Eisenkot pourrait battre Netanyahu… mais il faudrait qu’il fasse campagne
À un mois du scrutin, le Premier ministre bénéficie pleinement des avantages du pouvoir ; son principal rival mène une campagne étonnamment défensive
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David est le fondateur et le rédacteur en chef du Times of Israel. Il était auparavant rédacteur en chef du Jerusalem Post et du Jerusalem Report. Il est l’auteur de « Un peu trop près de Dieu : les frissons et la panique d’une vie en Israël » (2000) et « Nature morte avec les poseurs de bombes : Israël à l’ère du terrorisme » (2004).

Netanyahu s’apprête à prendre la parole jeudi soir, 21h heure israélienne, devant l’Assemblée générale des Nations unies (ONU). Un grand nombre de détracteurs internationaux d’Israël pourraient fort bien quitter la salle de manière concertée, sans que cela le déstabilise outre mesure. Il s’est déjà tenu à la tribune au moins une douzaine de fois et savoure ces moments-là.
Son discours sera retransmis en direct, en partie ou dans son intégralité, par d’innombrables chaînes de télévision à travers le monde. Mais ce qui compte surtout pour Netanyahu, à peine un mois avant les élections, c’est que les principales chaînes israéliennes le diffuseront elles aussi, avant d’en reprendre les temps forts et de le décortiquer tout au long du week-end.
Les interventions annuelles de Netanyahu, en tant que Premier ministre, devant l’ONU, et la vaste couverture médiatique qu’elles suscitent systématiquement, à l’étranger et surtout en Israël, ne sont que l’exemple, ce jeudi, de combien il peut être difficile de battre un dirigeant sortant. La nature même de sa fonction place automatiquement le Premier ministre au cœur de la vie nationale et en fait une présence incontournable lors de chaque grand événement.
La moindre de ses déclarations est susceptible d’avoir du poids, et donc de faire la une de l’actualité, tandis que nul autre ne dispose d’une telle capacité à imposer les thèmes du débat national.
Au moment où Netanyahu prendra la parole jeudi soir devant l’ONU, sous les yeux du monde entier, mais aussi de l’électorat israélien, son principal rival, Gadi Eisenkot, n’a, pour autant que l’on sache au moment de la rédaction de cet article, aucun rendez-vous majeur à son agenda.
Le chef du gouvernement sortant, très vulnérable
En Israël, pays perpétuellement confronté aux conflits, la longévité au pouvoir constitue elle aussi un atout considérable. Dans un pays entouré d’ennemis, il est particulièrement difficile d’évincer un dirigeant que tout le monde connaît au profit d’un autre qui n’a encore jamais été mis à l’épreuve à un poste aussi exposé.
Et à cet égard, Netanyahu est sans équivalent. Aucun Premier ministre n’a été aussi familier aux Israéliens. Il a occupé ce poste pendant près de 19 ans au total, de très loin la plus longue durée de notre histoire, dont 16 au cours des 17 dernières années et demie. Pour près d’une génération d’Israéliens, le nom « Benjamin Netanyahu » et le titre de « Premier ministre » sont devenus pratiquement synonymes.
Et pourtant, même Netanyahu a montré qu’il pouvait être battu, en perdant le pouvoir pendant 18 mois, entre 2021 et 2022. Et cela, bien sûr, avant le 7 octobre 2023.
La familiarité peut engendrer la confiance et la dépendance, et Netanyahu y était largement parvenu… jusqu’à son échec catastrophique à empêcher l’invasion et le massacre perpétrés par le [groupe terroriste palestinien du] Hamas. Le battre à la suite de cet échec apparaît désormais tout à fait possible.
Tous les sondages montrent que les partis anti-Netanyahu, notamment les deux listes à majorité arabe, se dirigent vers une nette majorité à la Knesset, ce qui indique que plus de la moitié de l’électorat, dont 17 % sont des Arabes, souhaite son départ. Cela ne signifie pas pour autant qu’une coalition viable, largement consensuelle et sans Netanyahu puisse voir le jour, mais le Premier ministre n’a jamais été aussi vulnérable.
Le 7 octobre 2023, Netanyahu a manqué à son devoir premier envers sa nation. Il n’a pas su assurer la sécurité d’Israël et de son peuple.
De plus en plus d’éléments indiquent que, peu avant le 7-Octobre, il aurait ignoré au moins deux mises en garde directes, précises et crédibles selon lesquelles le Hamas de Yahya Sinwar s’apprêtait à envahir Israël.
