Israël en guerre - Jour 148

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Photos: Dafna Talmon
Photos: Dafna Talmon
Les déracinés du 7 octobre

« Mon foyer, c’est là où je suis en sécurité. Je sais que ça peut paraître étrange mais cet endroit, c’est moi »

Adi Drimer, 53 ans, a été évacuée dans un hôtel d’Eilat où elle partage une chambre simple avec sa mère octogénaire ● Voici son histoire

Voici le quatrième volet de la série « Déracinés ». Chaque article est le monologue de l’un ou l’une des dizaines de milliers d’Israéliens déplacés par la guerre contre le Hamas, évacués de la frontière nord du pays ou de l’enveloppe de Gaza.

Adi Drimer: Je suis née et j’ai grandi à Reïm. Je vis seule. Ma mère vit à proximité et mes deux frères vivent également dans le kibboutz, avec leurs conjoints et leurs enfants. Reïm est un petit kibboutz, où vivent environ 300 personnes.

Samedi 7 octobre

Mon samedi a commencé de la même manière que pour tout le monde ici. A 6 heures 30 du matin, j’ai entendu des bruits d’explosion sans aucun avertissement anticipé – pas d’alerte, pas de sirènes. Je suis allée dans la pièce blindée même s’il y a un problème avec la porte – elle ne peut pas se fermer complètement et je n’ai jamais pris le temps de la réparer. Et, naturellement, je ne pouvais pas non plus verrouiller la porte.

Avec ces explosions qui continuaient et qui devenaient de plus en plus fortes, je me suis mise sur le côté du mur, le plus loin possible de la porte – comme ça, s’il y avait une onde de choc, je serais dans la partie la plus sûre de la pièce blindée. J’avais transformé la pièce blindée en bureau pour moi il y a peu ; c’est là que j’enseigne à de petits groupes d’enfants les artisanats traditionnels, notamment la broderie, c’est là aussi où je travaille la laine, où je fais du tricot avec une seule aiguille.

A 8 heures 20 du matin, un message a été transmis via le groupe WhatsApp du kibboutz, appelant les gens à se rendre en urgence dans le quartier des jeunes. On a entendu des coups de feu et un autre message est arrivé : « J’ai quelqu’un ici qui a été blessé par balle ; envoyez des secours. » Ma première pensée a été que s’il y avait des coups de feu, ça voulait dire que les soldats étaient arrivés. Après tout, il y avait une brigade toute entière à proximité.

Ces premiers messages vous plongent dans une réalité inimaginable. Juste pour vous donner une idée, le dernier message envoyé à tout le groupe, avant que tout ça ne commence, c’était : « Est-ce que quelqu’un sait si la bibliothèque est ouverte demain ? » C’est ce genre de choses qu’on trouve habituellement dans notre groupe du kibboutz, un groupe intitulé : « Reïm, mon foyer ». Et c’est réellement le mien.

Le kibboutz Reim avant les atrocités perpétrées par le Hamas, le 7 octobre. (Crédit : Facebook/ Our Kibbutz Re’im)

Aux environs de 8 heures 30, alors que nous ne savions encore rien de ce qui était en train de se passer à l’extérieur, un autre message WhatsApp est arrivé, disant que quelqu’un avait encore été blessé par balle et demandant que des forces soient envoyées. Puis, il y a eu un autre message : « Qu’est-ce que ça veut dire ? Est-ce que le kibboutz a été infiltré ? » et le message suivant disait : « Oui ». « L’armée est arrivée ? », a demandé quelqu’un dans le groupe, avant que quelqu’un ne pose ensuite la question : « Mais où est l’armée ? »

Ensuite, il y a eu un message de Reut Karp: “Urgent, urgent, dans la maison de Dvir [Dvir Karp, dorénavant décédé, l’ex-mari de Reut] Daria et Lavi sont seules. » Avec encore un message écrit par Reut [qui n’était pas au kibboutz, ce week-end là] : « Dvir a été tué ». Et après ça, une nouvelle ligne : « C’est urgent. Venez ».

