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  • Vingt descendants de la famille Blach se réunissant pour une réunion improbable qui a rassemblé trois générations de parents venus du monde entier, à Stralsund, en Allemagne. (Crédit : Archives municipales de Stralsund/JTA)
    Vingt descendants de la famille Blach se réunissant pour une réunion improbable qui a rassemblé trois générations de parents venus du monde entier, à Stralsund, en Allemagne. (Crédit : Archives municipales de Stralsund/JTA)
  • Portrait des noces d'or de Selma et Julius Blach, organisées à Stralsund, en Allemagne, en 1921. La famille juive sera déchirée par la Shoah nazi. (Crédit : Fechner/JTA)
    Portrait des noces d'or de Selma et Julius Blach, organisées à Stralsund, en Allemagne, en 1921. La famille juive sera déchirée par la Shoah nazi. (Crédit : Fechner/JTA)
  • Le bâtiment qui abritait l'entreprise de maroquinerie des Blach, avant et après sa restauration par Friederike Fechner et son mari Martin, Heilgeiststrasse 89, à Stralsund, en Allemagne. (Crédit : Fechner/JTA)
    Le bâtiment qui abritait l'entreprise de maroquinerie des Blach, avant et après sa restauration par Friederike Fechner et son mari Martin, Heilgeiststrasse 89, à Stralsund, en Allemagne. (Crédit : Fechner/JTA)

Réunion de plus de 30 membres d’une famille descendant de victimes de la Shoah

Après avoir été mis en contact par l’artiste allemande Friederike Fechner, une vingtaine de descendants des frères Julius et Felix Blach se sont retrouvés en Allemagne

STRALSUND, Allemagne (JTA) – Cette charmante ville médiévale nichée sur la côte baltique du pays peut sembler un cadre improbable pour la réunion d’une famille élargie déchirée par la Shoah.

Et pourtant, le 18 août, une vingtaine de descendants de Julius Blach et de son frère Felix Blach se sont réunis pendant quatre jours dans la ville où les Blach vivaient et dirigeaient l’entreprise de cuir de la famille juive, située Heilgeiststrasse 89, au cœur du centre-ville.

Plus de quatre-vingts ans après la Shoah, rares étaient les descendants de la famille qui connaissaient l’existence d’autres parents. Certains avaient été élevés dans le respect des traditions juives, d’autres n’étaient pas conscients des profondes racines juives de leur famille. Quelques-uns avaient déjà visité Stralsund et le site de l’entreprise et de la maison de leur famille, mais la plupart n’y étaient jamais allés, et beaucoup ne s’étaient jamais rencontrés.

La réunion tant attendue, reportée à deux reprises en raison de la pandémie du COVID, a permis de réunir les deux branches de la famille, venues de six pays sur quatre continents. Mais elle n’aurait peut-être jamais eu lieu sans les efforts extraordinaires de Friederike Fechner – une violoncelliste allemande accomplie qui n’a aucun lien de parenté avec les Blach.

Friederike Fechner, troisième à partir de la gauche, et des membres de la famille élargie des Blach à l’ambassade d’Allemagne à Londres, en avril 2018. (Crédit : Fechner/JTA)

Fechner, qui n’est pas juive, a consacré les huit dernières années à retracer l’histoire de la famille Blach et à localiser et mettre en contact plus de 30 de ses descendants en Allemagne, aux Pays-Bas, en Israël, au Royaume-Uni, aux États-Unis et au Brésil.

La réunion était un moyen de « restituer ses racines à la famille et de lui montrer d’où elle vient », a déclaré Fechner à la Jewish Telegraphic Agency.

« Je vous pleure, mes chers ancêtres »

Son rôle de chroniqueuse familiale a commencé en 2012, lorsque Fechner et son mari Martin ont acheté le bâtiment de la Heilgeiststrasse 89. Ils avaient déménagé à Stralsund depuis leur maison à Hambourg en 1994, poussés par la volonté de contribuer à la revitalisation de l’ancienne ville est-allemande. La maison était quasiment en ruine, délabrée après plus de sept décennies de négligence pendant et après les années de guerre, quand Stralsund faisait partie de la République démocratique allemande gouvernée par les communistes.

En 2014, la restauration méticuleuse du bâtiment par les Fechner leur a valu le prestigieux prix de préservation historique de la ville. En vue de la cérémonie de remise des prix, les Fechner ont sollicité l’aide de l’archiviste de la ville et ont effectué des recherches sur l’histoire du bâtiment. L’histoire de la famille Blach a été découverte au fur et à mesure de l’avancement des recherches.

Le bâtiment qui abritait l’entreprise de maroquinerie des Blach, avant et après sa restauration par Friederike Fechner et son mari Martin, Heilgeiststrasse 89, à Stralsund, en Allemagne. (Crédit : Fechner/JTA)

Pendant quelque soixante ans, du début des années 1880 jusqu’en 1938, deux générations de Blach ont tenu la maroquinerie au rez-de-chaussée du bâtiment, dont Julius était le propriétaire. Plusieurs membres de la famille Blach vivaient dans les appartements de l’étage supérieur et d’autres vivaient à proximité.

