Les réseaux sociaux, pour mieux préserver la mémoire des victimes d’Auschwitz
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Les réseaux sociaux, pour mieux préserver la mémoire des victimes d’Auschwitz

La mémoire des événements lointains demande un effort constant pour être préservée, c'est pourquoi le Musée d'Auschwitz publie des photos des victimes du camp sur un compte Twitter

Image extraite de "Auschwitz Untold in Color". (Serge Klarsfeld/ Lily Jacob-Zelmanovic Meier)
Image extraite de "Auschwitz Untold in Color". (Serge Klarsfeld/ Lily Jacob-Zelmanovic Meier)

Chaque jour, Pawel Sawicki, responsable des réseaux sociaux au Musée d’Auschwitz, poste plusieurs photos des victimes du camp nazi allemand sur un compte Twitter devenu, avec plus d’un million de suiveurs, un puissant outil au service de l’histoire et de l’éducation.

Sur une photo postée le 8 avril, une fillette en robe de laine tricotée, ornée d’un grand col blanc, regarde sérieusement droit devant elle. Elle a des cheveux droits, avec une raie bien marquée.

Destins individuels

« Nous montrons les gens le jour de leur anniversaire en fournissant des éléments biographiques, parfois très succincts, en notre possession », explique M. Sawicki à l’AFP. « Il est important pour nous de montrer des destins individuels, car il est parfois difficile de comprendre l’échelle du crime. »

L’année 2020 marque le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz-Birkenau, devenu le triste symbole de tous les camps de la morts nazi allemands où périt la moitié de 6 millions de Juifs assassinés pendant la Shoah, ainsi que des centaines de milliers de personnes d’autre origine. La mémoire des événements distants de trois générations demande un effort constant pour être préservée.

Jacqueline est une de 1,1 million de personnes, dont un million de Juifs, exterminées dans le camp de la mort d’Auschwitz-Birkenau, installé en 1940 par l’Allemagne nazie dans le sud de la Pologne occupée, devenu symbole de l’horreur de la Seconde Guerre mondiale et de la Shoah.

« Les gens sont très touchés par les photos rappelant les victimes. Souvent, ils nous envoient des photos de leurs proches morts dans le camp et demandent de les publier, ce que nous faisons », raconte M. Sawicki.

Mémoire et éducation

Les tweets commémorant les victimes du camp d’extermination d’Auschwitz ne représentent qu’une partie de la présence du musée sur les réseaux sociaux, considérée comme une véritable extension de la mission de mémoire et d’éducation réalisée sur le site avec plus de deux millions de visiteurs ces dernières années.

Depuis 2009, le mémorial est présent sur Facebook, où il est arrivé comme première institution de ce genre au monde. Aujourd’hui, il est suivi par 328 000 personnes.

Mark Hamil (Crédit : CC BY 2.0)

En 2012, il s’invite sur Twitter et Instagram. En janvier 2020, à la suite d’une action soutenue notamment par l’acteur Mark Hamil, plus d’un million d’observateurs le suivent sur Twitter. 98 % d’entre eux viennent de l’étranger.

Chaque réseau social a sa spécificité. Les anniversaires de la libération du camp ou d’importantes visites sont retransmises sur Facebook ce qui permet une discussion plus large avec les internautes, explique M. Sawicki.

Instagram permet au musée de publier les photos du site et de voir ce que les visiteurs postent. Et dans certains cas, de réagir si les photos manquent de respect aux victimes – comme celles où l’on peut voir des personnes balançant leur corps sur un des rails des chemins de fer menant vers les chambres à gaz de Birkenau.

« Mais c’est Twitter qui semble être maintenant notre outil de communication le plus important », précise-t-il.

A l’occasion du 75e anniversaire de la libération du camp, en janvier de cette année, le musée a eu 270 millions d’interactions sur Twitter.

Pawel Sawicki du musée d’Auschwitz-Birkenau (Autorisation)

Twitter sert à transmettre la mémoire et à éduquer mais il permet également d’agir rapidement. Pawel Sawicki, ancien journaliste de 39 ans, devient alors un fact-checker.

« Nous corrigeons parfois les médias qui commettent de temps en temps des erreurs », explique-t-il. « Avant, on téléphonait à la rédaction, nous écrivions des mails, cela prenait parfois des semaines pour faire une correction. Aujourd’hui, grâce à Twitter ce temps se réduit, parfois il suffit de quelques minutes, quelques heures pour réagir et corriger un article ».

Parfois, M. Sawicki doit également corriger des hommes politiques, comme le président de la Douma russe Viatcheslav Volodine qui en janvier a demandé aux responsables en Pologne de s’excuser pour des camps d’extermination que l’Allemagne nazi y a installés.

M. Sawicki lui a alors recommandé de suivre en ligne des cours d’histoire sur le camp et la Shoah préparés par des spécialistes.

« Nous ne voulons pas que le lieu de mémoire soit exploité de quelque manière que ce soit dans quelque débat politique actuel », souligne M. Sawicki.

Erreurs historiques

Un an plus tôt, il a révélé, avec ses collaborateurs, de nombreuses erreurs historiques contenues dans le livre à succès Le Tatoueur d’Auschwitz de Heather Morris qui « créent une version déformée d’Auschwitz ».

« C’est dangereux et irrespectueux envers l’Histoire. L’Histoire mérite mieux », peut-on lire dans les tweets du musée qui reproche à l’auteur notamment d’avoir inventé une scène avec un bus transformé en chambre à gaz.

L’an dernier, il a poussé le géant américain du commerce en ligne Amazon à interdire la mise en vente de décorations de Noël comprenant des images de l’ancien camp.

Il réagit toujours lorsque quelqu’un utilise le terme « camp polonais » au lieu de « camp nazi allemand ».

Le tweet commémorant Jacqueline Benguigui a été retweeté près de 1 500 fois et a suscité près de 200 commentaires.

« Je lis cela tous les jours et prononce les noms dans ma tête pour valider leur existence. Chaque nom me rend triste. Ce soir, mon estomac a rompu, mon cœur s’est brisé et j’ai souffert sincèrement. Merci d’avoir gardé ces gens en vie », a écrit l’internaute @swixon.

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