Ces avertissements avaient été transmis par l’intermédiaire de l’Égypte et des Émirats arabes unis. Lui et ses chefs de la sécurité, qui ont tous depuis longtemps quitté leurs fonctions, ont longtemps et obstinément écarté des éléments accablants, y compris les propres plans de guerre du Hamas, indiquant qu’une attaque massive était en préparation.
Netanyahu et ces responsables de la sécurité se sont obstinés dans une analyse aussi aveugle que, franchement, incompréhensible, selon laquelle le Hamas était dissuadé. Il a personnellement encouragé l’afflux de millions de dollars provenant du Qatar vers la bande de Gaza gouvernée par le Hamas, affirmant que cet argent était crucial pour éviter une crise humanitaire dans la bande de Gaza.
Ces fonds ont directement financé la machine de guerre du Hamas, tout en libérant d’autres ressources que le groupe pouvait consacrer à son effort de guerre.
Depuis ce jour le plus sombre, il a systématiquement éludé toute responsabilité dans cet échec, refusé de démissionner et empêché la mise en place d’une commission d’enquête d’État sur ce qui a pu si terriblement mal tourner, tandis que ses fidèles, y compris son épouse, colportent d’odieuses théories du complot évoquant une trahison.
Il a ensuite mené des guerres efficaces sur le plan tactique, mais vaines sur le plan stratégique contre le Hamas, le [groupe terroriste chiite libanais du] Hezbollah et la République islamique d’Iran (dont le régime reste au pouvoir et conserve un stock d’uranium hautement enrichi destiné à son programme d’armement nucléaire). Il a rechigné à mettre en œuvre le plan par étapes du président américain Donald Trump visant à affaiblir, marginaliser et désarmer le Hamas, lequel, trois ans plus tard, complote à nouveau pour enlever des soldats et des civils israéliens, selon le propre ministre de la Défense de Netanyahu.
Il a courbé l’échine devant ses partenaires de coalition ultra-orthodoxes en exemptant la quasi-totalité des hommes ultra-orthodoxes du service militaire ou de tout autre service national.
Il a placé au cœur de son gouvernement des extrémistes qui ont aggravé le statut de paria d’Israël. Il a confié à l’un d’entre eux, Itamar Ben Gvir, le contrôle de la police, une institution de plus en plus politisée et corrompue, et incompétente en tout, de la lutte contre les meurtres en série commis par les gangs dans la communauté arabe à l’hécatombe sur les routes.
À un autre, Bezalel Smotrich, il a confié un poste de ministre au sein du ministère de la Défense, avec des responsabilités sur l’entreprise d’implantation, un mouvement entaché par les agressions quasi quotidiennes d’extrémistes violents contre des civils palestiniens de Cisjordanie, que les dirigeants des implantations cautionnent tacitement par leur silence et que Tsahal s’est révélée incapable d’empêcher.
Il a présidé à l’effondrement progressif du système éducatif, Israël figurant aujourd’hui parmi les pays les moins bien classés dans les tests d’éducation de l’OCDE, sans même prendre en compte les garçons ultra-orthodoxes, dont le niveau scolaire est si faible qu’ils ne peuvent même pas participer aux évaluations internationales comparatives. Le système de santé est soumis à une pression sans précédent, tout comme les services sociaux du pays.
Il a cherché, sans grand succès, à mettre le pouvoir judiciaire sous sa coupe, et compte bien arriver à ses fins s’il est réélu. Il concentrera alors tout le pouvoir entre les mains des dirigeants politiques, sans aucun garde-fou contre les abus et en transformant, de fait, Israël en tyrannie politique.
Les statistiques et les témoignages indiquent que nombre des Israéliens les plus talentueux quittent le pays, pour trouver de meilleures perspectives à l’étranger, épuisés par la pression sans précédent du service de réserve, refusant de continuer à payer des impôts élevés qui servent en partie à subventionner des Haredim qui ne travaillent pas et ne servent pas dans l’armée, et inquiets de la direction que prend Israël, entre guerres sans fin et glissement progressif vers la théocratie et l’autocratie.
Un candidat pour rassembler le pays
Gadi Eisenkot dégage, à défaut de charisme à proprement parler, une indéniable impression de compétence et de fiabilité.
C’est un visage relativement nouveau sur la scène politique, même s’il possède déjà une certaine expérience ministérielle.
Il a gravi les échelons au sein de la méritocratie militaire israélienne, jusqu’au poste de chef d’état-major de Tsahal.
Fils d’immigrés marocains, il étend son attrait à la communauté séfarade, qui constitue une part importante de la base politique de Netanyahu. Il a raconté que sa mère avait voté Shas, le parti ultra-orthodoxe séfarade, pendant 30 ans.
