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Le séjour d’Henri Matisse dans la France de Vichy, collaboration ou discrète résistance ?

Dans son livre « Matisse at War », Christopher C. Gorham explore la trouble et prolifique existence de l'artiste pendant la Seconde Guerre mondiale, ainsi que le rôle de sa famille dans la résistance

L'artiste français Henri Matisse travaille sur sa toile « Grand Intérieur Rouge » dans son atelier Villa le Rêve à Vence, autour du  mois d'avril 1948. (Louis FOUCHERAND / AFP)
L'artiste français Henri Matisse travaille sur sa toile « Grand Intérieur Rouge » dans son atelier Villa le Rêve à Vence, autour du mois d'avril 1948. (Louis FOUCHERAND / AFP)

En 1947, le célèbre artiste français Henri Matisse publie une série reliée de 20 estampes intitulée « Jazz ». Ces gravures envoûtantes et colorées sont des collages faits à partir de formes découpées sur des feuilles de papier.

Commencées en 1943, ces œuvres se prêtent à la comparaison avec ce qu’endure la France lors de la Seconde Guerre mondiale. Le poète surréaliste Louis Aragon apprécie particulièrement « La Chute d’Icare », du nom du malheureux personnage de la mythologie grecque.

« La Chute d’Icare » représente une figure noire avec un unique point rouge sur la poitrine, en train de traverser un espace bleu parsemé de formes jaunes semblables à des étoiles. Pour Aragon, ces formes jaunes ne sont pas des étoiles mais des obus allemands qui explosent dans le ciel nocturne au-dessus de la France occupée de 1943.

Pour quelle raison Matisse a-t-il créé une telle œuvre ? Est-ce le reflet du tumulte extérieur et intérieur de sa vie sous l’occupation nazie ? L’occupation qu’il subit, les secrets qu’il doit garder ? Toutes ces questions sont au cœur de « Matisse at War: Art and Resistance in Nazi Occupied France [NDLT : Matisse en guerre : Art et résistance dans la France sous occupation nazie] », le nouveau livre de Christopher C. Gorham.

Pendant la guerre, le peintre « devient un phare pour le peuple français, et notamment les jeunes », explique Gorham. « Cet artiste déjà âgé et malade continue de créer malgré les destructions qui le cernent de toutes parts. »

Ses trois enfants sont tous liés d’une manière ou d’une autre à la Résistance, explique Gorham : sa fille Marguerite Duthuit-Matisse sera même capturée, torturée et emprisonnée en raison de son travail dans la clandestinité. Matisse lui-même ne tente pas de quitter le pays après la défaite de la France et part s’installer dans le sud-est, contrôlé par Vichy, à Nice d’abord puis à Vence.

Ses œuvres ne sont plus admirées mais vouées aux gémonies par les nazis qui y voient « de l’art dégénéré » et les font retirer des collections de musées lorsqu’elles ne terminent pas entre les mains de voleurs du Troisième Reich. Cela ne décourage en rien le peintre, qui continue de créer et, dit-on. d’héberger des réfugiés dans l’un de ses ateliers.

Ce livre regorge de merveilleux passages sur la créativité de Matisse. Pendant son séjour à Nice, Matisse engage une Française du nom de Monique Bourgeois comme infirmière de nuit. Ils se lient un temps d’amitié, l’artiste la représentant dans ses tableaux, jusqu’à ce que leurs chemins se séparent.

« Matisse était terriblement insomniaque », explique Gorham. « Elle l’aidait à dormir un peu. Chaque jour, il se réveillait avec le soleil, peignait, créait. » Un jour, « elle dit à son patron : ‘J’ai décidé de prononcer mes vœux et de devenir religieuse.’ » Matisse, à ce moment-là, s’était beaucoup attaché à elle… Leur relation entre alors dans un moment quelque peu désagréable. Matisse ne voit pas ses projets d’un bon œil, et elle lui reproche de ne pas être assez religieux. »

Sœur Jacques-Marie, anciennement Monique Bourgeois, examine la correspondance et les dessins envoyés par l’artiste Henri Matisse, dans son bureau du centre de réhabilitation de Bidart, en France, le 21 novembre 1992. (DERRICK CEYRAC / AFP)

Tout se terminera bien pour Matisse et la future Sœur Jacques-Marie. En 1947, l’année de la publication de « Jazz », la religieuse lui demande de concevoir un vitrail pour elle. Il lui propose de créer une chapelle entière, ce qu’il fait en plusieurs années. Située près de Nice, la Chapelle du Rosaire de Vence a été consacrée en 1951.

