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Raheel Raza (Crédit : Autorisation)
Raheel Raza (Crédit : Autorisation)
Interview

Raheel Raza, musulmane pakistano-canadienne, figure de la lutte contre l’antisémitisme

Militante des droits humains, elle cherche à neutraliser l’extrémisme islamiste qui alimente l’antisémitisme et défend Israël, qu’elle a visité plus d’une dizaine de fois déjà

Raheel Raza (Crédit : Autorisation)

TORONTO – Sur la table basse de l’appartement torontois de Raheel Raza trône Israel 60, un ouvrage de 336 pages retraçant les soixante premières années d’histoire, de culture, de politique et d’aspirations à la paix du pays. Nombre de ses proches sont choqués en voyant ce livre, une réaction dont elle profite toujours pour engager la discussion.

« Ils me demandent toujours, ‘Pourquoi soutiens-tu Israël ?’ », raconte Raza, musulmane sunnite engagée depuis longtemps pour la paix, les droits humains et l’égalité des sexes. « Cela me permet d’aborder les théories du complot qui circulent et déforment l’image d’Israël, une discussion dont on manque cruellement. »

Susciter un dialogue productif et fondé sur des faits à propos d’Israël et des forces extrémistes au sein de l’islam qui diabolisent le pays et les Juifs est au cœur du travail de Raza au sein du Council of Muslims Against Antisemitism (CMAA), l’organisation à but non lucratif qu’elle a fondée en avril 2021 avec son mari, Sohail Raza, et d’autres musulmans progressistes.

Animée par la conviction que « l’humanité forme une seule et même communauté », Raza affirme vouloir se réapproprier sa religion face aux fanatiques et combattre l’antisémitisme islamiste en renforçant la compréhension et les liens entre musulmans et juifs.

« Il ne s’agit pas d’un conflit entre juifs et musulmans. Les juifs sont nos frères et sœurs. Nous avons plus de points communs que de différences. Nos racines proviennent du même arbre », souligne Raza. « Le monstre, c’est l’idéologie djihadiste radicale, et nous devons le neutraliser, car il représente une menace pour le monde entier. »

Afin de dénoncer l’islamisme et d’encourager une prise de conscience collective, Raza écrit régulièrement dans des médias internationaux et a publié quatre ouvrages sur le sujet, dont Their Jihad… Not My Jihad! A Muslim Canadian Woman Speaks Out et The ABC’s of Islamism: Everything You Wanted to Know About Radical Islam, But Were Afraid to Ask.

Elle intervient également auprès de groupes communautaires et d’étudiants universitaires pour les sensibiliser aux dangers de l’extrémisme, et a pris la parole devant les Nations unies (ONU) et les gouvernements du Canada, des États-Unis, du Royaume-Uni et de la Suède.

Après avoir émigré au Canada avec son mari et ses deux jeunes fils en 1988 pour fuir l’islamisme au Pakistan, Raza a observé avec consternation la présence grandissante du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) iranien et des Frères musulmans au Canada. Ces groupes ont été, ou sont en passe d’être, désignés comme organisations terroristes par le Canada et les États-Unis, respectivement. Elle a également vu se multiplier les actions du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre Israël.

Son malaise s’est intensifié après le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023 et face à la montée en puissance de l’antisémitisme dans le monde. Elle y voit l’effet d’une stratégie délibérée orchestrée par le régime islamiste iranien et soutenue par le Qatar.

Raheel Raza, militante musulmane des droits humains et interconfessionnelle, lors d’un rassemblement en faveur des otages du 7 octobre, à Toronto, sur une photo non datée prise vers 2023-2025. (Crédit : Autorisation)

Raza affirme que le Canada est devenu un « champ de bataille pour la violence antisémite », qui se traduit par des agressions contre des Juifs, des actes de vandalisme visant des synagogues et des commerces juifs, la marginalisation d’enfants juifs dans les écoles publiques, ainsi que par des manifestations où sont brandis les drapeaux de groupes terroristes comme le Hamas et le Hezbollah chiite libanais, soutenus tous deux par la République islamique d’Iran.

Les données officielles révèlent que les Juifs constituent systématiquement le groupe le plus visé par les crimes de haine au Canada. B’nai Brith Canada a recensé un nombre record de 6 219 incidents dans son audit 2024 sur les actes antisémites. En août, l’ancien envoyé spécial du Canada pour la préservation de la mémoire de la Shoah et la lutte contre l’antisémitisme a publié un rapport complet qualifiant la haine des Juifs de « menace pour les principes d’égalité, d’inclusion et de démocratie qui sous-tendent la société canadienne ».

Immédiatement après le massacre en Israël, la CMAA a publié un communiqué condamnant fermement « l’attaque meurtrière » du Hamas. L’organisation a ensuite fait paraître une pleine page dans un grand quotidien canadien, dénonçant « la déformation et l’instrumentalisation de notre foi par les extrémistes islamistes, ainsi que leur promotion de l’antisémitisme, de la violence et du terrorisme ».

Dans un article publié en janvier 2024 dans Newsweek, coécrit avec d’autres militants musulmans des droits des femmes, Raza dénonçait la lenteur et l’insuffisance de la réponse internationale face aux violences sexuelles systématiques du 7 octobre, estimant que cela tenait au fait que les victimes étaient « jugées moins dignes d’attention et de soutien en raison de leur nationalité et de leur religion ». Elle y plaidait également pour la suspension du financement de l’Office de secours et de travaux des Nations unies, l’UNRWA, compromis par le Hamas et d’autres groupes terroristes.