Il appellerait les ultra-orthodoxes sous les drapeaux. Il ne remettrait pas en cause l’indépendance du pouvoir judiciaire israélien.
Il est difficile de le situer précisément sur l’échiquier politique. Il se montre sensible aux préoccupations du mouvement des implantations ; s’il le fallait et si cela était possible, il formerait probablement une coalition minoritaire investie grâce aux voix des élus arabes.
La guerre de Gaza a fait de lui un père et un oncle endeuillé.
Personne ne doute de sa volonté de tenter de panser les plaies de ce pays déchiré.
Tout cela contribue à faire de lui un candidat de poids face à Netanyahu. Et son parti, Yashar, obtient généralement des scores légèrement supérieurs à ceux du Likud de Netanyahu dans les sondages.
Mais curieusement, Eisenkot semble à peine faire campagne ces derniers temps.
Il a laissé Netanyahu, qui avait cherché à s’allier au parti Raam de Mansour Abbas après les élections de 2021, présenter comme quasiment une trahison toute idée de dépendre des voix arabes.
Il a publié des communiqués et des vidéos dénonçant les efforts de Netanyahu pour se décharger de la responsabilité des événements du 7-Octobre, mais semble limiter au strict minimum les grandes interviews, cherchant apparemment à minimiser le risque de commettre un faux pas politique.
L’événement de lancement de son parti était sérieux, discipliné… et sans grand éclat. La liste Yashar, qu’il a présentée ce soir-là, était également plutôt décevante. Il a organisé de nombreux rassemblements et événements de petite et moyenne envergure, mais n’a pas tenu de grands meetings ; peut-être ceux-ci sont-ils prévus pour le dernier mois.
À 65 ans, Eisenkot n’est certes plus tout jeune, mais il a plus de dix ans de moins que Netanyahu, qui aurait 81 ans à la fin d’un nouveau mandat complet et dont la santé n’est pas des meilleures. Pourtant, à voir l’énergie que chacun déploie en campagne, difficile de deviner lequel des deux est le plus jeune.
Dans l’ensemble, à ce jour, la campagne d’Eisenkot est défensive ; elle ressemble moins à celle d’un candidat déterminé à conquérir de nouveaux électeurs et à susciter un maximum d’enthousiasme qu’à celle d’un homme qui aurait déjà l’élection en poche. Pourtant, Eisenkot sait certainement que ce n’est pas le cas.
D’abord, il faut gagner
Dans certaines des nombreuses démocraties où il n’y a pas de limite au nombre de mandats du Premier ministre, les dirigeants s’en vont parce que leur propre parti estime que leur heure est passée. Ce fut le cas en Grande-Bretagne, par exemple, tant pour Margaret Thatcher que pour Tony Blair.
Cela ne s’est pas produit et cela ne se produira pas avec Netanyahu, qui a balayé d’un revers de main une mini-révolte au sein du Likud après le 7-Octobre et qui, au fil des ans, a neutralisé, mis sur la touche, évincé et/ou humilié tous ses rivaux internes. (Silvan Shalom, Yoav Gallant, Gideon Saar, Nir Barkat, Yuli Edelstein, Gilad Erdan… en savent quelque chose.)
Dans certains cas, et c’est toujours un facteur électoral dans l’Israël multipartite, un changement de direction est favorisé par le rapprochement des rivaux de l’opposition. Eisenkot a manifestement été handicapé par le refus du chef de Beyahad, Naftali Bennett, et du chef d’Yisrael Beytenu, Avigdor Liberman, de le désigner à l’avance comme candidat du bloc sioniste anti-Netanyahu au poste de Premier ministre, pour des raisons tactiques que l’on peut tout à fait considérer comme légitimes.
Un taux de participation élevé dans le camp de l’opposition, qui a bondi de plus de 9 points pour atteindre 79 % en Hongrie cette année, est également crucial, ce qui rappelle une fois encore la nécessité d’une campagne forte et mobilisatrice.
(Cela souligne également l’importance du secteur arabe, dont le niveau de mobilisation le jour du scrutin pourrait être déterminant, qu’il soit porté par un désir de changement ou freiné par un profond désengagement.)
Eisenkot serait exceptionnellement bien préparé pour ses premiers jours à la tête du gouvernement, avec des politiques bien définies et des équipes d’experts en place pour les mettre en œuvre. (Idem pour Bennett, qui n’a pas renoncé à redevenir Premier ministre.)
Le problème, c’est qu’il faut d’abord aller chercher la victoire dans les urnes.
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