Quelques 400 vaches Holstein noires et blanches font la queue trois fois par jour pour le nettoyage des pis et la traite, un processus presque entièrement automatisé, assuré 365 jours par an à Alumim, un kibboutz religieux situé à moins de quatre kilomètres de la frontière avec la bande de Gaza, dans le sud d’Israël.
Après la traite, les bêtes regagnent leurs grandes étables, longeant au passage les logements des travailleurs étrangers employés par le kibboutz.
L’exploitation produit 5,3 millions de litres de lait par an et emploie huit personnes, dont quatre ouvriers agricoles étrangers.
Comme les autres exploitations laitières, elle perçoit 2,47 shekels par litre, selon les tarifs fixés par le Conseil laitier, révisés chaque trimestre afin de refléter l’évolution des coûts de production tout en intégrant une marge bénéficiaire.
Mais aujourd’hui, la laiterie d’Alumim, fondée il y a près de cinquante ans, comme des dizaines d’autres coopératives agricoles à travers Israël, est inquiète pour son avenir.
Dans le cadre d’un plan plus large visant à réduire le coût de la vie, le ministre des Finances Bezalel Smotrich souhaite mettre fin à la coordination centralisée qui structure la filière laitière depuis la création de l’État. Son projet prévoit de réduire d’un tiers la production nationale de lait, de diminuer de 15 % le prix du litre payé aux producteurs et de supprimer des droits de douane pouvant atteindre 40 %, afin d’ouvrir largement le marché aux produits laitiers importés. Le gouvernement a approuvé ce plan en décembre ; il doit désormais être validé par la Knesset.
Avi Fraiman, 69 ans, père de cinq enfants, qui travaille à la laiterie d’Alumim depuis 43 ans et en est le directeur général sortant, redoute de devoir « produire 30 % de lait en moins, payé 15 % de moins par litre, tout en conservant les mêmes dépenses ».
« Je ne sais pas si nous survivrons », ajoute-t-il.
La laiterie d’Alumim est l’une des 660 exploitations laitières du pays, qui emploient chacune en moyenne sept travailleurs, selon le Conseil laitier, chargé de réguler la filière.
Au total, l’industrie produit environ 1,53 milliard de litres de lait par an et fait vivre quelque 15 000 personnes, parmi lesquelles des vétérinaires, fournisseurs d’aliments pour animaux et chauffeurs routiers.
Travailler 365 jours par an
Créée en 1976, la laiterie d’Alumim a connu bien des épreuves, au premier rang desquelles le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023.
Les images de vidéosurveillance filmées ce jour-là montrent des terroristes armés ouvrant le feu à l’entrée de la laiterie avant de se diriger vers les logements des travailleurs étrangers, où ils ont massacré 12 ouvriers agricoles thaïlandais (dont deux travaillaient dans la laiterie) ainsi que 10 étudiants agricoles népalais. Quatre ouvriers agricoles ont été enlevés et emmenés à Gaza avant d’être ultérieurement libérés. L’un d’eux, l’étudiant népalais Bipin Joshi, est revenu dans un cercueil.
Fraiman raconte comment Kwe, le travailleur thaïlandais présent à la laiterie ce jour-là, a aperçu la première vague de terroristes arrivant à moto. Il a aussitôt couru dans la cuisine, sous les tirs. Là il a réussi à déplacer un panneau du plafond suspendu pour se hisser dans les combles, où il est resté caché pendant dix heures.
Rentré en Thaïlande avec d’autres survivants, Kwe a insisté pour revenir travailler à la laiterie moins de trois mois plus tard.
Les bureaux de la laiterie ainsi que deux étables ont été incendiés, et 35 vaches sont mortes de stress.
Malgré cela, la traite a repris seulement quatre jours plus tard, l’exploitation retrouvant sa pleine capacité en moins de deux mois.
Coût élevé
Le prix élevé des produits laitiers en Israël est incontestable.
En 2023, le contrôleur de l’État a indiqué que, malgré une réduction des écarts ces dix dernières années, le prix du lait cru en Israël, estimé à 219 shekels pour 100 kilogrammes, restait environ 24 % plus élevé que la moyenne de l’Union européenne, où il s’élève à environ 177 shekels (50 euros).
Le prix du lait de base reste contrôlé. Une brique de lait à 1 % de matière grasse est vendue 6,85 shekels, contre 7,28 shekels pour le lait à 3 %. Trois types de fromages entrent également dans ce dispositif.
Le lait à prix contrôlé, notamment celui produit par des fabricants autres que Tnuva, est souvent absent des rayons ou disponible en quantités limitées.
Selon le ministère des Finances, des produits laitiers non soumis au contrôle des prix, comme certains fromages, sont souvent 50 % plus chers que la moyenne des pays de l’OCDE, voire davantage.
Un système planifié
La filière laitière a toujours été réglementée par l’État, en raison des investissements initiaux importants qu’elle requiert et parce que le lait et ses dérivés constituent les principales sources de protéines animales et de calcium dans l’alimentation des Israéliens. Cette régulation s’exerce par l’intermédiaire du Conseil laitier, qui attribue à chaque exploitation un quota annuel de production, fixe un prix uniforme par litre, détermine les prix à la consommation de certains produits soumis à contrôle et décide des catégories de produits laitiers autorisées à l’importation.
