Comment l’extrême droite allemande détourne la mode et les emojis pour contourner l’interdiction des symboles nazis
De l'alphabet runique à des vêtements choisis avec soin, les partisans de l'extrême-droite affichent leur appartenance, jusqu'à s'approprier des marques réputées qui s'opposent à leur idéologie
- Lire d'autres articles du Times of Israël sur Google – ajoutez-nous à vos sources préférées

THE CONVERSATION via Reuters — Suite au succès électoral de l’Alternative für Deutschland (AfD) aux élections régionales de Saxe-Anhalt, des commentateurs, tant en Allemagne que dans le reste du monde, ont fait part de leurs inquiétudes concernant les politiques d’extrême droite du parti, parmi lesquelles figurent les récents appels lancés par les dirigeants du mouvement en faveur de l’adoption de mesures de « remigration ».
L’AfD, qui présente de nombreux points communs avec l’extrême droite américaine, fait écho aux discours les plus radicaux de l’administration Trump. Pour autant, contrairement aux États-Unis où l’on voit fleurir dans les rassemblements politiques les symboles extrémistes issus de la culture nordique et associés à la suprématie blanche, le code pénal allemand interdit formellement de telles démonstrations publiques.
Cette interdiction est si stricte que le groupe de rock KISS lui-même a dû utiliser un visuel alternatif pour sa campagne marketing en Allemagne. En effet, les dernières lettres du logo original du groupe s’apparentaient trop étroitement à l’iconographie runique de la Schutzstaffel (SS). Gene Simmons et Paul Stanley, dont les familles ont toutes deux été persécutées pendant la Shoah, ont catégoriquement nié toute référence à la symbolique nazie dans l’autobiographie officielle du groupe, « Kiss: Behind the Mask » (2003).
Pour contourner cette législation stricte qui, jusqu’en 2018, interdisait notamment la représentation d’images nazies dans les jeux vidéo sur la Seconde Guerre mondiale, certains individus qui se réclament de l’extrême droite ont adopté une gamme de symboles de plus en plus vaste pour communiquer en public.
Ils utilisent notamment de manière ostensible des motifs et des références à la culture nordique et viking. L’affichage ostentatoire de symboles tels que les runes SS étant totalement prohibé en Allemagne, les signes d’appartenance à l’extrême droite se sont adaptés, se déplaçant vers des supports codés et facilement dissimulables, tels que la mode grand public et la syntaxe des emojis en ligne.
Dissimulés à la vue de tous
Le sens accordé aux symboles issus de la tradition nordique dépend fortement des circonstances. Les contributions au projet NorseMap de l’University College Cork montrent que les raisons d’utiliser des runes et des images nordiques sont multiples, allant de l’expression d’une croyance païenne à un intérêt personnel ou scientifique pour cette période et cette culture.
Il est généralement impossible de déduire une affiliation politique de l’affichage d’un symbole ou d’un tatouage nordique.
L’extrême droite, malheureusement, a choisi d’exploiter cette pluralité pour se dissimuler à la vue de tous. Une stratégie cynique qui s’est perfectionnée sous l’effet de l’interdiction par l’Allemagne de l’affichage des symboles néonazis traditionnels, et des adaptations que cette interdiction a imposées à l’extrême droite.
L’évolution de la mode d’extrême droite
Bien que certains groupes adoptent encore l’esthétique néonazie traditionnelle caractérisée par les bottes militaires, les membres des groupes d’extrême droite ont davantage tendance à utiliser des signaux discrets pour afficher leur affiliation. Ils optent ainsi pour des vêtements qui leur permettent de se fondre dans la masse.
La marque Thor Steinar, dont le logo représente une rune liée, commercialise une gamme de vêtements ornés de runes, dont certains font référence à une « race viking » et affichent clairement une idéologie néonazie. Le port de vêtements de cette marque est interdit au Bundestag (le parlement national allemand) ainsi que dans les parlements régionaux et dans plusieurs enceintes sportives. L’entreprise a toujours nié tout lien avec l’extrême droite ou toute tentative de séduire une clientèle néonazie, affirmant : « Pour ceux qui ne l’ont pas encore compris, nous vendons des vêtements, pas une opinion politique. »
Erik and Sons, dont le fondateur Udo Siegmund travaillait auparavant pour Thor Steinar, utilise également une rune comme logo, se présente comme une « marque viking » qui privilégie le noir, le rouge et le blanc – les couleurs du drapeau allemand entre 1933 et 1945. Elle propose aussi bien des produits arborant des slogans provocateurs (« Viking lives matter ») que des articles de mode aux messages plus subtils.