Raza attribue en grande partie la montée des hostilités envers les Juifs aux réactions faibles ou malavisées des dirigeants politiques, citant notamment la récente décision du Premier ministre canadien Mark Carney de reconnaître un État palestinien.

Raheel Raza, militante musulmane des droits humains et interconfessionnelle, au centre à droite, allume la menorah de Hanoukka lors d’un événement festif au consulat israélien de Toronto, sur cette photo non datée. (Crédit : Autorisation)

« La reconnaissance d’une entité dirigée par une organisation terroriste reconnue ne favorise en rien la paix », estime Raza, qui voit dans les accords d’Abraham la meilleure voie vers une coexistence harmonieuse. Selon elle, cette coexistence suppose la libération des otages, la capitulation du Hamas, la reconnaissance d’Israël et « la garantie que les programmes scolaires à Gaza cessent de promouvoir la haine d’Israël et la négation de l’existence du peuple juif ».

« D’Exodus » à Israël

Raza explique que sa prise de conscience personnelle de l’antisémitisme doit beaucoup à son père, un médecin militaire qui l’encourageait à réfléchir de manière indépendante. Adolescente, elle a lu Le Journal d’Anne Frank et Exodus de Leon Uris. Ces récits des persécutions subies par les Juifs ont, dit-elle, invalidé les discours antisémites omniprésents au Pakistan.

En 2008, Raza et son mari ont ressenti le besoin de découvrir Israël par eux-mêmes, malgré les avertissements de leurs pairs quant aux dangers supposés que ce pays représenterait pour des musulmans. Cette première visite a été un déclic. Elle a balayé leurs idées reçues et nourri une admiration profonde et durable pour la diversité culturelle du pays, sa richesse historique, son esprit d’innovation et sa joie de vivre. Depuis, elle y est retournée à treize reprises.

« Je suis immédiatement tombée amoureuse d’Israël », raconte Raza. « Quand je dis aux gens que je viens du Pakistan, ils sont curieux. Ils veulent en savoir plus. C’est ce que j’aime, la curiosité, l’ouverture d’esprit. Ce serait merveilleux si nous pouvions tous être comme ça. »

L’engagement de Raheel Raza a fini par attirer l’attention de Shimon Peres, l’ancien homme d’État israélien aujourd’hui disparu, qui l’a invitée à participer à Facing Tomorrow, la conférence internationale annuelle sur les défis mondiaux qu’il organisait à Jérusalem lorsqu’il était président d’Israël. Cette expérience l’a profondément marquée. En 2012, elle s’inspire du nom de l’événement pour cofonder Muslims Facing Tomorrow, une organisation à but non lucratif engagée dans la promotion des droits humains et de la liberté d’expression parmi les musulmans. Raza est également membre de la CLARITy Coalition, un réseau international d’activistes musulmans et ex-musulmans œuvrant pour la paix, la démocratie et la gouvernance laïque.

Raheel Raza, militante musulmane pour les droits humains et le dialogue interreligieux, s’exprime lors d’une conférence Facing Tomorrow à Jérusalem, sur une photo non datée. (Crédit : Autorisation)

L’engagement de Raza lui a valu de vives critiques au sein de sa communauté musulmane. Elle a reçu chez elle un colis suspect provenant d’un expéditeur inconnu, a fait l’objet d’une action en justice engagée par une organisation caritative musulmane qu’elle accusait de financer le terrorisme, et a même fait l’objet d’une fatwa prononcée par un prédicateur saoudien.

Elle dit être encouragée par le nombre croissant de musulmans de sa communauté qui soutiennent son travail de réforme de l’islam, en mettant en avant ses voix modérées et en célébrant ses valeurs fondamentales de compassion, d’égalité et de paix.

Je suis une éternelle optimiste… J’essaie de ramener l’humanité à un certain bon sens

Ces efforts se sont notamment traduits par l’organisation de tables rondes, de rassemblements de solidarité et, en avril 2023, d’une commémoration conjointe de Yom HaShoah et de l’Aïd al-Fitr, la fête marquant la fin du mois sacré du ramadan, qui avait réuni 250 participants.

La CMAA fondée par Raza a également collaboré avec le ministère israélien des Affaires étrangères pour organiser un voyage de sensibilisation en Israël destiné à des Canadiens de diverses confessions, qui sont rentrés le 3 décembre. « Je suis une éternelle optimiste… J’essaie de ramener l’humanité à un certain bon sens », dit Raza, dont l’activisme porte aussi sur la lutte contre la violence sexiste, les mariages forcés et les crimes dits « d’honneur » dans l’islam.

Son action en faveur des droits humains lui a valu plusieurs distinctions, dont la médaille du courage du Centre Simon Wiesenthal et la médaille du 150e anniversaire du Sénat canadien.

Raheel Raza, militante musulmane pour les droits de l’homme et le dialogue interreligieux, deuxième à partir de la droite, lors d’un événement organisé à l’occasion de Yom HaShoah et de l’Aïd al-Fitr, à Toronto, en avril 2023. (Crédit : Autorisation)

En mai dernier, Raza et d’autres membres de la CMAA ont visité l’exposition Nova à Toronto, qui retraçait avec une précision saisissante la brutalité et le sadisme des terroristes du Hamas ayant massacré des centaines de festivaliers le 7 octobre.

Lors d’une table ronde qui a suivi, Raza a lancé un défi sans équivoque à l’assistance : « Les radicaux ont remporté la bataille, mais nous ne pouvons pas les laisser gagner la guerre. »

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