Les Blach, dont les racines allemandes remontent à plusieurs siècles, faisaient partie de la communauté juive de Stralsund, petite mais active. La ville abritait une synagogue (aujourd’hui disparue) et un cimetière juif qui a survécu à la guerre.

En 1938, dans des conditions extrêmement difficiles dues aux persécutions nazies, le neveu de Julius Blach, Carl-Philipp, qui dirigeait l’entreprise, a été contraint de la céder. Dans sa dernière entrée de la chronique manuscrite de l’entreprise, Carl-Philipp a déploré cette perte dans une prose déchirante.

« Je pleure devant vous, mes défunts ancêtres, pour vous dire que je n’ai rien à me reprocher face à ce déclin … Je m’adresse à vous pour vous dire que j’ai toujours essayé pour préserver votre héritage, mais que j’ai dû céder au destin », écrit-il, en promettant de défendre leurs valeurs dans ses futurs projets.

Carl-Philipp s’est enfui à Berlin avec sa famille et a survécu à un camp de concentration, mais il est mort de problèmes de santé en 1946. De nombreux membres de la famille Blach ont péri dans la Shoah, notamment quatre des enfants de Julius, le frère de Carl-Philipp, Paul Samuel, et deux des fils de Carl Phillip. Quelques-uns ont survécu à l’horreur des camps de concentration.

Portrait des noces d’or de Selma et Julius Blach, organisées à Stralsund, en Allemagne, en 1921. La famille juive sera déchirée par la Shoah. (Crédit : Fechner/JTA)

D’autres, dont Friedrich, le fils de Julius Blach, ont fui le régime nazi, se dispersant dans le monde entier.

Fechner s’est plongée dans l’histoire de la famille Blach, déterminée à savoir s’il restait des descendants vivants. Elle a amassé, à ce jour, une mine de documents d’archives et dressé un portrait détaillé de la lignée des Blach, qui remonte à 300 ans.

Une histoire allemande « horrible et violente »

Par une matinée ensoleillée, Fechner a récemment accueilli un visiteur dans l’ancienne entreprise de la famille Blach, située au 89 de la Heilgeiststrasse, un superbe bâtiment à pignons, de couleur terre cuite, datant de la fin du 17e siècle.

À l’extérieur, trois stolpersteine, des « pierres d’achoppement » en laiton, sont enfoncées dans le trottoir pavé en mémoire de Carl-Phillip Blach et de ses deux enfants. Grâce aux efforts de Fechner, cinq autres stolpersteine ont été placés au coin de la rue en l’honneur d’autres membres de la famille Blach qui ont péri pendant la Shoah.

Un membre de la famille Blach à la Heilgeiststrasse 89, à Stralsund, en Allemagne. (Crédit : Penny Schwartz)

Dans l’entrée, qui est ouverte au public, Fechner a installé des panneaux muraux qui révèlent l’histoire des liens de la famille Blach avec Stralsund et le bâtiment.

La découverte du passé juif d’avant-guerre du bâtiment a touché une corde sensible chez Fechner. Toute sa vie, elle s’est intéressée à l’histoire juive et plus particulièrement au régime nazi génocidaire de son pays. En grandissant, bien que la guerre ait été évoquée dans sa famille, elle a rarement entendu parler des victimes juives de la Shoah.

« Ils n’en parlaient pas », a-t-elle dit au cours d’une longue conversation dans le salon de thé, l’une des deux boutiques situées au rez-de-chaussée du bâtiment Blach rénové.

« Quand nous avons acheté la maison, nous nous sommes dit que nous voulions participer à la restauration de la vieille ville. Nous ne savions pas que cela deviendrait si émouvant. »

Bien que la recherche de la trace de la famille ait pris beaucoup de temps, elle a été gratifiante. « Mais cela m’a aussi rappelé, une fois de plus, à quel point notre histoire en Allemagne était horrible et violente », a-t-elle ajouté.

Cette main tendue par-delà l’Atlantique

Casey Blake, chercheur en études américaines à l’université de Columbia, a été le premier membre de la famille Blach avec lequel Fechner s’est mise en contact, parmi ceux qui étaient présents à la réunion.

Ses grands-parents, Friedrich et Kate, ont fui Berlin avec leurs deux enfants pendant le régime nazi et se sont installés à New York, a-t-il expliqué dans un courriel adressé à Fechner.

Son père, Peter Blake, a américanisé son nom de famille et a servi dans les services secrets militaires américains pendant la guerre. Il est ensuite devenu un architecte et un critique influent.

Fechner et Blake ont entamé une correspondance qui s’est élargie à la sœur de Blake, Christina Blake Oliver, dans le Grand Boston. Tous deux se sont depuis rendus à Stralsund avec leurs enfants adultes.

« J’ai eu l’impression que cette main traversait l’océan Atlantique et un siècle de guerre, de souffrance et de perte », se souvient Blake lors d’une conversation téléphonique.

