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La malédiction du Centre Commercial Clal : au cœur de la sinistre jungle de béton du centre-ville de Jérusalem

Conçu pour être le centre commercial de la ville, le lieu est aujourd’hui perçu comme un labyrinthe déroutant fait de devantures vides, de légendes urbaines et de décennies de déclin. Mais il recèle de belles histoires

Des passants à l'intérieur du centre commercial Clal, dans le centre de Jérusalem, le 8 juillet 2025 (Yonatan Sindel/Flash90)
Des passants à l'intérieur du centre commercial Clal, dans le centre de Jérusalem, le 8 juillet 2025 (Yonatan Sindel/Flash90)

Lorsque le Centre Commercial Clal a ouvert ses portes au cœur de Jérusalem, dans les années 1970, on voyait en lui le futur coeur commercial de la ville.

Aujourd’hui, ce n’est plus qu’un labyrinthe crasseux plein de machines de bureau abandonnées et de panneaux de signalisation indéchiffrables.

Cet échec architectural de la ville est entouré d’une légende urbaine – légende qui laisse entendre que le bâtiment serait maudit – ce qui n’empêche pas le magnifique jardin installé sur le toit de tenter d’attirer les clients.

« De nombreuses mauvaises décisions ont été prises ici et les avis divergent sur ce qui a mal tourné », explique Shimshon Sam Leshinsky, influenceur sur les réseaux sociaux qui a récemment organisé une visite guidée du bâtiment. « C’est un bâtiment catastrophique, mais pour ce qui est des histoires, c’est très amusant. »

Leshinsky, qui s’est fait connaître grâce à ses critiques de restaurants sur Facebook, travaille au Centre Commercial Clal. Il nous accompagne lors de cette visite qui a été organisée dans le cadre du Jane’s Walk Festival, un mouvement international qui propose des promenades et des conférences gratuites animées par des habitants pour faire découvrir leur quartier.

Fondé à Toronto en 2006 en l’honneur de l’écrivaine et militante Jane Jacobs, le festival se tient désormais dans plus de 500 villes un peu partout dans le monde, expliquent ses organisateurs.

« Cela fait plusieurs années que Shimshon organise des visites guidées à Jérusalem : c’est l’un de nos guides les plus éclectiques et hauts en couleur », explique Itamar Farhi, l’organisateur du mouvement à Jérusalem en présentant Leshinsky à la vingtaine de personnes prêtes pour la visite.

Shimshon Sam Leshinsky fait visiter le Centre Commercial Clal à Jérusalem, le 7 mai 2026 (Zev Stub/Times of Israel)

Un projet ambitieux

Le Centre Commercial Clal a suscité de grands espoirs lorsque le projet a germé pour faire quelque chose de ce terrain de 1,7 hectares situé entre la route de Jaffa et la rue Agrippas, rappelle Leshinsky.

Pendant près d’un siècle, cet espace a abrité l’école professionnelle de l’Alliance Israélite Universelle (connue en hébreu sous le nom de Ki’ach), qui avait été fondée en 1882 pour donner un enseignement professionnel aux enfants pauvres issus des communautés juives, chrétiennes et musulmanes.

Mais après la guerre des Six Jours en 1967, Jérusalem a connu un boom immobilier de grande ampleur, et le paysage urbain de l’époque ottomane et britannique, caractérisé par des bâtiments bas, a alors paru dépassé aux yeux des promoteurs qui rêvaient d’une métropole moderne et imposante.

En 1970, soit avant l’adoption des lois sur la protection du patrimoine historique qui protègent aujourd’hui le patrimoine de Jérusalem, l’école de l’Alliance a été démolie, seul son portail décoratif en fer forgé subsistant à l’extérieur.

Vue du bâtiment Klal dans le centre de Jérusalem, le 28 décembre 2017 (Hadas Parush/Flash90)

Le groupe Clal, société de promotion immobilière dirigée par Azorim Investments, a engagé Dan Eitan, l’un des architectes modernistes les plus célèbres d’Israël, pour élaborer un projet ambitieux de centre commercial haut de gamme et couvert, ce dont Jérusalem ne disposait pas à l’époque.

Le Centre Commercial Clal se voulait être un paradis futuriste, avec une tour de bureaux de 15 étages qui s’élevait au-dessus d’un immense centre commercial sur plusieurs niveaux. Sur le plan architectural, l’idée était de créer plusieurs entrées depuis les rues environnantes menant à un système complexe et en spirale de demi-étages et de galeries s’enroulant autour d’un grand atrium central à ciel ouvert. Celles-ci devaient relier au nouveau centre-ville le quartier historique de Nachlaot et le marché en plein air de Mahane Yehuda.

