Les partis ultra-orthodoxes acculés par leur échec s’en prennent à la procureure générale
Face à l'intense pression de leurs électeurs suite à l'échec de la loi d'exemption du service militaire, le chef du Shas, Aryeh Deri, et ses alliés de droite prônent la rébellion contre les forces de l'ordre
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Quiconque lirait le pamphlet suivant contre la procureure générale aurait du mal à croire que le chef du Shas, Aryeh Deri, en soit l’auteur.
« La procureure générale, déconnectée et anarchiste, qui prône l’arrestation ou de sévères sanctions à l’encontre des étudiants de la Torah, pousse la population haredi (ultra-orthodoxe) dans ses derniers retranchements, à deux doigts de la révolte fiscale et de la rupture avec la police, profondément éloignée des autorités de l’État », a écrit Deri. « Ceux qui tiennent à l’avenir du pays doivent s’opposer à cette folie. »
Bon an mal an, Deri a toujours traité les autorités chargées de l’application des lois avec respect, d’autant qu’il connait d’expérience leur pouvoir. Dimanche soir, pourtant, il a dévié de sa trajectoire habituelle et publié une déclaration qui s’inscrit parfaitement dans la rhétorique du ministre de la Sécurité intérieure d’extrême droite et chef du parti Otzma Yehudit, Itamar Ben Gvir, lequel courtise de plus en plus les électeurs du Shas.
Dimanche toujours, le ministre de la Sécurité intérieure a salué les propos de Deri, s’en est fait l’écho et a même ajouté : « Je vois qu’enfin tout le monde comprend ce que je crie depuis le tout premier jour, à savoir que la procureure générale, criminelle et anarchiste, doit être limogée. Malheureusement, à l’époque, je prêchais dans le désert, et mes collègues haredim se sont opposés à son renvoi. Elle doit être renvoyée. Sans cela, le pouvoir de la droite n’a aucun sens. »
Dans la foulée, le ministre de la Justice, Yariv Levin, a lui aussi rejoint les rangs de la rébellion contre les forces de l’ordre et les autorités fiscales. « Le temps est venu pour nous de prendre des décisions opérationnelles pour redonner le contrôle du pays au gouvernement et mettre fin à l’anarchie judiciaire », a exhorté Levin.
L’aval du gouvernement à ces propos acerbes, voire effrayants, est venu sous forme d’un message du secrétaire du Gouvernement, Yossi Fuchs, dans la nuit de dimanche à lundi, ce qui n’a fait que jeter de l’huile sur le feu.
« Il ne s’agit pas d’une application égalitaire de la loi, mais bien du contraire : une application sélective, tendancieuse et inappropriée », a écrit Fuchs en parlant des décisions de la procureure générale, Gali Baharav-Miara, concernant la conscription des hommes haredim, alors qu’elle s’apprête à faire appliquer une décision historique de la Cour suprême rendue cette année, laquelle a mis fin au cadre légal des exemptions généralisées du service militaire.
Cette attaque en règle contre la procureure générale, la Cour suprême et la police n’a rien d’un accident. Il s’agit d’une campagne négative qui va prendre de l’ampleur jusqu’aux élections et qui pourrait, à terme, mener à une rupture majeure entre une grande partie de la population et les autorités chargées de l’application des lois, ainsi qu’à une révolte fiscale et à des infractions généralisées à la loi qui montreront à tous ce qu’est la véritable anarchie, dans ce pays.
Le gouvernement élu et ses représentants dans les ministères et à la Knesset incitent leur électorat à la haine des institutions de l’État. C’est, en effet, un nouveau genre d’anarchie.
Les batailles entre les différents partis de droite, et le désarroi des dirigeants face à leurs propres électeurs en colère, laissent présager une véritable catastrophe civique.
Le député Moshe Gafni, chef politique de la faction Degel HaTorah, a cité dimanche les Pirkei Avot (Maximes des Pères) pour décrire ce qui nous attend ici. « Si ce n’était de la crainte du gouvernement, les hommes s’avaleraient vivants les uns les autres », dit le traité.
Gafni, qui est d’ordinaire digne et mesuré, a donné une interview sur la Quatorzième chaine ce dimanche — ce qui est en soi un événement, compte tenu du positionnement, populiste de droite et farouchement pro-Netanyahu, de la chaîne. Gafni sait manifestement que nombre d’étudiants de yeshiva regardent l’émission phare de la chaîne, « Les Patriotes », après leurs cours nocturnes, et il s’en est pris violemment à la police.
« Il existe une coopération entre la direction de la population haredi et la police, les commandants de district et les commandants de station. J’ai dit à la police : si votre travail consiste à arrêter des étudiants de la Torah, comme les Romains ou les Russes en leur temps, nos dirigeants ne coopéreront pas avec vous au niveau communautaire et municipal », a-t-il déclaré.
Deri sur la sellette
Deux ou trois événements se sont produits simultanément ce week-end, qui ont porté à un point critique les relations entre les ministres, les chefs des partis de droite et haredim et les autorités chargées de l’application des lois.
Il s’agit notamment de la décision prise par la procureure générale, dimanche, de revenir sur les avantages fiscaux accordés au titre de l’article 46 de l’ordonnance sur l’impôt sur le revenu, laquelle accorde une déduction fiscale aux dons faits aux yeshivas, lorsqu’y étudient des réfractaires au service militaire ; de la série d’arrestations très médiatisées de Haredim réfractaires au service militaire ce week-end et enfin de plusieurs événements au sein du Shas et du parti Yahadout HaTorah qui n’ont fait qu’accentuer les tensions internes et le désarroi des dirigeants.