« Même maintenant, je suis encore stupéfait par ce qui s’est passé. Je découvre sans cesse de nouveaux parents dont j’ignorais l’existence. C’est très gratifiant de savoir qu’un plus grand nombre d’entre nous ont survécu que nous ne le pensions auparavant. »

Oliver et lui n’avaient connaissance que de quelques rares parents, chacun d’entre eux l’ayant indiqué lors de conversations séparées. Bien que leur père et leur grand-père aient été imprégnés de la vie intellectuelle et de la culture allemande, tous deux ont déclaré qu’ils n’avaient jamais parlé de la guerre ou des pertes tragiques de leur famille. Ils ont été élevés sans foi religieuse, à l’exception du rassemblement annuel autour de l’arbre de Noël éclairé à la bougie de leur grand-père, une tradition qu’il avait apportée avec lui d’Allemagne, a rappelé Oliver.

Le Dr Herbert Ewe, responsable des archives municipales, à gauche, le Premier ministre suédois Olof Palme, au centre, et le chef du parti et de l’État est-allemand Erich Honecker, à droite, inspectant ensemble un livre manuscrit vieux de 300 ans lors de la visite d’un ancien monastère, St. Johannis, qui sert actuellement d’archives municipales à Stralsund, en Allemagne, avant de partir pour Greifswald, le 30 juin 1984. (Crédit : AP Photo/Edwin Reichert)

Oliver, dont la mère était épiscopalienne, est un membre actif d’une église congrégationaliste. Elle n’a jamais eu le désir de visiter l’Allemagne, a-t-elle dit à la JTA, sachant que tant de parents ont été tués dans les camps de concentration nazis. Mais sa visite en 2017 à Stralsund et le temps passé avec Fechner ont été édifiants et ont laissé une importante marque.

« J’avais besoin de voir d’où venait mon grand-père », a-t-elle déclaré à la JTA lors d’une conversation téléphonique. « C’était un endroit qu’il aimait ». Elle se souvient qu’il avait une belle carte ancienne de Stralsund accrochée dans sa cuisine. La visite à Stralsund « m’a fait me sentir plus proche de lui », a-t-elle dit.

Pour Gaby Glassman, la réunification de la famille vient couronner une vie entière dédiée aux recherches sur les racines de sa famille, avec des visites à Stralsund bien avant que Fechner ne la contacte.

La mère de Gaby Glassman, Rosemarie Joseph, a grandi à Stralsund et était la petite-fille de Julius et Selma Blach. Les parents de Rosemarie, Gertrud et Max Joseph, possédaient un grand magasin au coin de la rue où se trouvait le commerce des Blach (ils seront tués par la suite au camp de la mort de Sobibor).

En 1937, Rosemarie et son premier mari ont fui les nazis aux Pays-Bas avec leur jeune fils Peter, qui a d’abord été caché par une famille néerlandaise avant d’être déporté au camp de concentration de Bergen-Belsen. Fait remarquable, ils ont tous survécu à la guerre.

Glassman, psychologue spécialisée dans les traumatismes transgénérationnels liés à la Shoah, a grandi dans le quartier juif d’Amsterdam. Elle a déménagé à Londres où elle vit toujours avec son mari.

Stralsund lui doit beaucoup

Fechner, dont le travail a été reconnu, entre autres, par la fondation américaine Obermayer pour son action en faveur des relations germano-juives, a élargi son champ d’intérêt au-delà de la famille Blach immédiate pour s’intéresser à la vie juive d’avant-guerre à Stralsund. Elle est la fondatrice de l’initiative pour la commémoration de la vie juive à Stralsund, une organisation qui lutte contre l’antisémitisme et l’intolérance raciale pour la génération de jeunes d’aujourd’hui.

J’ai toujours ressenti une telle tension parce que je me sentais mal à cause de ce que notre pays avait fait aux Juifs.

Ses recherches ont permis d’enrichir les archives de Stralsund avec des documents précieux sur les Blach et d’autres familles juives, selon Andreas Neumerkel, le responsable des archives de la ville de Stralsund.

Par le biais de ses conférences publiques, de ses articles et de ses programmes éducatifs, Fechner a fait découvrir l’histoire juive de la ville à un public plus large, écrit Neumerkel dans un courriel.

« Stralsund lui est redevable que nous nous intéressons à cette période de notre histoire plus qu’auparavant », a-t-il écrit.

Fechner est heureuse des nouvelles amitiés qu’elle a nouées avec les descendants de la famille Blach, qui lui permettent de parler plus ouvertement de la Shoah avec les Juifs.

« J’ai toujours ressenti une telle tension parce que je me sentais mal à cause de ce que notre pays a fait au peuple juif », a-t-elle déclaré.

On lui demande souvent les raisons qui l’ont poussée à se lancer dans cette immense tâche. Outre le fait de réunir la famille, ce sont les forces de l’histoire qui l’ont motivée.

« Je voulais donner une chance à la compréhension et à l’amitié et transmettre une impression différente de Stralsund… et des Allemands que la mémoire qui plane encore comme un lourd nuage sombre », a-t-elle écrit dans des remarques qu’elle a partagées avec JTA.

« Le plus douloureux désaveu de ces victimes innocentes et individuelles serait dans le refus continu de se souvenir. »

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