Matan Israeli, fondateur de Muslala, montre un des premiers croquis des plans du Centre Commercial Clal à Jérusalem, le 7 mai 2026 (Zev Stub/Times of Israel)

La construction a finalement débuté en 1972, et le bâtiment a ouvert ses portes en 1978, remportant d’emblée un franc succès commercial. A cette époque, le centre comptait près de 130 magasins, banques, bureaux de services publics et cinémas qui ont fait polémique parce qu’ils étaient ouverts le jour de shabbat. La plus grande entreprise de meubles d’Israël, Rim, y a ouvert son magasin phare, avec à la tête de sa direction marketing le tout jeune Benjamin Netanyahu, bien avant qu’il ne se lance en politique.

« Au début des années 1980, le centre commercial a connu un franc succès », souligne Leshinsky lors de la visite guidée. « Les gens se disputaient les places au cinéma pour pouvoir manger des graines de tournesol et les jeter par terre pendant le film. C’était un peu le Far West ici. »

Un bâtiment « maudit »

Mais dès le début, le bâtiment est en proie à des défaillances.

Le concept architectural d’Eitan, basé sur des demi-étages, se révèle rapidement être un cauchemar en matière d’orientation, les clients se trompant constamment d’étage.

La numérotation des étages est anarchique et les ascenseurs ne s’arrêtent pas à chacun d’entre eux. Les riverains en plaisantent en disant que des clients entrés en 1980 tentent toujours de trouver la sortie.

Des passants à l’intérieur du centre commercial Clal, dans le centre de Jérusalem, le 8 juillet 2025 (Yonatan Sindel/Flash90)

En outre, le concept initial de plein air est inadapté aux hivers humides et venteux que connait Jérusalem, ce qui contraint les urbanistes à rapidement couvrir le toit ouvert d’un dôme en plastique semi-transparent et aujourd’hui jauni, plein de saleté. Au lieu d’être baigné par la lumière éclatante du soleil méditerranéen, l’intérieur prend alors très vite une teinte déprimante, jaunâtre.

L’atmosphère se fait plus lugubre encore lorsque le bâtiment commence à attirer des suicidaires, qui viennent s’y jeter dans le vide, ce à quoi la direction réagit en installant d’affreux filets de sécurité industriels.

La situation continue à se détériorer et le bâtiment se forge une réputation de lieu maudit. Dans les années 1980, une légende urbaine raconte que des membres de la mafia y ont assassiné un rival et qu’ils ont enterré son corps dans les fondations.

La police a nié cette histoire, et une enquête récente menée par la chaîne publique Kan a démystifié de manière convaincante cette légende – en vain.

Lorsque le centre commercial Malha a ouvert ses portes à Jérusalem en 1993, avec son grand parking gratuit et des agencements plus simples, commerces et clients ont déserté le centre-ville de Jérusalem. Le coup de grâce est venu le 11 juin 2003, lors de la deuxième Intifada, lorsqu’un kamikaze palestinien s’est fait exploser à bord du bus n° 14 juste devant le Centre Commercial Clal, tuant 17 personnes et plongeant le quartier dans l’abandon et la négligence.

Un jeune homme peint des étagères en bois à l’extérieur d’un pub qui ouvre ses portes dans le Centre Commercial Clal, à Jérusalem, le 5 novembre 2019 (Hadas Parush/Flash90)

En 2013, un avocat et sa fille ont été assassinés devant le cabinet du juriste, situé dans le centre. Le tireur, un client en proie à un divorce difficile, devait se suicider peu après, se souvient Leshinsky.

« Depuis cette date, ils n’ont plus jamais réussi à louer le bureau », ajoute Leshinsky. « Je ne sais pas trop pourquoi. »

Une stratégie de propriété inadaptée

L’une des plus grosses failles de ce centre repose en fait sur sa structure de propriété, relève Leshinsky.

Lorsque le groupe Clal développe le centre dans les années 1970, il décide en effet de vendre définitivement les locaux commerciaux aux commerçants sur le modèle de « Bayit Meshutaf » (maison commune), c’est-à-dire de propriété collective de tous les espaces partagés. L’objectif était alors pour le groupe de récupérer rapidement une partie de sa mise – fisant toutefois par la suite face à des difficultés imprévues.

« Dans ce cadre, la prise de la moindre décision concernant le bâtiment implique l’accord de plusieurs centaines de propriétaires », explique Leshinsky. « On ne peut rien faire dans ces conditions. »

Au fil des ans, les gestionnaires du bâtiment se voient forcés de courir après les propriétaires pour mobiliser des fonds à chaque fois que des escalators tombent en panne ou que des ampoules grillent. Face à leur refus de payer, le centre sombre dans la négligence et le délabrement, et ce durant des décennies.