Après ça, il y a eu un message d’Ilan, qui est en charge de l’équipe des premiers secours : « Enfermez-vous dans vos maisons et restez dans vos pièces blindées ; nous attendons l’armée. » A ce moment-là, les gens ont commencé à exprimer de la colère : « Mais pourquoi l’armée n’est-elle pas là ? »

Aviez-vous peur ?

Non, pas réellement. Peut-être parce que la porte de ma pièce blindée ne ferme pas correctement. Je sortais quand il fallait que j’aille aux toilettes, que j’avais envie de boire un café. Et aux environs de 14 heures, j’ai apporté les coussins du canapé dans la pièce blindée, pour tenter d’être allongée par terre plus confortablement. Mais je n’arrivais pas à rester allongée, j’ai passé mon temps sur le groupe WhatsApp.

A chaque fois que j’entendais des tirs qui se rapprochaient ou que quelqu’un écrivait : « Venez me secourir, ils sont à mon porche », je commençais à avoir une image plus claire de ce qui était en train de se passer. On devine où les terroristes se trouvaient sur la base des messages. Au début, je me demandais combien ils étaient – Cinq ? Six ? Et petit à petit, j’ai réalisé qu’ils étaient partout dans le kibboutz.

Le kibboutz Reïm détruit par les terroristes du Hamas, le 7 octobre. (Crédit : Facebook/ Our Kibbutz Re’im)

En début d’après-midi, je me suis retrouvée à écrire une lettre d’adieu à ma mère et à mes frères. Je m’étais installée au kibboutz pour me rapprocher d’eux après vingt années passées à Tel Aviv. Et quand j’ai décidé de manière définitive que je n’aurais pas d’enfant, j’ai quitté mon Tel Aviv bien-aimé, et je suis revenue au kibboutz pour devenir une tante à plein temps.

J’ai écrit un courrier d’adieu et je l’ai laissé sur la table, leur disant que je les aimais très fort, que mes neveux étaient ce qu’il y avait de plus important dans ma vie avec, bien sûr, ma mère.

Le réseau cellulaire était occasionnellement en panne et nous n’arrivions pas à joindre ma mère. Elle était assise, toute seule, dans sa pièce blindée, la porte verrouillée. Finalement, les gens ont commencé à demander des nouvelles des personnes qui ne répondaient pas, pour qu’on aille vérifier si elles allaient bien. J’ai demandé à quelqu’un d’aller voir si ma mère allait bien. Le fils du voisin est courageusement entré dans la maison, par la fenêtre. Elle a été effrayée de le voir d’abord, puis elle a été soulagée. Il m’a dit qu’elle allait bien mais qu’elle avait l’air très secouée.

Dans la soirée, j’ai eu la permission d’aller voir ma mère parce que les seuls terroristes qui restaient étaient dans le quartier des jeunes. J’ai préparé un sac en tissu avec des crayons, des aquarelles, du papier et je suis allée la voir. Sur le chemin, j’ai regardé autour de moi et tout avait l’air normal. Le véritable chaos s’est produit dans le quartier réservé aux jeunes.

Il y avait quatre jeunes dont tout le monde demandait des nouvelles en permanence. Plus tard, on a appris que l’un d’eux avait été enlevé à Gaza, que deux autres avaient été assassinés et que le dernier avait été grièvement blessé à la main. Finalement, on a retrouvé plus de 40 corps sans vie de terroristes éparpillés dans tout Reïm.

L’évacuation

Dimanche, on nous a dit de rassembler nos affaires et de nous préparer pour l’évacuation. Les membres de Achim Laneshek, une organisation de la société civile constituée de réservistes ont été les seuls à aider, l’État n’était nulle part. Ils ont utilisé leurs propres voitures pour emmener des familles entières à Eilat. Même s’il y avait encore des terroristes dans le secteur, j’ai décidé de rester.

J’ai rassuré ma mère en lui disant que je resterais chez elle, pas chez moi. Dans le groupe du kibboutz, j’ai offert de nourrir les chats de tout le monde. J’ai pensé que rester seule m’apporterait la même paix que pendant les confinements de la COVID-19. Naturellement, ça a été très différent.

Je ne suis pas allée dans les quartiers qui ont été détruits. Dans mon secteur, rien n’avait vraiment changé. Je me suis dit que si j’allais voir les maisons incendiées, tout ça deviendrait réel.

