Cette interview a été envoyée mardi aux membres de la communauté du Times of Israël. Si vous souhaitez recevoir ces contenus dès leur publication, rejoignez notre communauté en cliquant ici.
Ils sont déjà nombreux (Kamel Daoud, Christophe Ono-dit-Biot, Christophe Boltanski, Christine Angot, Richard Malka…) à avoir accepté de se laisser enfermer, avec pour seul compagnon un lit de camp et pour objectif, à l’issue de ce moment unique, d’écrire le texte inspiré par cette nuit singulière. « Fiction, non-fiction, essai… Une carte blanche offerte aux écrivains qui acceptent l’expérience. […] C’est le sentiment de solitude provoqué par cette nuit d’enfermement que l’auteur doit explorer » peut-on lire sur le site Internet de la collection.
C’est au Musée de Yad Vashem que la journaliste, historienne, productrice et écrivaine Laure Adler a souhaité se plier à l’exercice. Elle était sur la route entre Jérusalem et Tel-Aviv, s’émerveillant de vive voix sur les arbres en fleurs, quand le Times of Israel l’a contactée pour recueillir ses impressions, à chaud, quelques heures après sa sortie du musée. Nous avions conscience que notre interlocutrice avait un livre à écrire et que c’est à lui que seraient réservés ses épanchements et introspections nocturnes… Ce qui n’a pas manqué de nous être gentiment notifié par l’intéressée. Il n’empêche. Ce que cette intellectuelle a à nous dire, fût-ce avec prudence, au sortir d’une telle entreprise, vaut d’être entendu. Son ressenti, à ce moment-là, touche au nerf de l’expérience à laquelle elle s’est soumise, corps et âme. Sans doute sous-tendra-t-il en filigrane la question de savoir pourquoi on écrit. Et le lecteur se sentira privilégié, à cet instant, d’en avoir recueilli les prémices et d’en apprécier la maturation, l’écho réfléchi.
De son côté, l’équipe de Yad Vashem chargée d’accueillir l’écrivaine ne tarit pas d’éloges. Ashley Bartov, coordinatrice médias au département « International affairs and communications », déclare : « Laure a commencé son parcours par une visite guidée de notre toute nouvelle exposition, ‘Mémoire vivante : les collections de Yad Vashem entre passé et avenir’. Située en dehors du parcours permanent du Musée d’histoire de la Shoah, l’exposition présente plus de 400 objets rarement montrés provenant des archives de Yad Vashem. Profondément émouvant, ce parcours a constitué un prélude riche de sens à l’expérience du musée. Dès le début, Laure a abordé la visite avec respect et une curiosité sincère. Elle était pleinement présente, absorbant chaque instant avec attention tout en s’accordant un espace de réflexion en amont du programme de la soirée. Dans le même temps, elle est restée souriante, veillant à établir un contact chaleureux avec les personnes présentes. Arrivée avec un petit sac et un carnet destiné à recevoir ses notes, elle a apprécié les dispositions mises en place pour elle et l’accès total au musée. Le lendemain matin, elle est apparue calme et méditative, portant avec elle la gravité silencieuse de l’expérience ».
Entretien.
Le Times of Israel : « Ma nuit au musée » est une collection qui va bien à la couche-tard que vous êtes : du magazine culturel Le Cercle de minuit (France 2) que vous avez présenté de 1994 à 1997 à votre émission tardive L’Heure bleue (France Inter) dans laquelle vous avez consacré quatre épisodes à la nuit, en passant par La voyageuse de nuit (Grasset, 2000), enquête sur la vieillesse, et votre participation à l’émission tardive C’est ce soir diffusée chaque jour sur France 5…
Laure Adler : C’est indéniable, je ne peux pas dire le contraire : j’aime la nuit ! Et je l’aime de plus en plus.
Philosophe et documentariste, votre fille Léa Veinstein dit que vous vous rêvez en « intellectuelle juive ashkénaze ». A-t-elle raison ?
C’est vrai, elle a raison. Ma fille a toujours raison ! J’aurais bien voulu être une intellectuelle juive ashkénaze. Je suis une petite Française qui essaie d’être une intellectuelle et qui ne sera jamais juive.
Pourquoi avoir choisi Yad Vashem ?