À l’intérieur du Centre Commercial Clal à Jérusalem, le 7 mai 2026 (Zev Stub/Times of Israel)

Par ailleurs, les propriétaires du centre commercial n’ont aucun pouvoir sur le choix des commerces qui s’y installent. Contrairement à la plupart des centres commerciaux, où les locaux sont loués et où les gestionnaires s’efforcent de trouver un équilibre entre les magasins, ici, les propriétaires peuvent vendre ou louer à qui ils souhaitent. Ce qui explique que le déclin du centre Clal se soit accompagné de la prolifération de sex-shops, de petits cabinets d’avocats et d’experts-comptables, de boutiques spécialisées de niche et d’entreprises non rentables.

Aujourd’hui, selon les estimations de Leshinsky, 50 à 70 % des magasins et des bureaux du bâtiment sont inoccupés.

La vie dans le labyrinthe

Mais il y a encore beaucoup de vie à l’intérieur de ce bâtiment délabré, et des efforts courageux sont déployés pour le redynamiser — même si certains propriétaires espèrent sa démolition.

« Faute de temps, je n’ai pu vous raconter qu’une toute petite partie des folles histoires qui s’y sont déroulées », explique Leshinsky à propos de sa visite guidée. « Il y en a tant d’autres. »

Des devantures vides au Centre Commercial Clal, à Jérusalem, le 7 mai 2026 (Zev Stub/Times of Israel)

Au cours de la visite guidée de Leshinsky, les participants ont pu voir des coiffeurs éthiopiens en train de tresser les cheveux de leurs clients, s’asseoir aux côtés d’un hassid de Breslov pour une session spirituelle improvisée dans son bureau, voir un recoin miteux encombré de photocopieurs abandonnés et parler avec le propriétaire d’un tout nouveau restaurant de sushis.

« Nous prenons surtout des commandes en ligne, car quasiment personne ne vient manger ici », explique le propriétaire.

Un autre entrepreneur a récemment ouvert un hôtel à l’intérieur du centre, le Davidka Guesthouse, avec 13 chambres propres et modernes qui détonnent avec le reste du bâtiment.

« On peut faire venir des groupes pour Shabbat », poursuit Leshinsky. « Ça a l’air très spécial, une expérience unique en son genre . »

Le point fort du bâtiment se trouve sur le toit, à l’endroit où une coopérative communautaire connue sous le nom de Muslala a créé un jardin urbain luxuriant qui donne l’impression d’être dans un tout autre monde que celui en contrebas. C’est un lieu calme et d’une grande beauté dans lequel on peut siroter un thé et flâner sur des terrasses qui abritent un espace de camping urbain, une salle de méditation, des cultures et même des ruches.

Le jardin sur le toit de Muslala au centre de Jérusalem, le 18 novembre 2025 (Zev Stub/Times of Israel)

« Il y a de cela dix ans, nous avons pris conscience que nous avions 0,2 hectare complètement inutilisés et inaccessibles au public sur ce toit», explique au groupe de curieux le fondateur du projet, Matan Israeli. « Vous avez une petite idée de la valeur de 0,2 hectare dans le centre de Jérusalem ? »

Ces dix dernières années, Muslala s’est approprié ce toit pour en faire un « laboratoire des divers modèles de durabilité urbaine », avait déjà déclaré Matan Israeli au Times of Israel, avec ses 2 000 mètres carrés d’espaces intérieurs et extérieurs aménagés qui, d’après lui, accueillent pas moins de 50 000 visiteurs chaque année.

Outre la gestion du jardin, l’association à but non lucratif aide d’autres bâtiments à créer leur jardin de toit, propose des ateliers et des cours, organise des événements et offre la possibilité de camper à la belle étoile en plein coeur de la ville.

« Les gens pensent que les villes sont forcément surpeuplées et que nous n’avons pas l’espace nécessaire pour réaliser nos rêves », explique M. Israeli. « Nous voulons changer les choses. »

Des passants à l’intérieur du centre commercial Clal, dans le centre de Jérusalem, le 8 juillet 2025 (Yonatan Sindel/Flash90)

En revanche, il est peu probable que le Centre Clal redevienne un jour le grand centre commercial de Jérusalem. Lassés de la situation, les commerçants tentent en effet d’obtenir sa démolition afin de construire quelques chose de plus moderne, souligne Leshinsky.

« Plusieurs groupes tentent de convaincre les propriétaires de signer pour démolir le bâtiment. Ils finiront sans doute par y parvenir », ajoute-t-il. « Je pense que d’ici vingt ans, il y aura un nouveau bâtiment avec un centre commercial et des appartements, tout comme les autres bâtiments du quartier. »

Pour Leshinsky et d’autres, comme lui, ce serait là une victoire douce-amère pour la ville.

« Sur le plan général, ce serait sans doute mieux pour tout le monde », conclut Leshinsky, « mais ce serait moins drôle. »

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