Le chef de la sécurité du kibboutz Reïm Harel Oren, à droite, et Omri Bonim, de l’équipe anti-terroriste et de réponse d’urgence. (Capture d’écran : Used in accordance with Clause 27a of the Copyright Law/ October7.org)

Je suis restée au kibboutz jusqu’au mercredi. Ils avaient évacué tout le monde parce qu’ils pensaient qu’il y avait encore des terroristes aux alentours et c’était le cas. Mon frère Ilan est resté auprès de la Kitat Konenut (une unité anti-terroriste de réponse rapide) avec ses deux chiens et avec les deux chiens de mon autre frère. Le lundi soir, je me suis installée dans la maison de mon frère et quatre jours après, on m’a dit qu’il fallait que je parte, moi aussi.

Le coordinateur de la sécurité civile du kibboutz est un ancien camarade de classe. Deux autres anciens camarades de classe ont décidé de rester avec lui et ce n’est que lorsqu’ils sont arrivés là-bas qu’il a accepté de faire une une pause. Au total, quinze membres du kibboutz sont restés.

Un soir, ils m’ont invitée à dîner. Nous nous sommes assis dans la voiture de patrouille quand tout à coup, il y a eu des tirs. Avec un casque sur la tête, je me suis accroupie autant que je le pouvais. Nous sommes sortis de la voiture et je me suis couchée par terre, sur le trottoir, près de la synagogue. De là, nous sommes allés dans la salle de contrôle et nous avons attendu jusqu’à une heure tardive de la nuit. Pour résumer, le mercredi matin, ordre a été donné à tous les civils qui restaient d’évacuer. Je suis allée à Eilat rejoindre les autres membres du kibboutz.

Qu’avez-vous amené avec vous ?

Un sac avec tout ce dont j’ai besoin pour mon artisanat, quelques vêtements et des médicaments.

Transformer la peur en créativité

Deux jours après être arrivés à Eilat, nous avons eu une session d’art-thérapie avec un artiste et thérapeute merveilleux, Adi Nae. Pendant la session, j’ai commencé à créer un mandala sur la base des messages WhatsApp du groupe « Reïm est mon foyer ». En temps réel, ces messages semblaient surréalistes et j’ai eu le sentiment qu’il fallait que j’en fasse quelque chose.

Un rendu artistique des messages envoyés dans le groupe du kibboutz Reim, sur WhatsApp, le 7 octobre 2023. (Crédit : An Adi Dremer)

J’ai retranscrit tous les messages du groupe diffusés entre 8 heures 29 heures et dix heures et je les ai arrangés sous la forme d’un mandala. La page se terminait par un message envoyé à dix heures : « Je vous en prie, venez. Je vous en prie, je vous en prie, j’ai tellement peur… »

J’ai pris une photo et je l’ai publiée sur mes pages Facebook et Instagram. Le nombre de commentaires et de partages a été un choc pour moi. Je pensais que cela n’aurait une résonance qu’auprès de moi et de quelques membres du kibboutz. Je ne connaissais pas encore l’ampleur de la catastrophe quand j’ai créé le mandala et je ne m’attendais pas à ce qu’il ait un tel impact.

A quoi ressemble la vie quotidienne ?

Dans les premiers jours, j’avais encore de l’énergie. J’avais amené de nombreuses aquarelles et je m’engageais auprès des jeunes du kibboutz, auprès de certains membres en âge d’être à l’armée. J’étais heureuse de les voir créer de l’art, des peintures. Ensuite, la deuxième semaine, les funérailles ont commencé. Elles étaient peu importantes en taille – relativement parlant – et il y avait ensuite les réceptions funéraires. J’ai également rendu visite à une amie dont le fils avait été assassiné, et sa maison brûlée.

Puis, il y a eu les mauvais jours, j’ai pris du Clonex et aujourd’hui, je n’ai plus envie de rien. J’ai réalisé qu’on ne me verserait probablement pas de salaire ce mois-ci, ce qui ajoute à mon anxiété. Je sombre vers la dépression et je me demande quand elle fera réellement son apparition.

