L’expatrié iranien qui enseigne la réalité de la Shoah en perse
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Maziar Bahari au musée de commémoration américain de la Shoah. (Autorisation)
Maziar Bahari au musée de commémoration américain de la Shoah. (Autorisation)
Interview

L’expatrié iranien qui enseigne la réalité de la Shoah en perse

Le journaliste Maziar Bahari et son site internet ‘IranWire’ s’appuient sur les spécialistes du musée de la Shoah américain pour contrer le discours négationniste à la racine

Depuis des décennies, le gouvernement iranien nie la réalité de la Shoah et menace d’annihiler l’Etat d’Israël. Aujourd’hui, Maziar Bahari, réalisateur de film et journaliste reconnu, expatrié de la république islamique, éduque les Iraniens sur la Shoah en utilisant leur propre langue.

Cet automne, Bahari et le musée de commémoration américain de la Shoah (USHMM) ont lancé le « Projet Sardari », une initiative visant à enseigner le génocide juif aux Iraniens en perse. Une série de 13 articles et vidéos sont diffusés sur différents sujets et notamment sur l’histoire la Shoah, les Iraniens qui combattent l’antisémitisme et les théories anti-juives du complot.

« Je pense vraiment que le monde doit apprendre ce qu’est la Shoah en raison de l’énormité de cette tragédie », explique Bahari. « Il y a une leçon que nous devons tirer aujourd’hui de chaque aspect de la Shoah », ajoute-t-il lors d’une conversation avec le Times of Israel.

Lors de son enfance passée à Téhéran dans les années 1970, Bahari avait vécu en tant que musulman minoritaire dans un quartier largement juif. Il avait immigré au Canada en 1988 pour y faire des études en communication.

En 2009, alors qu’il rendait visite à sa famille à Téhéran, Bahari avait été incarcéré par les Gardiens de la révolution iraniens pour collaboration présumée avec des services de renseignement étrangers. Après 118 jours d’interrogatoires et de tortures, il avait été libéré en échange d’une caution de 300 000 dollars et il avait obtenu l’autorisation de partir pour Londres – il était arrivé juste à temps pour la naissance de sa fille.

Peu après avoir gagné sa liberté, Bahari avait commencé à réfléchir à ce qui était devenu « IranWire » – un site d’information indépendant rare, en langue perse, qui s’adresse principalement aux jeunes Iraniens. Le site se consacre largement à ces expatriés qui apportent dorénavant une contribution à leur pays d’adoption, s’intéressant notamment aux Juifs iraniens. Selon Bahari, certains de ces expatriés auraient pu utiliser leurs compétence en Iran – sous un régime différent.

« Le coût de la discrimination me frustre », commente Bahari. « Cette discrimination frappe l’Iran dans son ensemble. Elle ne frappe pas seulement les communautés minoritaires mais la nation dans son intégralité », déclare Bahari, dont la vie en prison a été présentée dans un film de Jon Stewart, « Rosewater ».

« Une démarche déterminante »

Ce que Bahari ressent à l’égard de la Shoah a commencé au Canada, pays dont le journaliste est citoyen. Vivant à Montréal, il s’est éduqué sur le génocide juif auprès des survivants. En 1994, il est devenu le premier musulman à réaliser un film sur le sujet : « The Voyage of the St. Louis ».

Concernant son initiative visant à enseigner la Shoah aux Iraniens, Sadari espère que les contenus de haute-qualité en perse qui caractérisent le « Projet Sardari » trouveront un écho chez les Iraniens qui souhaitent en savoir davantage sur le génocide.

Presque tout ce qui est dit sur la Shoah en perse est traduit à partir d’autres langues, sans réfléchir au public

« Nous devons nous adresser aux Iraniens dans leur propre langue », dit Bahari. « Aujourd’hui, presque tout ce qui est dit sur la Shoah en perse est traduit à partir d’autres langues, sans réfléchir au public ».

Parmi les éléments historiques effacés par les responsables iraniens, continue le journaliste, le rôle tenu par les pays musulmans qui avaient recueilli jusqu’à six mille réfugiés juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. 20 000 réfugiés polonais avaient été admis en Iran pendant la guerre avec, parmi eux, 1 000 enfants juifs, selon l’ USHMM.