Je n’en sais rien. Je ne peux pas vous dire. J’y étais allée il y a dix ans et cela m’avait profondément bouleversée. Je me souviens du jour où, dans un café, la proposition m’a été faite : je n’ai pas hésité, je n’ai pas cherché : j’ai dit spontanément Yad Vashem.
La résurgence de l’antisémitisme, la haine des Juifs proférée en tant d’endroits n’ont-elles pas influencé votre décision ?
Non, car ce projet est né il y a trois ans. Vous me direz que le retour de l’antisémitisme était déjà là mais non, ma décision n’avait pas de lien avec cela.
Dans une récente édition de l’émission C’est ce soir, vous avez dit votre tristesse après la mort de Quentin Deranque, déclarant, en substance, qu’au-delà de toute considération politique, il s’agissait de déplorer la mort d’un jeune homme. Et vous avez posé la question : que s’est-il passé pour qu’on en soit arrivé là, à ce degré de violence et de haine ? N’est-ce pas un triste écho au titre de l’essai de la philosophe Hélène L’Heuillet, Tu haïras ton prochain comme toi-même (Albin Michel, 2017) ?
J’aime beaucoup Hélène L’Heuillet.
Pour ma part, ce dont je peux parler, de manière très prudente, c’est du délitement des liens sociaux en France et de l’absence de considération de l’Autre dans une société de plus en plus minée par une forme de solipsisme où tout, y compris les moyens technologiques les plus modernes, nous enferme dans des bulles d’auto-justification et d’éradication de la pensée de l’autre, que ce soit WhatsApp, les nouvelles plateformes audiovisuelles, etc.
« Pour ma part, ce dont je peux parler, de manière très prudente, c’est du délitement des liens sociaux en France et de l’absence de considération de l’Autre dans une société de plus en plus minée par une forme de solipsisme. »
Nous vivons dans une société dans laquelle il est tout à fait possible, plausible et même vivement recommandé par certains prescripteurs, de vivre uniquement avec des gens qui pensent comme vous et de passer votre vie non pas en se confrontant à des opinions différentes des vôtres ou des opinions auxquelles vous n’auriez jamais songé mais en reproduisant de l’identique.
Je pense que cette reproduction de l’identique crée de l’homogénéité sociologique qui traverse les générations, les classes sociales et qui mine les idéaux qui étaient constitutifs de ce qu’on appelait autrefois le vivre-ensemble.
Le réalisateur Hagaï Levi se souvient qu’après le 7-Octobre, il s’était quelque peu senti envahi par un sentiment de haine et que c’est en cela qu’Etty Hillesum, à laquelle il a consacré une série (bientôt sur Arte), l’avait aidé. Morte à Auschwitz à 28 ans, Etty Hillesum est à l’honneur de l’un de vos podcasts (« Femmes d’exception » sur France Inter). Avez-vous pensé à elle cette nuit au musée ?
Je venais d’arriver à Tel-Aviv avec ma fille Léa et j’ai contacté Hagaï Levi qui nous a proposé d’aller boire un pot et de marcher dans Tel-Aviv. Nous avons tous les trois beaucoup parlé de la situation en Israël et d’Etty Hillesum sur laquelle je viens en effet de terminer le podcast dont vous avez parlé.
Il m’est arrivé ensuite une chose très étrange. Au musée de Yad Vashem, j’ai passé la nuit dans une pièce qui se trouve en face du dôme des noms. Elle ressemble à une salle de méditation, et est équipée de deux grands écrans sur lesquels on peut lire des phrases et des citations d’écrivains, ainsi que des pages de la Bible. Au moment où, tard dans la nuit, je me suis installée sur le lit de camp, avant de fermer les yeux, j’ai regardé l’écran et il y avait… [ndlr l’écrivaine ne nous en voudra pas, nous l’espérons, de signaler que cette phrase fut prononcée dans un sanglot] une citation d’Etty Hillesum.
Etty Hillesum nous attend partout.
À LIRE : Daniel Epstein nous raconte – l’incroyable – philosophie d’Etty Hillesum sous la Shoah
Rilke et Dostoïevski ont accompagné Etty dans sa déportation. Toute proportion évidemment gardée, un livre vous a-t-il accompagnée dans cette expérience ?
J’ai emporté un livre. Celui de Kafka, Lettres à Milena. Je l’ai lu avec la lampe torche.
