Lire Anne Frank et Yuval Noah Harari à Téhéran, c’est possible
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Lire Anne Frank et Yuval Noah Harari à Téhéran, c’est possible

Si la censure est présente dans l'édition iranienne, elle touche surtout le contenu jugé licencieux, nombre de succès en Occident sont rapidement traduits et disponibles en Iran

Un employé iranien pose pour une photo dans une librairie de la rue Enqelab (Révolution) à Téhéran, le 8 septembre 2020. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)
Un employé iranien pose pour une photo dans une librairie de la rue Enqelab (Révolution) à Téhéran, le 8 septembre 2020. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)

Anne Frank, Camus, Beauvoir, mais aussi Murakami, Mandelstam ou Mary Higgins Clark : dans les librairies du centre de Téhéran, les auteurs étrangers ont la cote, auprès d’un public surtout féminin.

« Les femmes iraniennes lisent plus, traduisent plus et écrivent plus. En général, elles sont plus présentes sur le marché du livre que les hommes », dit à l’AFP Narguès Mossavat, directrice éditoriale des éditions Salès (littérature générale).

« Le livre est une nécessité pour moi, c’est le seul refuge, [ce qui] me met parfois en colère », confie cette femme de 36 ans, auteure d’un roman, sans s’étendre sur les limites de la vie culturelle en République islamique d’Iran.

En tant qu’éditrice, « je choisis des livres qui parlent à notre société d’aujourd’hui », explique-t-elle en citant le poète juif russe Ossip Mandelstam, mort au goulag, ou le roman La Petite Apocalypse de l’écrivain dissident polonais Tadeusz Konwicki, « un livre excellent qui raconte une expérience sociale et politique similaire à la nôtre ».

« Ils nous disent que d’autres personnes ont également traversé l’amertume, les épreuves, et qu’elles ont survécu », ajoute-t-elle.

« Notre lectorat est à 70 % féminin », constate Réza Bahrami, 32 ans, gérant de la librairie principale des éditions Cheshmeh (« Source »).

« Il y a beaucoup de bruit et d’agitation [notamment sur les réseaux sociaux] autour des nouvelles parutions et cela porte les ventes », ajoute-t-il dans son repaire de la rue Karim-Khan, une des deux artères à librairies – avec la rue Enqelab (« Révolution ») – du centre de Téhéran.

Une femme passe devant des livres en vente sur le trottoir de la rue Enqelab (Révolution) à Téhéran, la capitale iranienne, le 8 septembre 2020. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)

« Liberté d’expression »

Les lectrices sont d’abord à la recherche de livres « romantiques » ou d’histoires à suspense, dit-il, citant les Américains Sidney Sheldon et Mary Higgins Clark, ainsi que la Britannique Agatha Christie.

Mais leur intérêt va bien au-delà, comme en témoigne cette trentenaire croisée dans la librairie Cheshmeh.

Couverte d’un tchador, la jeune femme dit avoir tout juste obtenu son doctorat avec « une thèse sur l’écriture féminine », et avoir été marquée récemment par la lecture du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir.

« L’une de mes principales préoccupations est la question de la liberté, et en particulier la liberté d’expression », dit un autre client, professeur d’université de 58 ans, à la recherche d’ouvrages pour répondre aux questions de ses étudiants sur l’assassinat en France de Samuel Paty, cet enseignant décapité par un islamiste en octobre après avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet.

Si la censure est bien présente dans l’édition iranienne, elle touche surtout le contenu jugé licencieux, et nombre de succès en Occident sont rapidement traduits et disponibles en Iran, pays où le droit d’auteur n’est pas reconnu.

On trouve ainsi, en persan, sur les tables de plusieurs librairies de la capitale Sapiens, une brève histoire de l’humanité de l’Israélien Yuval Noah Harari, Trop et jamais assez, le livre de l’Américaine Mary Trump sur son oncle et président Donald (sorti en juillet), The Book of Gutsy Women d’Hillary et Chelsea Clinton (paru en 2019, non traduit en français), ou encore les mémoires de Michelle Obama.

Une librairie dans la rue Enqelab (Révolution) à Téhéran, capitale de l’Iran, le 8 septembre 2020. (Crédit : ATTA KENARE / AFP)

« Au bord de l’effondrement »

Mais si l’offre est abondante et diversifiée, « les tirages ont diminué depuis la révolution » islamique de 1979, tempère un libraire de 51 ans, qui souhaite garder l’anonymat. « Les raisons sont multiples, et vont de la situation économique [le prix du livre le rend inabordable à beaucoup, NDLR] à la censure, en passant par l’émigration des jeunes instruits », dit-il.

En tête des ventes des romans étrangers de la librairie Cheshmeh figuraient en novembre Demande à la poussière de l’Américain John Fante, La Mort dans l’âme » de Sartre, et La boutique des suicides du Français Jean Teulé, devant L’Incolore Tsukuru Tazaki du Japonais Haruki Murakami.

Dans un pays ou certains dirigeants ultra-conservateurs nient (très) régulièrement la réalité de la Shoah, Javad Rahimi, vendeur à la librairie Salès, note le succès récent du Tatoueur d’Auschwitz de la Néo-Zélandaise Heather Morris, et du « Journal » d’Anne Frank, l’adolescente juive d’Amsterdam morte dans un camp de concentration nazi en 1945.

Selon M. Rahimi, La Peste de Camus et Tous les hommes sont mortels de Simone de Beauvoir « se sont hissés en tête des ventes pendant la pandémie » de Covid-19, qui frappe l’Iran de plein fouet.

Comme dans d’autres pays, l’épidémie a forcé les libraires à s’adapter, notamment pendant les périodes de fermetures des commerces non-essentiels décrétées par les autorités.

Au printemps, les libraires étaient « au bord de l’effondrement [mais] depuis l’été les ventes ont été satisfaisantes », dit M. Bahrami, de la librairie Cheshmeh.

Avec le « coronavirus, nous vendons nos livres principalement via Instagram ou sur les sites internet que nous avons créés » spécialement, ajoute-t-il : la pandémie « nous a amenés à prendre les ventes en ligne plus au sérieux ».

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