Canada: Les Juifs partagés sur le nouveau conseil de lutte contre l’antisémitisme de Carney
Selon les critiques, la définition très large de la "haine" retenue par le Conseil est trop vague, certains de ses membres sont contestés, et le Canada doit "reconnaître l'extrémisme anti-sioniste comme un moteur de l'hostilité"
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JTA — Le Premier ministre canadien Mark Carney a annoncé un plan de lutte contre l’antisémitisme. Les Juifs du pays se demandent toutefois si cette initiative sera suffisante.
Lundi, Carney a déclaré que le pays « manquait à ses obligations envers les Canadiens juifs », dans un contexte où les crimes de haine antisémites ont atteint leur plus haut niveau au Canada depuis la Seconde Guerre mondiale. Dans un discours qui a été prononcé à la synagogue Holy Blossom de Toronto, il a fait part de son intention de créer un nouveau Conseil consultatif ministériel sur les droits, l’égalité et l’inclusion, une instance qui sera chargée de guider le gouvernement dans la lutte contre toutes les formes de haine et de racisme, avec pour « responsabilité première » le combat contre l’antisémitisme.
Depuis 2023, le Premier ministre Carney subissait une pression croissante, l’enjoignant à agir pour endiguer la vague d’attaques, notamment des coups de feu tirés contre des écoles et des synagogues juives, ainsi que des agressions contre des commerces et des centres communautaires juifs.
La réponse apportée par Carney a mis en évidence des divergences au sein de la communauté juive canadienne concernant la manière dont la lutte contre l’antisémitisme devrait être menée. Carney, chef du Parti libéral du Canada qui a reconnu un État palestinien l’année dernière, rejoint un nombre croissant de dirigeants mondiaux de gauche qui tentent de lutter contre l’antisémitisme tout en laissant une place aux détracteurs d’Israël au sein de leurs rangs.
Certains groupes juifs dénoncent l’orientation bureaucratique du conseil et la façon dont Carney cible de manière générale la « haine », estimant que sa proposition est trop vague et insuffisante pour les Juifs, qui ont un besoin urgent de protection. Plusieurs politiciens conservateurs et dirigeants juifs ont également pointé du doigt la composition du conseil, dont les sept membres comprennent un éminent politicien juif, un avocat représentant des militants pro-palestiniens sur les campus, ainsi qu’un ancien député du Parti libéral et ex-président de la Fédération arabe du Canada. Ce dernier a notamment été critiqué par certaines voix pro-israéliennes.
D’autres groupes juifs soutiennent l’initiative de Carney de réunir sous une même bannière les efforts de lutte contre l’antisémitisme, l’islamophobie et d’autres formes de racisme. Des dirigeants libéraux et progressistes, notamment Maytal Kowalski, directrice du groupe JSpaceCanada, ont déclaré à la Jewish Telegraphic Agency que les attaques visant le membre arabe du conseil étaient « motivées par le racisme ».
Le nouveau conseil évaluera la nature, l’ampleur et les moteurs de l’antisémitisme, harmonisera les politiques fédérales et les programmes de sécurité publique pour lutter contre la haine, et améliorera la collecte de données sur les incidents motivés par la haine, a indiqué Carney.
Pour B’nai Brith Canada, le plus ancien groupe de défense des intérêts juifs du pays, ces mesures ne sont pas suffisantes. L’organisation a appelé à un renforcement de l’application de la loi et des poursuites judiciaires.
« Il manquait un engagement clair à mobiliser tous les niveaux de gouvernement, les forces de l’ordre, les procureurs, les agences de sécurité, les établissements d’enseignement et la société civile dans le cadre d’une réponse nationale coordonnée », a indiqué le groupe dans un communiqué.
Melissa Lantsman, députée conservatrice juive, a quant à elle estimé que Carney avait ainsi montré aux Juifs canadiens « qu’il les prenait pour des idiots ».
