le pays du Golfe « veillerait sur lui » s’il engageait une action en justice contre les dirigeants israéliens.
« Les récentes tentatives visant à impliquer le Qatar dans des discussions inappropriées avec des responsables de la Cour pénale internationale – censées porter sur d’éventuels mandats d’arrêt à l’encontre de responsables israéliens – sont catégoriquement fausses », peut-on lire dans un communiqué du Bureau des médias internationaux du Qatar.
« Ces allégations ont été avancées par des responsables israéliens qui ont, à plusieurs reprises, diffusé de fausses informations sur le Qatar par le biais de fuites sélectives, dans le but de servir leurs propres intérêts. Leurs accusations ont été systématiquement discréditées et se sont révélées fausses », poursuit le communiqué.
« Il est désormais clair que ces individus tentent d’échapper – à tout prix – à toute responsabilité juridique, tant nationale qu’internationale, pour les violations passées et actuelles du droit international. Ils invoquent à tort le nom du Qatar pour détourner l’attention de leur propre conduite et déforment les faits dans le but d’échapper à tout examen juridique », ajoute-t-il.
En réponse à cet éditorial, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a vivement critiqué la CPI, la qualifiant « d’institution corrompue et moralement défaillante » qui « devrait être dissoute ».
Cette déclaration intervient alors que la controverse autour du procureur de la CPI s’intensifie.
Dans un message publié sur le réseau social X, Netanyahu a déclaré que la CPI avait agi comme une « plateforme de guerre juridique utilisée par des régimes voyous », insistant sur le fait que l’affaire engagée contre Israël au sujet de la guerre contre le groupe terroriste palestinien du Hamas était sans fondement dès le départ.
« Il était clair dès le premier jour que les accusations absurdes portées contre l’État d’Israël étaient sans fondement », a-t-il écrit, ajoutant qu’Israël avait mené « une guerre juste par des moyens justes contre un groupe terroriste ».
Le bureau du procureur de la CPI s’est dit « profondément préoccupé par les allégations non vérifiées visant son personnel ».
Dans un communiqué adressé au Wall Street Journal, Highgate a nié avoir été engagée par un gouvernement pour discréditer qui que ce soit.
La société a toutefois reconnu avoir travaillé sur un dossier visant à défendre la CPI.
Elicius n’a pas répondu aux demandes de commentaires.
L’ambassade du Qatar a qualifié ces allégations « d’infondées ».
Lynch a déclaré que l’opération présumée et les théories qui y sont associées sont « troublantes » et « dépassent toutes les limites de ce qui est acceptable ».
Au début du mois, un panel de trois juges a déclaré que le procureur général, sous le feu des critiques, pourrait reprendre ses fonctions après avoir rejeté une enquête des Nations unies sur les allégations d’inconduite sexuelle, selon les conclusions consultées par l’Associated Press.
La décision finale concernant le sort de Karim Khan, avocat britannique, revient désormais à l’Assemblée des États parties, l’organe qui supervise la CPI.
Khan s’est temporairement retiré de ses fonctions en mai 2025 dans l’attente des conclusions d’une enquête menée par le Bureau des services de contrôle interne de l’ONU (BSCI) sur des allégations d’inconduite sexuelle qu’il a toujours niées.
L’enquête des Nations unies a trouvé des éléments prouvant que Khan avait eu « des contacts sexuels non consentis avec [son assistante] dans son bureau, à son domicile privé et lors d’une mission », selon une copie de son rapport.
À un moment donné, Khan a exhorté la femme à retirer ses accusations, l’exhortant à « penser aux mandats d’arrêt palestiniens », selon le témoignage de la plaignante devant l’ONU rapporté par le Wall Street Journal.
Outre les mandats d’arrêt contre Netanyahu et Gallant, Khan a également émis des mandats d’arrêt contre trois dirigeants du groupe terroriste du Hamas, qui ont tous été éliminés par la suite par Israël.
Une enquête de l’AP a révélé que Khan faisait l’objet d’accusations internes d’inconduite sexuelle en octobre 2024.
Selon des documents de lanceurs d’alerte consultés par l’AP, Khan aurait remarqué cette femme travaillant dans un autre département de la CPI et l’aurait fait passer dans son bureau. Elle est ensuite devenue une présence régulière lors des voyages officiels, indiquent les documents.
Lors d’un voyage à l’étranger, Khan lui aurait demandé de se reposer avec lui sur un lit d’hôtel, puis « l’aurait touchée de manière sexuelle », selon les documents. Plus tard, il se serait rendu dans sa chambre à 3 heures du matin et aurait frappé à la porte pendant dix minutes, d’après les allégations contenues dans les documents.
Parmi les autres comportements non consentis cités dans les documents, il y avait le fait de verrouiller la porte de son bureau et de glisser la main dans la poche de la femme. Il lui aurait également demandé à plusieurs reprises de l’accompagner en vacances.
Deux collègues ont signalé ces faits présumés à l’organe de veille de la CPI en mai 2024. L’enquête a été classée sans suite au bout de cinq jours, la femme ayant décidé de ne pas déposer de plainte officielle car elle craignait des représailles, avait rapporté l’AP à l’époque.
Cette affaire a eu de lourdes conséquences pour l’intéressée. L’enquête de l’ONU a révélé qu’elle avait même été placée sous surveillance anti-suicide à un moment donné.
« Il ne me reste plus guère de dignité et je n’ai plus aucune vie privée », a-t-elle déclaré lors d’une interview.
L’AP n’identifie généralement pas les personnes qui affirment avoir été victimes d’inconduite sexuelle.
Khan a nié les allégations d’inconduite sexuelle.
Stav Levaton a contribué à cet article.