« C’est un endroit très émouvant » confie Gorham, « que l’on soit religieux ou non, quelle que soit sa religion, c’est un beau témoignage de la créativité humaine. »

Non seulement Matisse survit à la guerre, au grand dam du diagnostic des médecins, mais il vit encore une dizaine d’années après la Libération. À sa mort, en 1954, son ami et rival Pablo Picasso — sans doute l’autre plus grand artiste de l’époque — est très affecté.

Une religieuse dominicaine prie dans la chapelle de Vence, conçue et décorée par Henri Matisse, après son inauguration le 25 juin 1951. (Henri ELWING / AFP)

« On leur prête ces quelques mots : ‘Quand l’un de nous deux partira, il n’y aura plus personne à qui parler de ces choses’, » déclare Gorham. « C’était le langage humain le plus rare, avec deux seuls locuteurs… Eux seuls pouvaient se comprendre. Il y avait quelque chose de très, très émouvant entre eux. »

Quand un plus un n’est plus égal à deux

Gorham en est à sa troisième carrière. Installé près de Boston, dans le Massachusetts, il a été avocat avant de devenir professeur d’histoire au lycée et enfin auteur. Son premier travail l’a formé à la recherche et le deuxième lui a enseigné à raconter les choses. Or, il faut les deux compétences pour le troisième travail, qui consiste à écrire de la non-fiction historique destinée à un public non spécialisé.

« Matisse at War », son deuxième livre, a été bien accueilli par la critique et lui a valu de faire quelques apparitions lors d’événements tels que le Boston Book Festival, l’an dernier.

« Matisse at war », de Christopher C. Gorham. (Autorisation)

L’auteur s’est rendu une vingtaine de fois à Nice depuis qu’il s’est marié à proximité. Avec cet ouvrage, il entend défendre la conduite de Matisse pendant la Seconde Guerre mondiale, particulièrement contre ceux qui lui reprochent de s’être accommodé du régime de Vichy.

« J’ai toujours su que la fille de Matisse était active dans la Résistance », déclare Gorham. « Comment imaginer qu’un père soit pratiquement un collaborateur et que sa fille risque sa vie pour défendre son pays contre l’envahisseur ? »

Les trois enfants de Matisse — Marguerite, Jean et Pierre — ainsi que la femme dont il s’était séparé, Amélie, ont tous joué un rôle au sein de la Résistance. Marguerite avait un nom de code, un dossier dans les archives du gouvernement français et à son actif une évasion quasi-miraculeuse de la déportation vers le camp de concentration de Ravensbrück. Pierre, qui vivait à New York, a aidé des artistes juifs réfugiés à repartir de zéro aux États-Unis, à commencer par Marc Chagall.

Il en va de même pour le petit-fils de Matisse, Pierre Henri Matisse : originaire d’Antibes, il aide, avec son père Jean, les services de renseignement britanniques. En 1944, Pierre H. part pour la Normandie séjourner chez ses autres grands-parents. Arrivé après le débarquement du Jour J, il se met aussitôt à imprimer de faux laisser-passer.

Christopher C. Gorham, auteur de « Matisse at War: Art and Resistance in Nazi Occupied France [NDLT : Matisse en guerre : Art et résistance dans la France sous occupation nazie] » (Joshua Pickering)
« Si les Allemands l’avaient surpris en train de faire une chose pareille, il aurait été lourdement puni, peut-être jusqu’à la peine de mort », estime Gorham. Et Matisse ? Que savait-il du travail clandestin de sa famille ?

