Analyse

Rejetant la normalisation, Smotrich mise sur un regain de popularité aux dépens des Saoudiens

La remarque incendiaire du ministre sur les 'chameliers' serait une manœuvre calculée visant à dynamiser sa base électorale, Benjamin Netanyahu ne pouvant faire grand-chose pour l'arrêter

Le ministre des Finances Smotrich présidant une réunion de sa faction HaTzionout HaDatit, à la Knesset, à Jérusalem, le 27 octobre 2025. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Lorsque le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, a déclaré la semaine dernière que les Saoudiens pouvaient tout simplement « continuer à monter à dos de chameau » si la création d’un État palestinien était une condition préalable à la normalisation des relations avec Israël, il a déclenché une tempête politique. Il a ainsi offensé Ryad, exaspéré Washington et embarrassé le Premier ministre, Benjamin Netanyahu, qui cherche activement à établir un pont, avec l’aide des États-Unis, vers le plus grand et le plus important acteur du monde arabe.

Même pour un homme politique qui suscite régulièrement la controverse par ses déclarations incendiaires, cette remarque est audacieuse. Largement critiqué, il a finalement présenté ses excuses pour cette plaisanterie « inappropriée » sur les chameaux, mais a maintenu son refus d’établir des relations diplomatiques avec l’Arabie saoudite si cela signifiait permettre de créer un État palestinien.

Cet épisode, bien plus qu’une simple gaffe politique ou une mise en scène théâtrale, a été une manœuvre stratégique qui poursuivait deux objectifs pour le chef du parti ultra-nationaliste HaTzionout HaDatit : améliorer ses perspectives électorales tout en renforçant les réalités politiques qui le maintiennent finalement lié à la coalition Netanyahu. Peu susceptible de nuire réellement aux efforts de normalisation ou à son alliance avec le Premier ministre, cette déclaration n’a comporté qu’un risque limité et offert de fortes chances d’être récompensée.

« Smotrich sait que Bibi a besoin de lui », a déclaré une source à la Knesset, utilisant le surnom de Netanyahu.

« Il peut embarrasser Netanyahu sans que rien ne se passe. »

Gideon Rahat, chercheur principal au sein du programme de réforme politique de l’Institut israélien de la démocratie (IDI), a qualifié ces propos de « gagnant-gagnant pour Smotrich », lui permettant de consolider sa base et de renforcer sa crédibilité anti-Palestine auprès des électeurs de droite.

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu (à droite) et le ministre des Finances Bezalel Smotrich, à la Knesset, le 7 février 2024. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les prochaines élections législatives sont actuellement prévues pour octobre 2026, mais elles pourraient être avancées si la coalition gouvernementale de Netanyahu venait à s’effondrer avant cette date. Si le scrutin avait lieu aujourd’hui, les sondages montrent que HaTzionout HaDatit ne parviendrait pas à franchir le seuil électoral de 3,25 % nécessaire pour entrer à la Knesset.

« C’est une année électorale, et [Smotrich] a besoin de soutien en vue des élections », a fait remarquer Rahat.

Sans soutien supplémentaire, le parti de Smotrich pourrait être contraint de se présenter sur une liste commune avec le parti d’extrême droite Otzma Yehudit, dirigé par le ministre de la Sécurité nationale, Itamar Ben Gvir. Cela réduirait le pouvoir de négociation de Smotrich dans les discussions de coalition et cela limiterait son influence sur Netanyahu et sur les décisions politiques clés.

Smotrich se positionne depuis longtemps comme un fervent défenseur du mouvement pro-implantations, partisan de l’annexion de la Cisjordanie. Il considère la création d’un État palestinien, même dans le cadre d’un grand compromis diplomatique, comme une menace existentielle pour ce projet.

Le ministre des Finances, Bezalel Smotrich, montrant une carte de la Cisjordanie lors d’une conférence de presse, au ministère des Finances, à Jérusalem, le 3 septembre 2025. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Les informations et déclarations officielles indiquent qu’Israël devrait faire certaines concessions pour ouvrir la voie à la création d’un État palestinien, en échange d’une normalisation des relations avec l’Arabie saoudite. Cette question devrait figurer en bonne place à l’ordre du jour lors de la visite du prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane à la Maison Blanche, à la fin du mois.

L’établissement de relations diplomatiques avec Ryad fait généralement l’objet d’un consensus, et peu de voix critiques se sont élevées à droite, ce qui offre à Smotrich une occasion unique de montrer à ses partisans son nationalisme et de dynamiser sa base électorale.

Une source proche de la coalition à la Knesset a qualifié ses déclarations de tentative délibérée de « se démarquer de Ben Gvir et du reste de la droite ».

« Personne d’autre n’aurait fait de telles déclarations – Smotrich cherche clairement à se démarquer », ont-ils déclaré.

« C’était une manœuvre planifiée. Il utilise ses remarques sur les Saoudiens pour se distinguer et faire avancer sa campagne. »

Malgré les informations qui ont laissé entendre que Netanyahu aurait été furieux après les propos de Smotrich – le chef du parti Yisrael Beytenu, Avigdor Liberman, a qualifié le Premier ministre « d’apoplectique » – le ministre des Finances ne semble avoir subi aucune conséquence. Cela s’explique en partie par le fait que Netanyahu ne peut se permettre de le mettre à l’écart.

La coalition de Netanyahu ne représente plus la majorité à la Knesset, suite à la défection du parti Yahadout HaTorah, qui a quitté la coalition en raison de l’absence d’une loi exemptant les ultra-orthodoxes du service militaire, et suite au départ du chef du parti Noam, Avi Maoz.

« Netanyahu ne peut former de coalition sans Ben Gvir ou Smotrich, il devra donc les supporter jusqu’au bout », a déclaré le député Vladimir Beliak (Yesh Atid).

Montage photos (de gauche à droite) : le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben Gvir, le 16 janvier 2025 ; le ministre des Finances Bezalel Smotrich, le 13 janvier 2025. (Crédits : Yonatan Sindel/Flash90)

Cette réalité politique donne à Smotrich une grande marge de manœuvre. Il peut provoquer, embarrasser, voire saboter les objectifs diplomatiques de Netanyahu sans craindre de représailles. Les menaces du Premier ministre de « tenir » ses ministres sonnent creux.

La veille, Smotrich et Ben Gvir avaient également fait une démonstration de force politique similaire en soutenant un projet de loi visant à appliquer la souveraineté israélienne à toutes les implantations de Cisjordanie, projet que Netanyahu avait tenté de faire échouer.

Dans les deux cas, Smotrich a montré sa volonté de faire passer son idéologie avant les processus diplomatiques plus larges.

« C’était très authentique, c’est vraiment ce qu’il pense », a déclaré Rahat.

« Il considère le monde comme un environnement secondaire par rapport à son petit monde messianique. Il a une vision très provinciale du monde. »

Le porte-parole de Smotrich n’a pas répondu à notre demande de commentaire.

Malgré toutes ses protestations publiques, Netanyahu pourrait, en réalité, apprécier en privé les provocations de Smotrich, qui lui permettent d’apparaître relativement modéré tout en lui laissant la possibilité de mener des négociations plus dures avec les Saoudiens.

Netanyahu « utilise la radicalité de Smotrich pour se présenter comme un ‘modéré’ », a déclaré la députée Aida Touma-Sliman, du parti d’opposition à majorité arabe, Hadash-Taal.

« Netanyahu peut toujours se présenter comme ‘l’adulte’ et comme une alternative modérée, tant au niveau international qu’au niveau national, face à Trump », a ajouté Rahat.

« Cela lui donne en réalité une bonne image. »

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