« Dire que ‘le pacte civique du Canada abandonne les Canadiens juifs’ est un aveu extraordinaire », a écrit Lantsman sur X. « Un tel constat aurait dû être suivi d’actions concrètes et de conséquences réelles pour ceux qui ont failli à leur devoir. Mais cela n’a pas été le cas. »
Certains groupes juifs ont également contesté la manière dont Carney a défini l’antisémitisme. B’nai Brith Canada, qui promeut le sionisme et Israël, a exhorté le Premier ministre à dénoncer l’anti-sionisme comme étant à l’origine de la crise.
« Les expressions anti-sionistes de l’antisémitisme sont de plus en plus légitimées et normalisées », a déploré Simon Wolle, PDG de l’organisation. « Un gouvernement ne peut lutter efficacement contre l’antisémitisme tout en refusant de s’attaquer à l’une de ses formes contemporaines les plus répandues. »
Le Centre pour les affaires israéliennes et juives, une branche de défense des intérêts de la Jewish Federations of Canada, a également fait savoir que les Canadiens « avaient besoin d’entendre » Carney aborder la question de l’anti-sionisme. « Il est essentiel de reconnaître l’extrémisme anti-sioniste comme un moteur de l’hostilité envers les Juifs canadiens depuis les attentats terroristes du 7-Octobre perpétrés par le Hamas », a souligné le groupe dans un communiqué.
Dans son discours, Carney a évoqué le sujet d’Israël, mais sans jamais nommer explicitement le pays. Il a invité les Canadiens à ne pas « importer les conflits étrangers » et à faire en sorte qu' »aucun enfant canadien ne se rende à l’école avec le sentiment d’être perçu comme le représentant d’un État étranger ».
Les agressions contre les Juifs canadiens ont explosé depuis le pogrom perpétré par le Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et la guerre qui s’en est suivie à Gaza, laquelle a profondément terni l’image d’Israël aux yeux des Canadiens.
Carney, plutôt que de mettre en avant des idéologies politiques, a préféré souligner la menace plus générale que représente la propagation de la haine « lorsque les théories du complot s’inscrivent dans le discours public ».
Cette déclaration a été saluée par plusieurs leaders juifs, parmi lesquels Kowalski, qui a déclaré que la pensée complotiste et la polarisation étaient source de dangers non seulement pour les Juifs, mais pour toutes les minorités.
« À mon avis, c’est une erreur de dire que c’est Israël ou l’anti-sionisme, ou la guerre à Gaza, ou ce qui se passe actuellement au Liban ou en Iran, qui est à l’origine de la montée de l’antisémitisme », a fait valoir Kowalski, dont l’organisation sioniste libérale, JSpaceCanada, prône une solution à deux États au conflit israélo-palestinien. « Je crois sincèrement que c’est accorder trop d’importance aux antisémites. Cela revient à dire qu’une fois ces événements terminés, ils cesseront d’être antisémites. Or, c’est tout simplement faux. »
L’organisation progressiste Independent Jewish Voices a pour sa part dit à la JTA qu’elle saluait la décision du gouvernement de « réunir les luttes contre l’antisémitisme, l’islamophobie et les autres formes de haine organisée ».
La composition du conseil, par ailleurs, a fait l’objet d’un examen minutieux de la part des politiciens conservateurs et des dirigeants juifs.
Carney a annoncé la nomination au sein de cet organisme de Marc Gold, avocat et dirigeant de la communauté juive, qui a pris sa retraite l’année dernière du Sénat du Canada. Le conseil sera présidé par Marc Miller, ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes. Y siègeront également l’ancien député libéral Omar Alghabra, premier Canadien d’origine syrienne élu à la Chambre des communes et ancien président de la Fédération arabe canadienne, ainsi qu’Avnish Nanda, un avocat qui représente des militants pro-palestiniens dans un procès contre l’Université de l’Alberta.
