Aharon Barak : La spirale de la violence pourrait aboutir à une guerre civile
Redoutant d'être les prochaines cibles, de nombreux juges alertent : les émeutes menées par des extrémistes Haredi devant la maison du vice-président de la Cour suprême pourraient avoir un effet paralysant sur le système judiciaire

Plusieurs dizaines de juges ont contacté les administrateurs de leurs tribunaux respectifs pour leur faire part de leurs inquiétudes suite à l’attaque qui a été perpétrée par des extrémistes haredim contre le domicile du vice-président de la Cour suprême, Noam Sohlberg. Ils ont déclaré craindre que la violence ne s’étende également à leurs propres foyers et familles, a rapporté jeudi la télévision israélienne.
Les juges ont également exprimé leur inquiétude quant au fait que la manifestation de mercredi était susceptible de compliquer leur mission et de paralyser le système judiciaire, a ajouté la chaîne d’information N12.
L’Association des juges d’Israël, qui représente les intérêts des juges dans leurs relations avec l’Administration des tribunaux d’Israël, a convoqué des réunions dans tous les tribunaux du pays ce dimanche, de 10 h à 11 h, au cours desquelles seront abordées deux problématiques : les conséquences de l’attaque qui a visé le domicile du juge Sohlberg et la nécessité de garantir que les magistrats pourront s’acquitter de leurs missions sans crainte.
L’ancien président de la Cour suprême, Aharon Barak, a expliqué à la chaîne N12 que ces émeutes l’inquiétaient beaucoup quant à la sécurité des juges. Il a averti que l’État d’Israël s’engageait sur une pente glissante, qui pourrait déboucher sur le meurtre de magistrats.
Barak s’est également dit soucieux de la montée de la violence en Israël en général, ainsi que de la possibilité que les clivages sociaux puissent conduire à une guerre civile.
« Cela a commencé par des manifestations dans les salles d’audience, puis… la situation a évolué vers ce qui est arrivé au juge Sohlberg, et cela pourrait même aboutir au meurtre d’un juge », a indiqué Barak.
« Notre société devient plus violente pour des raisons que nous connaissons tous, et nous nous dirigeons vers un clivage national toujours plus profond. Je ne serais pas surpris que, faute de mesures adéquates… principalement de la part du gouvernement et du Premier ministre, nous en arrivions même à une guerre civile », a-t-il poursuivi, avant d’ajouter qu’il n’envisageait toutefois pas une telle éventualité dans un avenir imminent.
Selon Barak, les mesures prises par le gouvernement à l’encontre des hauts responsables des forces de l’ordre sont en partie responsables de la hausse de l’hostilité à l’égard de tous ceux dont la mission est de contrôler le pouvoir gouvernemental. Il a également évoqué un projet de loi visant à ôter au procureur général la quasi-totalité de ses pouvoirs, projet qui s’inscrit dans le cadre des efforts déployés par la coalition pour affaiblir les capacités des autorités judiciaires.
« De toute évidence, les tribunaux font l’objet d’attaques. Et lorsqu’on s’en prend à un tribunal ou à un juge – qu’il soit conservateur ou militant ou indépendamment de sa position – le simple fait qu’il puisse jouer un rôle de contre-pouvoir face aux instances dirigeantes dérange ces dernières, qui souhaitent alors se débarrasser de lui », a ajouté l’ancien président de la Cour suprême, qui a également manifesté son inquiétude quant à l’intégrité des prochaines élections.
Les propos tenus par Barak ont suivi ceux de sa successeure, Dorit Beinisch, laquelle a estimé, plus tôt dans la journée, que l’attaque perpétrée contre le domicile de Sohlberg dans l’implantation d’Alon Shvut marquait une nouvelle étape dans le déclin de la démocratie israélienne et la montée d’un anarchisme violent. Elle a attribué la responsabilité de la dégradation de l’État de droit aux dirigeants politiques, citant notamment une intervention du ministre de la Justice, Yariv Levin, en début de semaine, dans laquelle il annonçait qu’il ne se plierait pas à une décision de la Haute Cour.
« Nous ne devrions pas être étonnés [par de tels événements], dans un contexte où un ministre du gouvernement peut proclamer qu’une décision de la Haute Cour de justice est illégale et qu’il ne la respectera pas », a souligné Beinisch. « Parce que s’il n’y a pas lieu d’obéir au pouvoir judiciaire ni à la loi, alors tout est permis : c’est l’anarchie. Voilà le climat dans lequel nous vivons, et qui met tout le monde en danger. »
Le président actuel de la Cour suprême, Isaac Amit, a quant à lui dénoncé cette attaque comme une agression « contre l’ensemble du système judiciaire et l’État de droit en Israël ».
« Les tentatives de pression, d’intimidation ou de dissuasion à l’encontre des juges n’auront aucune incidence sur l’exercice de leurs fonctions. Les juges israéliens poursuivront leur travail avec professionnalisme, en toute indépendance et sans crainte, conformément à la loi et à leur mission au service de la population », ont écrit Amit et le juge Tzahi Ouziel, directeur du greffe de la Cour, dans une lettre adressée aux juges et aux autres employés de l’institution judiciaire.
Les deux magistrats ont précisé que l’autorité judiciaire prendrait toutes les mesures nécessaires pour protéger les juges et le personnel judiciaire.
L’incident survenu au domicile de Sohlberg a été la dernière manifestation violente en date contre l’arrestation de Haredim réfractaires à la conscription menée devant le domicile d’un haut responsable. Un événement qui, selon N12, s’est inscrit dans le cadre d’une campagne planifiée.
« Il s’agit d’un scénario de crise, établi depuis un certain temps », a confié un organisateur à la chaîne, laissant entrevoir la possibilité de nouvelles manifestations. « Il n’y a pas qu’un seul juge à la Cour suprême. »
La police a arrêté 62 des participants à l’émeute devant le domicile de Sohlberg. Jeudi, 18 d’entre eux ont été relâchés et soumis à une assignation à résidence. Les 44 autres ont été placés en détention provisoire jusqu’au milieu de la semaine prochaine.