Selon un rapport publié en septembre par le Kohelet Forum, groupe de réflexion de droite dont les positions sont à la base de nombreuses réformes gouvernementales, la planification étatique a contribué à maintenir des prix élevés et nécessite une refonte.
Fraiman, qui refuse de divulguer les données financières de la laiterie d’Alumim, indique toutefois soutenir le volet de la réforme de Smotrich prévoyant l’allocation d’un milliard de shekels afin d’encourager la fermeture des exploitations les moins efficaces.
Il s’est toutefois opposé à la suppression des droits de douane, insistant sur le fait que les règles du jeu n’étaient pas équitables.
Il s’oppose en revanche à la suppression des droits de douane, estimant que les conditions de concurrence ne sont pas équitables.
Les producteurs européens bénéficient de subventions publiques, explique-t-il, tandis que les agriculteurs israéliens doivent importer l’essentiel de leurs céréales et payer un fourrage local devenu coûteux après des années de sécheresse. Les éleveurs européens peuvent, eux, faire paître leurs troupeaux en plein air et s’approvisionner facilement au sein de l’Union européenne si nécessaire.
Fraiman cite également l’échec des tentatives gouvernementales visant à faire baisser les prix par l’importation d’autres produits alimentaires, tels que le beurre, l’ail, le miel ou le poisson. Selon lui, les détaillants ont initialement baissé les prix, avant de les relever progressivement jusqu’à dépasser ceux des produits locaux qu’ils étaient censés concurrencer.
Une analyse du Bureau du contrôleur de l’État publiée en 2024 montre ainsi que le prix du beurre importé a finalement bondi de 60 %, tandis que celui du beurre produit localement n’a augmenté que d’environ 6 %. Les consommateurs israéliens paient toujours au moins 40 % de plus pour le beurre importé que pour le beurre local, et presque le double du prix pratiqué en Europe.
« Toutes les exploitations laitières ont continué à produire pendant toute la durée de la guerre [à Gaza] », affirme Fraiman, estimant que les pénuries et hausses de prix résultent de décisions prises plus loin dans la chaîne de distribution.
Selon lui, la guerre à Gaza a au contraire souligné la nécessité de préserver la sécurité alimentaire d’Israël en soutenant la production locale. Il se dit favorable à un plan alternatif proposé par le ministère de l’Agriculture, mais, à ce jour, rejeté par le Trésor. Ce plan prévoit un investissement de 1,4 milliard de shekels destiné à moderniser les infrastructures et technologies des exploitations, encourager la fusion de petites exploitations en unités plus efficaces et assouplir les restrictions sur l’emploi de travailleurs étrangers. Le système de quotas serait maintenu, mais de manière plus flexible.
Fraiman estime néanmoins que « le système actuel reste le meilleur qui soit ».
Le ministère des Finances affirme que la réforme pourrait faire baisser d’environ 20 % le prix des produits laitiers, qui coûtent aujourd’hui en Israël près de 50 % de plus que dans les pays de l’OCDE, selon des données de l’OCDE et de la Banque mondiale. Les fromages à pâte dure seraient aujourd’hui jusqu’à 108 % plus chers.
Le gouvernement prévoit d’investir dans de nouvelles exploitations et dans l’agrandissement ainsi que la modernisation des fermes existantes, afin d’améliorer les équipements de traite, les systèmes de refroidissement des étables en été et l’automatisation des processus.
Selon les projections du ministère, ces gains d’efficacité, combinés à des aides destinées à encourager les propriétaires d’exploitations en difficulté à prendre leur retraite, permettraient de réduire le prix du lait cru.
Le communiqué ajoute que, parallèlement à l’augmentation des importations de produits laitiers, la réforme vise également à réduire la domination d’un petit nombre de grands transformateurs en soutenant des usines de taille petite et moyenne afin de stimuler la concurrence.
Dror Strum, ancien directeur de ce qui s’appelait alors l’Autorité antitrust et aujourd’hui à la tête de l’Institut israélien de planification économique, estime que la réforme ne conduira pas à une concurrence accrue, puisqu’elle ne s’attaque pas aux monopoles des producteurs laitiers (Tnuva, Strauss et Tara) ni à celles des grandes chaînes de distribution et des importateurs.
Selon lui, le prix du lait cru pourrait théoriquement baisser progressivement si les exploitations inefficaces disparaissaient graduellement. Toutefois, réduire d’un tiers la production nationale risquerait au contraire d’entraîner une hausse des prix d’au moins 10 %, en raison des mécanismes d’offre et de demande.
Interrogé sur les pénuries récentes de produits soumis à contrôle des prix, notamment le lait à 1 % et 3 % de matière grasse dans les supermarchés, Strum estime que la législation actuelle permettrait au gouvernement de résoudre le problème s’il le souhaitait.
« Il est plus facile pour le ministère des Finances de faire pression sur le maillon faible, à savoir les producteurs, que de s’attaquer aux grands cartels de transformation et de distribution », conclut Fraiman.
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