Le « Projet Sardari » porte le nom d’un diplomate iranien – Abdol Hossein Sardari – qui avait sauvé la vie à plus de 2 000 Juifs iraniens. Alors qu’il se trouvait en France, Sardari avait émis de faux passeports aux Juifs iraniens attestant mensongèrement de leur appartenance à la minorité « Djougouten » — une minorité aryenne acceptable pour les nazis.

Abdol Hossein Sardari, the "Iranian Schindler"
Abdol Hossein Sardari, le « Schindler iranien ». (Crédit :  » Fariborz Mokhtari)

Selon l’USHMM, cette collaboration avec Bahari aidera à contrer la propagande négationniste qui est menée « sans relâche » par le gouvernement iranien concernant la Shoah.

« L’éducation est une démarche déterminante pour combattre le négationnisme du gouvernement iranien, sa rhétorique antisémite et sa suppression des informations », estime Tad Stahnke, directeur du programme d’éducation international au sein du musée américain.

« A travers ce projet, l’histoire de la Shoah apparaît aux yeux et s’impose aux oreilles du public iranien qui est exposé à la propagande négationniste menée sans relâche par le régime », explique Stahnke au Times of Israel. Ces dernières années, le musée a pris la décision de présenter ses contenus en plusieurs langues et notamment en Arabe et en ourdou.

« Ce sera la première fois, pour un grand nombre de personnes, qu’il y aura un accès garanti à des informations exactes et pertinentes sur le sujet qu’elles pourront partager ensuite avec les autres », dit Stahnke.

« Se tirer une balle dans le pied »

Bahari n’est guère optimiste sur la possibilité que le régime iranien puisse afficher une hostilité moindre dans un avenir proche face à Israël ou à l’Occident.

« La république islamique a été un régime terroriste, révolutionnaire et corrompu sous les mandats de [Ronald] Reagan, de [George] H.W. Bush, de [Bill] Clinton, et de [George] W. Bush, », s’exclame Bahari. « Ce sera exactement la même chose avec l’administration Biden. La nature du régime iranien ne va pas changer sur la base du candidat élu aux Etats-Unis ».

La nature du régime iranien ne va pas changer sur la base du candidat élu aux Etats-Unis

Interrogé sur l’exécution récente, par le gouvernement, du journaliste iranien Rouhollah Zam, Bahari évoque cette pendaison en évoquant « un acte criminel, une tragédie personnelle ». Zam vivait en France, bénéficiant du statut de réfugié, lorsqu’il avait été piégé en Irak et kidnappé. Le 12 décembre, le journaliste a été exécuté pour avoir « semé la corruption sur Terre », selon un porte-parole du système judiciaire iranien.

Ruhollah Zam pendant son procès devant le tribunal révolutionnaire de Téhéran en Iran, le 30 juin 2020. (Crédit : Ali Shirband/Mizan News Agency/AFP)

« A chaque fois que je lis les aveux de Zam, je pense à ce que j’ai moi-même traversé, à ce que de nombreuses autres personnes ont traversé et à ce qui pourrait arriver à n’importe lequel d’entre nous », ajoute-t-il.

Mais selon Bahari, le gouvernement iranien en fait trop dans sa propagande anti-Israélienne et antisémite.

Le régime iranien est « spécialiste lorsqu’il s’agit de se tirer une balle dans le pied », explique-t-il. « Les jeunes sont attirés par ce que rejette le gouvernement. Et le régime se montre ainsi contre-productif dans sa propagande parce que la plus grande partie des jeunes Iraniens ne croient pas en ce qui leur est dit », continue-t-il.

« Tous les Iraniens ne sont pas aussi stupides que l’était l’ancien président [Mahmoud] Ahmadinejad, », continue Bahari. « Il y a de nombreux Iraniens qui s’inquiètent des autres, qui s’intéressent à ce qui est arrivé pendant la Shoah. Il y a une grande soif d’apprentissage, en Iran, sur des sujets comme la Shoah, Israël et les Juifs ».

Bahari ne pense pas qu’une rupture des liens avec l’Iran, pour les pays, soit une bonne chose. Le journaliste se dit également défavorable à des « sanctions générales ».

Et, de la même manière, il estime qu’Israël devrait faire preuve d’un peu plus de diplomatie. Evoquant la façon dont le gouvernement israélien actuel évoque actuellement l’Iran, Bahari dit que « la rhétorique employée par les Israéliens devrait être un peu plus nuancée et un peu moins caricaturale – il faudrait une approche plus granulaire ».

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