Jeudi dernier, un incident inhabituel s’est produit au Centre international des congrès de Jérusalem lors de la cérémonie du « Prix Rishon LeZion ». L’ancien grand rabbin Yitzhak Yosef siégeait sur scène, à la tête de la conférence chargée d’attribuer des bourses et des prix à des étudiants de yeshiva particulièrement méritants.
Tous les orateurs ont fait l’éloge de la Torah, des rabbins et des étudiants de yeshiva avant que l’événement ne donne lieu à une manifestation de plusieurs dizaines de jeunes hommes haredim contre Deri.
Les jeunes hommes ont brandi des pancartes dénonçant le président du Shas, hué et lancé des cris de protestation à chaque fois que son nom était mentionné par les orateurs. Deri lui-même, qui devait être l’un des invités d’honneur de cette conférence, ne s’est pas présenté. Les services de renseignement internes du Shas l’avaient informé de ce qui l’attendait, et il a naturellement préféré rester chez lui.
Personne au Shas n’a le souvenir d’un pareil événement contre l’une des figures de proue du mouvement ces dernières années, et certainement pas contre son président populaire et incontesté.
Cet incident inhabituel au Centre international des congrès est directement lié aux luttes internes au sein du Shas à quelques mois des élections, ainsi qu’au conflit qui fait rage au sujet de la conscription des haredim, suite au retrait de l’ordre du jour de la Knesset de loi sur l’exemption de service militaire.
L’échec de Deri à faire voter cette loi d’exemption de la conscription — malgré, et peut-être à cause de, sa proximité avec le Premier ministre Benjamin Netanyahu — ainsi que les arrestations de jeunes haredim séfarades de la périphérie, ont gravement sapé l’image de vainqueur de Deri, sans parler de son autorité et de sa légitimité.
Le point culminant a été atteint jeudi dernier au Centre international des congrès, mais d’autres rebondissements sont attendus. De hauts responsables du Shas ont tenté de minimiser l’incident en affirmant que les jeunes hommes qui ont manifesté contre Deri étaient des infiltrés de la Faction de Jérusalem. Mais tous ceux qui connaissent le mouvement savent bien qui a assisté à l’événement.
La déclaration très inhabituelle de Deri, dimanche soir, contre la procureure générale est également le produit de cette lutte. Un ennemi extérieur est toujours utile pour redorer son blason, détourner l’attention et resserrer les rangs — surtout s’il s’agit d’une procureure générale qui refuse de dispenser quiconque de son devoir de faire son service militaire.
D’ici les élections, il est raisonnable de penser que Deri — aux côtés de Ben Gvir et Gafni — va redoubler d’attaques contre la Cour suprême, la police et la procureure générale.
Un électorat ultra-orthodoxe furieux
Mais la rébellion ne se limite pas au seul Shas. Tous les politiciens haredim ont le même problème. Au sein des partis ashkénazes, une colère immense gronde contre les ministres et les députés qui n’ont pas réussi à obtenir l’exemption totale de service militaire des jeunes haredim.
Ces derniers jours, les appels se sont également multipliés pour évincer Gafni de son poste à la Knesset, après toute une vie au pouvoir. Comme me l’a confié dimanche une personnalité de Degel HaTorah : « Regardez ce que [le leader de HaTzionout Hadatit et ministre des Finances] Bezalel Smotrich a réussi à faire en Judée et Samarie avec seulement six sièges, et voyez comment nous échouons avec 18 sièges haredim », en parlant du pouvoir combiné des deux partis ultra-orthodoxes qui détiennent les clés de la coalition de Netanyahu.
Pendant le week-end, les luttes autour de la loi sur la conscription se sont encore intensifiées. Dans plusieurs villes d’Israël, de Kiryat Gat à Bnei Brak, des affrontements avec la police ont eu lieu suite à l’arrestation de plusieurs jeunes haredim obligés de s’enrôler.
Dès dimanche, les dirigeants de la Faction de Jérusalem appelaient à des « manifestations violentes » contre l’arrestation des réfractaires à Jérusalem, Bnei Brak et ailleurs. La police s’est préparée à d’importants barrages routiers, mais les manifestations ont finalement été reportées à lundi.
La Faction de Jérusalem s’est réjouie d’annoncer que la police militaire reculait. La déclaration officielle et insolente de la faction affirmait que les haredim étaient prêts à donner une autre chance aux forces de l’ordre — qui avaient osé arrêter les contrevenants refusant de s’enrôler.
« Compte tenu de développements importants dans nos contacts avec les autorités militaires », lit-on dans le communiqué, « et suite à des négociations sérieuses et avancées qui ont eu lieu ces dernières heures concernant la libération d’un grand nombre d’étudiants de yeshiva et de kollel de la prison militaire, il a été décidé de reporter les manifestations de 24 heures. »
Le porte-parole de Tsahal s’est empressé de démentir cette affirmation. « Contrairement à ce qui est dit, aucune négociation n’est en cours concernant la libération des déserteurs et réfractaires », affirme le communiqué de l’armée.
Dans la nuit de dimanche à lundi, d’autres arrestations ont eu lieu et des incidents ont été signalés à Beit Shemesh et dans d’autres localités. Au commissariat de Beit Shemesh, des dizaines de manifestants ont fait irruption dans l’enceinte du poste, où des affrontements ont éclaté.
Pourtant, il faut toujours garder à l’esprit que ces manifestants ne représentent qu’une infime minorité des personnes mobilisables, et que la grande majorité des personnes arrêtées sont rapidement libérées et traitées comme des héros par leur communauté. La suite, violente, de cette saga se déroulera sans doute ce lundi.
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