Samuel Sandler se confie sur l’ombre qui plane sur un livre traduit par sa sœur
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Samuel Sandler avec le livre de Lisa Fittko, "Le chemin Walter Benjamin. Souvenirs 1940‐1941" (Seuil) traduit par Léa Marcou. (Sandrine Szwarc)
Samuel Sandler avec le livre de Lisa Fittko, "Le chemin Walter Benjamin. Souvenirs 1940‐1941" (Seuil) traduit par Léa Marcou. (Sandrine Szwarc)

Samuel Sandler se confie sur l’ombre qui plane sur un livre traduit par sa sœur

Un texte introductif d’Edwy Plenel, qui se livre à une attaque ciblée contre Israël, a été ajouté par l’éditeur dans Le chemin Walter Benjamin. Souvenirs 1940 — 1941

Une ombre plane sur le livre traduit par Léa Marcou, la sœur aînée de Samuel Sandler qui a souhaité se confier au Times of Israël, affecté par le contraste entre le sujet – l’action d’une résistante juive pendant la Shoah – et un texte introductif d’Edwy Plenel, ajouté par l’éditeur, qui se livre à une attaque ciblée contre Israël…

Samuel Sandler est le père du professeur Jonathan Sandler et le grand-père d’Arié et Gabriel assassinés, avec la petite Myriam Monsonégo, devant l’école Ozar HaTorah de Toulouse, le 19 mars 2012, par le terroriste Mohamed Merah. Les mots n’existent pas pour qualifier ce qu’il a vécu et qui continuera de le hanter jusqu’à son dernier souffle. Et c’est toujours avec une gentillesse et une politesse extrêmes qu’affable, il s’adresse à ses interlocuteurs, touchés de l’écouter. Aujourd’hui, Samuel Sandler a souhaité nous parler – la reconnaissance se mêle au désappointement.

Il y a quelques mois, Samuel Sandler a eu la bonne surprise d’être informé que le livre de Lisa Fittko, Le chemin Walter Benjamin. Souvenirs 1940 — 1941, allait paraître aux éditions du Seuil. Cet essai autobiographique écrit en allemand a été traduit par sa sœur, Léa Marcou (1933-2016). Chose rare, la biographie de la traductrice est mentionnée dans l’ouvrage qui a paru à la rentrée.

Femme de lettres, sa sœur de treize ans son aînée était née en 1933 à Mannheim en Allemagne. Elle a quitté ce monde à Jérusalem, le 12 septembre 2016, où elle résidait depuis de nombreuses années.

La traductrice, Léa Marcou, sœur aînée de Samuel Sandler. (Collection personnelle de Samuel Sandler)

Écrivaine, elle était l’auteure de plusieurs essais dont La République fédérale allemande. Évolution politique, économique et sociale de sa création à nos jours, (Fayard, 1967) ou S’occuper des autres. Comment et pourquoi être bénévole aujourd’hui (Fayard, 1976). Journaliste, elle a collaboré à Paris‐Presse, Le Nouveau Candide… Et elle fut reconnue pour ses traductions, notamment du succès Moi, Christiane F., 13 ans, droguée, prostituée (Poche, 1883), L’essentiel d’Alice Miller (Flammarion, 2009) ou Melnitz (Grasset, 2008), etc.

Samuel Sandler nous livre cette anecdote éclairante : « On peut dire que Léa était une intellectuelle. Concernant sa jeunesse, pendant l’Occupation quand elle était cachée avec mes parents à Limoges, ma mère lui avait dit : « En classe, il faut que tu sois la première. Tant que tu seras la première, tu seras Léa Sandler, quand tu ne le seras plus, tu seras alors ‘la petite juive.' » Donc, elle me dit : « Je n’ai pas eu le choix, alors j’étais la première… »

Cette femme de lettres au caractère bien affirmé rejoint le tempérament de Lisa Fittko (1909-2005), de son vrai nom, Elizabeth Eckstein, une militante juive antinazie très engagée. Une première édition française de ses mémoires a été publiée par les Éditions Maren Sell en 1987 sous le titre : Le Chemin des Pyrénées. Souvenirs 1940 — 1941. Et puis, il y a cette nouvelle qui vient de paraître au Seuil, sous le titre cette fois-ci : Le chemin Walter Benjamin. Souvenirs 1940 — 1941.

Les deux ouvrages écrits dans sa langue maternelle, l’allemand, ont été traduits en français par la grande sœur de Samuel Sandler qui le maîtrisait parfaitement.