Parfois, j’ai l’impression d’être là depuis cent ans. Tout semble étrange. Je ne quitte l’hôtel que rarement, pas même pour aller à la plage et je ne parviens pas à me créer une routine. Occasionnellement, il y a un ou deux jours qui semblent présenter un peu de normalité, puis tout s’écroule. Tout est trop fragile.

Photo d’illustration, des résidents des communautés frontalières de Gaza dans un hôtel d’Eilat. (Crédit : Aris Messinis/AFP)

Ce qui me faisait avancer, toutes ces années, c’était mon travail. Grandir dans un kibboutz m’a donné une forte éthique de travail et les week-ends, pour moi, c’est là que la déprime a tendance à pointer son nez, en particulier quand je ne travaille pas. Le travail m’a donné toujours une raison de sortir de mon lit. Cela m’a toujours motivée.

Ces derniers jours, un chapiteau a été dressé, devant l’hôtel, pour tenter de remettre en place une sorte de routine éducative pour les enfants. Une école. Ils réfléchissent aussi à l’option d’utiliser les bâtiments du campus de l’université Ben Gurion à Eilat dans le même objectif.

Je m’investis dans les cours d’art aux côtés d’une autre enseignante en art de Reïm et d’un marionnettiste du kibboutz qui s’est joint à nous. Certains membres du kibboutz commencent à se regrouper. Ceux qui peuvent travailler à distance ont repris une activité à temps partiel et tous les agriculteurs vont travailler dans les champs, le dimanche, et ils reviennent à Eilat le mercredi.

Qu’est-ce qui vous manque le plus ?

Mon travail, ma maison, mes chats – qui avaient disparu ce samedi. Je suis quelqu’un qui aime la routine, je ne suis pas outrageusement sociable. J’ai l’habitude d’être seule et soudainement, voilà que je vis dans une petite chambre d’hôtel avec ma mère. Il y a quelques jours, elle m’a demandé pourquoi je lui en voulais. Je lui ai expliqué que je n’étais pas en colère ; je ne me sens pas bien, c’est tout, et ça lui retombe dessus parce qu’elle est là. Elle a compris.

Je veux juste rentrer chez moi. Et je rentrerai chez moi, même s’il y a encore des explosions. Je me laisse dorénavant effrayer par de toutes petites choses, mais ça ne me dissuadera pas. Mes livres de dessin et mes bandes-dessinées me manquent.

Comprenez bien, ce n’est pas comme si tout allait parfaitement bien à la maison. Même là-bas, je me sens déprimée mais au moins, je suis chez moi. Mon foyer, c’est là où je suis en sécurité. Je sais que ça peut paraître étrange mais cet endroit, c’est moi.

L’avenir

Des discussions collectives sont en cours portant sur la possibilité, pour tous les membres du kibboutz, de s’installer dans deux immeubles de la rue Herzl, à Tel Aviv. La majorité des membres sont favorables à cette idée, même si les appartements sont de taille relativement modeste et que les familles de quatre ou cinq personnes devront faire avec et qu’il n’y a encore aucune perspective de pouvoir, à l’avenir, retourner au kibboutz.

Le Kibbutz Reim accueilli dans son logement temporaire dans le sud de Tel Aviv, au mois de décembre 2023. (Capture d’écran : Douzième chaîne/used in accordance with Clause 27a of the Copyright Law)

La génération des fondateurs du kibboutz était venue de nulle part et elle a construit quelque chose de remarquable. Jusqu’à la première Intifada, je n’avais pas eu le sentiment que notre secteur était particulièrement dangereux, même pendant les opérations militaires. Le nord était considéré comme plus dangereux à ce moment-là. Aujourd’hui, après ce qui s’est passé, j’ai un sentiment, une conscience plus forte du danger mais je veux encore revenir. Cela dit, je comprendrai ceux qui feront un choix différent.

Note de la rédaction : Après avoir passé dix semaines dans les hôtels d’Eilat, les 435 membres du kibboutz Reim, à la mi-décembre, ont été accueillis dans 142 appartements plus long-terme dans deux tours récemment construites dans le sud de Tel Aviv, rue Herzl.

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