À quelle émotion vous étiez-vous préparée ? Une émotion semblable à celle que vous ressentez quand vous retournez, seule, dans la maison d’Izieu, projet auquel vous avez été liée de près, quand le président François Mitterrand, dont vous étiez la conseillère culturelle, vous en avait chargé ?
Je crois que personne n’est préparé. Je ne l’étais pas davantage même si une sorte d’horloge s’était mise en marche, plus ou moins consciemment. Plus l’heure arrivait, plus c’était compliqué. Je pense que nul ne peut s’y préparer.
De l’appréhension ?
Beaucoup.
Aviez-vous prévu un itinéraire ?
Non. Maryline Ouaknin, qui travaille à Yad Vashem, nous avait fait visiter, dans l’après-midi, certaines parties du complexe, à l’intérieur desquelles je ne pouvais pas m’enfermer, pour des raisons de sécurité avancées par le musée qui, je dois le souligner, s’est montré très coopératif et très protecteur. Tout est resté ouvert et allumé pour moi, pendant toute la nuit et je pouvais me déplacer à n’importe quel moment et à n’importe quel endroit.
Initialement, je voulais m’enfermer dans le pavillon des enfants mais on m’a dit que c’était impossible car il n’y a ni eau ni électricité… Nous avons eu, avec Léa, la possibilité de visiter certaines parties de Yad Vashem puis le musée lui-même où j’ai été enfermée, de mon plein gré. Vous parliez d’appréhension : oui, il y en a eu et il y en a encore, après avoir traversé la nuit.
Comment avez-vous « vécu » le musée ?
Je l’ai vécu comme un lieu de mémoire. Je l’ai vécu comme un lieu vivant, d’abord parce que, à travers des vidéos, ce sont des gens encore vivants qui s’expriment. D’autre part, il y a une dimension intemporelle quand des œuvres d’art sont montrées et commentées par des gens dont on sait qu’ils ont disparu. Leurs œuvres sont toujours là. Alors, je ne dirais pas musée, je dirais plutôt lieu de mémoire.
L’écrivaine Lola Lafon avait choisi, pour lieu d’enfermement, l’Annexe du musée Anne Franck. Elle a parlé d’une longue nuit dont elle a dit ne pas être ressortie indemne…
Je partage totalement ce qu’elle dit, d’autant plus que je l’adore.
La question inaugurale du Seder de Pessah : En quoi cette nuit est-elle différente des autres nuits ? pourrait vous être posée…
C’est tout à fait cela. Mais je n’en sais rien, je ne peux pas encore répondre.
Le livre qui va mettre en mots cette expérience a-t-il déjà un titre ?
J’y réfléchis mais j’ai quelques idées…
On comprend et on respecte votre retenue. Pourriez-vous alors égrener les mots-clés, d’avant et d’après l’expérience ?
Je n’en avais pas avant cette nuit. Et aujourd’hui, je n’en ai qu’un : c’est résistance.
Ce mot, « résistance », lié à la volonté de perdurer, ne fait-il pas écho à la phrase du Baal Shem Tov, mise en exergue sur le site de Yad Vashem : « L’oubli, c’est l’exil, mais la mémoire est le secret de la délivrance » ?
Quelle phrase magnifique ! C’est exactement cela.
Le musée est doté d’une terrasse donnant sur les collines de Jérusalem. La vue panoramique qu’elle offre symbolise, à lire la présentation de Yad Vashem, l’espoir en l’avenir. Avez-vous foi en l’avenir ?
Je me suis réveillée – même si je n’ai pas vraiment dormi – vers six heures moins vingt. Je voulais terminer la nuit sur cette terrasse, pour voir le spectacle de l’aube. Pour répondre à votre question, oui, je ressens une forme d’espoir en sortant de Yad Vashem : je le dois à la force transmise par toutes ces personnes avec lesquelles j’ai traversé la nuit.
Que dire à ceux que l’on espère futurs lecteurs de votre livre : que pourront-ils trouver dans ce lieu et dans votre livre, qu’ils ne trouveront nulle part ailleurs ?
Que l’on sait tout mais qu’on ne sait rien : ce musée permet de tirer des fils et de les tisser entre eux.
la Communauté du Times of Israël !