« Il y a des indices qui laissent entendre qu’il s’en doute », explique Gorham. « La pension qu’il verse à Marguerite … monte et monte encore et encore lors de la guerre. Il fait quelques allusions dans ses lettres — on le sent anxieux de savoir où sont ses enfants, il est sans nouvelle de Marguerite ou de Jean. »

Dans la résistance ?

Gorham estime que la décision de Matisse de ne pas quitter la France est un discret acte de résistance.

« Son fils Pierre dit : ‘Père, vous n’êtes pas en forme physiquement, vous avez 70 ans, il y a un poste d’enseignant pour vous à San Francisco,’ » rappelle Gorham. « Il avait un visa pour Rio de Janeiro qu’il aurait pu utiliser à tout moment. À deux reprises, Varian Fry, un agent [américain] envoyé en Europe pour sauver des artistes, lui demande d’y repenser. À chaque fois, il dit non. Pour lui, ce serait déserter. »

Une femme est assise devant le pochoir de 1947 « La chute d’Icare », de la collection « Jazz » d’Henri Matisse, au Centre des Arts Avantgarde à Apolda, en Allemagne, le 25 septembre 2014. (AP Photo/Jens Meyer)

Certains trouvent de l’inspiration dans le séjour de Matisse en France, à commencer par le poète surréaliste Aragon, qui fait partie de la Résistance.

« [Aragon] se rend à Nice pour voir le vénérable vieux moderniste français », explique Gorham. « Il dit qu’il faut accepter la réalité nationale de Matisse, qu’il est la France. Pas besoin de faire de longs discours ou de lancer des bombes pour résister. »

Il est possible que Matisse ait pris part à la Résistance d’une manière plus active.

« Il fait une confidence très, très surprenante à l’un des hommes de Varian Fry », rappelle Gorham, qui situe l’anecdote aux environs de 1941. « Matisse lui dit avoir hébergé des réfugiés dans l’un de ses ateliers. C’est tout droit sorti de la bouche de Matisse. »

Pour les Français juifs, Nice est un répit mais la tragédie n’est pas loin.

Entre juin 1940 et novembre 1942, sous le contrôle plus ou moins bienveillant de l’Italie, « c’est un îlôt de relative normalité, le seul endroit dans l’Europe nazie où les Juifs n’ont pas à porter l’étoile jaune », souligne Gorham. « Leur vie est relativement normale. Tragiquement, tout cela prend fin lorsque les Alliés envahissent l’Afrique du Nord. »

Comme il l’explique dans son ouvrage, après le débarquement de la Torche, en 1943, les Nazis reprennent le contrôle de Nice à l’Italie et y installe Alois Brunner, officier SS de sinistre mémoire auteur de crimes de guerre, et notamment de la déportation de plus de 128 000 Juifs d’Europe vers une mort presque certaine.

À Nice, un mémorial est dédié aux 3 485 Juifs déportés pendant la guerre.

« C’est très triste, une histoire terrible », commente Gorham.

Un homme regarde le pochoir de 1947 intitulé « Clown », de la collection « Jazz » d’Henri Matisse, au Centre des Arts d’Avant- garde à Apolda, en Allemagne, le 25 septembre 2014. (Photo AP/Jens Meyer)

En 1944, les jours des occupants nazis en France sont comptés mais ils sont encore capables d’actes de cruauté. En avril de cette année, la Gestapo piège des membres de la Résistance française, dont Marguerite, la fille de Matisse, qui sera torturée mais résistera avec courage.

« Elle a été dénoncée par un traître et livrée à la Gestapo, qui l’a arrêtée et torturée », explique Gorham. « On avait dit à Marguerite Matisse : ‘Si vous êtes prise, il faudra supporter la torture pour nous laisser le temps de faire ce que nous avons à faire. Elle avait été entraînée à ne rien dire. »

Gorham conclut : « Ce fut très émouvant de faire ces recherches, tout autant que d’écrire. »

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