Le chef du Parti conservateur, Pierre Poilievre, a pointé du doigt Alghabra, affirmant mardi aux journalistes : « Je ne suis pas sûr qu’il soit le meilleur candidat pour lutter contre l’antisémitisme. » Il a accusé Alghabra d’avoir « fait pression sur moi, avant qu’il n’entre en politique, pour conserver au Hezbollah son statut d’organisation légale ». Poilievre a refusé de fournir plus de détails sur ses allégations ; Alghabra n’a quant à lui pas répondu à la demande de commentaires de la JTA.
Au cours d’un débat parlementaire en 2016, Alghabra avait qualifié le Hamas d’ »organisation terroriste » et appelé à « un dialogue pacifique et à des consultations pour parvenir à une solution de paix à deux États, ce que nous souhaitons atteindre ».
La nomination d’Alghabra a également été dénoncée par le rabbin Zolly Claman de la synagogue Tifereth Beth David Jerusalem de Montréal. Jeudi, Claman a confié à Fox News avoir été « profondément choqué », expliquant qu’Alghabra « avait publiquement pleuré la mort de Yasser Arafat » et qu’il « était resté silencieux lorsqu’on lui avait demandé de condamner les attaques du 7-Octobre ».
Alghabra a condamné les atrocités dans un message publié le 13 octobre 2023 sur X, estimant que « les attentats terroristes perpétrés par le Hamas contre les Israéliens sont effroyables et injustifiables », avant d’ajouter : « Les images de destruction massive à Gaza sont terrifiantes. Les civils de Gaza sont sans défense. Israël a des obligations en vertu du droit international. »
Le reportage de Fox News renvoyait à une vidéo enregistrée par un membre du site d’extrême droite Rebel News, dans laquelle on voit un caméraman suivre Alghabra alors que celui-ci marche dans la rue et lui demander s’il condamne les attaques. Alghabra, quant à lui, ne répond pas et ne réagit pas aux questions du caméraman.
Suite au décès en 2004 d’Arafat, le premier dirigeant de l’Autorité palestinienne, qui a supervisé des campagnes terroristes contre Israël tout en négociant un cadre de paix avec l’État juif, Alghabra a indiqué au Globe and Mail qu’Arafat « avait contribué de manière considérable à attirer l’attention sur la lutte palestinienne pour l’indépendance, et à la rendre visible sur la scène internationale ».
Selon Kowalski, parmi ceux qui s’opposent à la nomination d’Alghabra, nombreux sont ceux qui le rejettent « simplement parce qu’il est arabe ». L’année dernière, Kowalski a participé avec Alghabra à une table ronde organisée par le quotidien israélien Haaretz, au cours de laquelle elle a souligné qu’il avait apporté une « contribution précieuse » aux discussions sur les relations entre le Canada et Israël.
« Cette situation me bouleverse profondément. C’est quelqu’un qui a toujours été un grand allié de la communauté juive », a expliqué Kowalski, qui a précisé à la JTA qu’Alghabra ne donnait pas d’interviews, après qu’il a refusé de répondre à une demande de commentaires.
Nanda, pour sa part, représente actuellement deux anciens étudiants palestiniens-canadiens et un professeur juif américain dans le cadre d’un procès qui les oppose à l’Université de l’Alberta. Selon la CBC, ils affirment que l’établissement a porté atteinte à leur liberté d’expression, de réunion et d’association en ordonnant à la police de démanteler de force un campement pro-palestinien en mai 2024.
Si B’nai Brith n’a pas explicitement répondu aux allégations formulées à l’encontre des membres du conseil, le groupe a toutefois déclaré que celui-ci « n’avait ni le mandat ni l’expertise nécessaires pour mener la lutte contre l’antisémitisme au Canada ».
Kowalski a quant à elle fait valoir qu’un enjeu tel que celui de la lutte contre la haine impliquait de former une coalition diversifiée. « Si un tel conseil devait être créé pour lutter contre le racisme anti-palestinien, j’espérerais vivement que des Juifs y siègent », a-t-elle conclu.
la Communauté du Times of Israël !