La marque est répertoriée par les services de renseignement intérieurs allemands comme associée à l’extrême droite. Un magasin vendant ses vêtements à l’Europa-Center de Berlin a vu son bail résilié en raison des connotations extrémistes de la marque.
D’autres marques plus grand public ont simplement été récupérées, ou « détournées » : elles ont été utilisées à leur insu par des groupes haineux. Par exemple, les baskets New Balance, avec leur logo « N » bien visible, sont devenues un moyen de signaler son appartenance « nazie » au sein de l’extrême droite. L’entreprise, pour sa part, nie tout lien avec l’extrême droite, affirmant qu’elle « ne tolère aucune forme de sectarisme ou de haine ».
La marque britannique Lonsdale est également très prisée des groupes d’extrême droite allemands. Lorsqu’on la porte sous une chemise ou une veste ouverte, seules les lettres NSDA sont visibles. Une suite de caractères très proche des initiales du NSDAP (Nationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei), le nom complet du parti nazi d’Hitler. Lonsdale, qui a toujours nié tout lien avec l’extrême droite, a lancé en 2003 une campagne marketing intitulée « Lonsdale Loves All Colors ». L’entreprise parraine par ailleurs des associations caritatives en faveur de la communauté LGBTQ+ et des immigrés.
L’évolution des préférences vestimentaires au sein de l’extrême droite a été largement documentée, notamment dans le cadre d’un projet de recherche spécifique financé par le Fonds autrichien pour la science.
La tendance est à la banalisation, au mélange des styles et, finalement, à la possibilité de nier toute affiliation. Il convient de souligner que toutes les personnes portant des baskets New Balance lors d’un rassemblement de l’AfD ne le font pas nécessairement pour afficher leurs sympathies néonazies.
De même, les millions de personnes de tous horizons qui portent des vestes noires The North Face sont loin de se douter que cette marque est récemment devenue une sorte d’uniforme dans les rassemblements d’extrême droite. Le logo blanc de la marque et la référence au « nord » trouvent un écho particulier auprès des groupes d’extrême droite qui accordent une importance obsessionnelle à la blancheur et à l’identité nord-européenne. Son omniprésence permet également à l’extrême droite de se fondre efficacement dans la masse.
The North Face s’est efforcée de rejeter tout lien avec l’extrême droite. La marque a annoncé en 2020 qu’elle avait décidé de boycotter Facebook, déclarant : « Nous savons que depuis trop longtemps, les discours racistes et violents, ainsi que la désinformation, ont fait du monde un lieu inégalitaire et dangereux. Nous nous joignons donc à la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People) et aux autres organisations qui œuvrent pour mettre fin au profit généré par la haine (#StopHateforProfit). »
Les emojis codés de l’extrême droite
À mesure que la communication politique a migré vers Internet, les symboles de la suprématie blanche ont eux aussi fait leur apparition en ligne. L’utilisation des emojis, dont certains sont liés à la culture nordique et viking, constitue l’une des principales manifestations de cette communication. Le tableau suivant présente plusieurs exemples marquants tirés du discours en ligne.
À l’instar de la récupération des marques grand public, les emojis utilisés pour identifier l’extrémisme de droite en ligne sont issus d’un ensemble de symboles à l’origine inoffensifs. Ils passeraient probablement inaperçus sans les connaissances propres au groupe ou spécialisées permettant d’interpréter leur signification.
Les emojis du champignon et du sapin en sont un bon exemple. Dans certains milieux, et en particulier lorsqu’ils sont associés à des runes dans une présentation sur les réseaux sociaux, ils peuvent indiquer une affiliation écofasciste ou « folkish ».
Mais ils sont également populaires dans l’univers fantasy, la tendance cottage core, ainsi que sur les comptes consacrés à la nature et à la cueillette. Il convient donc de faire preuve de prudence lorsque l’on rencontre et que l’on interprète ces symboles.
En portant des marques grand public et en utilisant des symboles anodins en ligne pour signaler leur appartenance à un groupe, les extrémistes ne se distinguent pas comme issus d’un milieu radical. Et leurs opinions peuvent paraître plus conventionnelles, si leur esthétique se fond également dans celle du reste de la communauté.
... alors c’est le moment d'agir ! Le Times of Israël vous fournit chaque jour les informations qui vous intéressent. Qu'il s'agisse de la politique, de la high-tech en Israël, de l'enseignement de la Shoah, des Juifs de Diaspora ou bien encore de l'archéologie, de la culture et de l'environnement en Israël : nous tâchons toujours de couvrir un large spectre des sujets qui vous concernent, alors si vous le pouvez, aidez-nous à continuer à vous offrir ce contenu de qualité indispensable, surtout depuis le 7-Octobre.
la Communauté du Times of Israël !