Dans ce récit autobiographique, Lisa Fittko raconte comment elle s’est retrouvée en France avec son époux, le journaliste engagé Hans Fittko en septembre 1939. Victime de la Rafle des femmes indésirables du 15 mai 1940, elle est conduite au Vélodrome d’Hiver, avant d’être internée au camp de Gurs. Ordonnée, à l’encontre des réfugiés du nazisme, sans visée antisémite, cette rafle méconnue a pour conséquence l’internement au camp de Gurs de plusieurs milliers de femmes réfugiées économiques, politiques ou « confessionnelles », appelées dans la presse de l’époque les « femmes de mai ». Cet épisode de l’histoire française est tombé dans un quasi-oubli après la guerre et est même parfois confondu avec la Grande rafle des Juifs menée par le régime de Vichy en juillet 1942. La description minutieuse qu’en fait Lisa Fittko n’en est que d’autant plus précieuse par sa rareté et sa précision. Ce camp, situé près d’Oloron-Sainte-Marie dans les Basses-Pyrénées (actuellement Pyrénées-Atlantiques), avait auparavant servi pour interner les Républicains espagnols après la prise de pouvoir du général Franco. Là, elle a rencontré notamment la philosophe Hannah Arendt, également internée. Avec soixante autres femmes, Lisa Fittko finit par s’en échapper pour se réfugier à Marseille après un périple dans le sud de la France lui ayant permis de retrouver son mari Hans.

« Le chemin Walter Benjamin. Souvenirs 1940‐1941 » de Lisa Fittko, traduit par Léa Marcou. (Seuil)

À Marseille, justement, le déjà reconnu philosophe Walter Benjamin, figure emblématique de l’École de Francfort, s’est adressé à Lisa Fittko pour l’aider à fuir en Espagne clandestinement. Sa sœur Dora, qui avait été raflée au Vel’ d’Hiv avec son amie Hannah Arendt, était en contact avec Lisa. Elle accepte courageusement. Sans encombre, Walter Benjamin traverse la frontière avec deux autres candidats à l’exil, Henry Gurland et son fils José, tous conduits par Lisa. Au bout d’une dizaine d’heures, ils se retrouvent à Port-Bou. Le chemin des Pyrénées est tracé. Walter Benjamin l’inaugure avec succès, mais le lendemain de son arrivée, dans la soirée du 26 septembre 1940, il choisit de se suicider en absorbant une dose mortelle de morphine.

Par la suite, de Banyuls-sur-Mer jusqu’à Portbou, les époux Fittko créent un réseau de passage à la demande de Varian Fry. La filière « F » (pour Fittko) est créée, qui fonctionnera avec succès jusqu’au printemps 1941, permettant de sauver plusieurs centaines de personnes.

Ce sont ses souvenirs de 1940-1941 que raconte Lisa Fittko dans ses mémoires. Ils nous permettent par ses yeux de suivre la petite histoire, celle d’une résistante juive qui rejoint la grande histoire, celle de ces femmes héroïques pendant la Shoah, mais aussi celle plus large de la Résistance à l’Occupant nazi. Son style et sa précision en font un document historique de première importance. Il faut savoir qu’en 1998, un film documentaire a été consacré à Lisa Fittko, laquelle a aussi inspiré plusieurs personnages de pièces de théâtre. Ses mémoires ont rencontré un vrai succès puisqu’écrites en allemand, elles ont été traduites en anglais, en espagnol, en portugais, en italien et en japonais.

Léa, Samuel et leur mère Henriette pendant l’été 1951. (Collection personnelle de Samuel Sandler)

Samuel Sandler nous raconte comment sa sœur en est venue à traduire les mémoires de cette militante antinazie qu’elle ne connaissait pas : « Ma sœur travaillait pour les éditions Maren Sell et c’est la raison pour laquelle elle a eu connaissance de ce document, le livre en allemand de Lisa Fittko qu’on lui a proposé de traduire en français. »

Le Chemin des Pyrénées est devenu Le chemin Walter Benjamin. Il est devenu célèbre en Espagne et on peut même en emprunter le sentier. Samuel Sandler nous explique qu’il s’agit du livre dont sa sœur lui a le plus parlé : « Le chemin Walter Benjamin comporte des informations sur le camp de Gurs. Notre mère y a été internée. Elle était très sensible à cette histoire. »

Je pense beaucoup à ma sœur. La première chose qu’elle a faite au jour de sa retraite, c’est partir en Israël

Pour Samuel Sandler, savoir que la traduction de sa grande sœur était de nouveau sélectionnée pour parution était comme recevoir un cadeau pour la famille. Lisa Fittko va d’ailleurs recevoir le prix spécial Walter Benjamin 2020 à l’occasion de la réédition de ses mémoires. Ce prix, qui a pour vocation, notamment, de reconnaître l’importance d’un projet éditorial, est lié à la pensée ou à la mémoire de Walter Benjamin. « Le jury tient à saluer le travail des Éditions du Seuil qui mettent ainsi à disposition des jeunes générations un livre depuis longtemps épuisé. Il s’agit aussi de rendre hommage à une femme, une exilée, une résistante — une ‘antifasciste’, comme elle aimait à se présenter — qui a contribué à extraire de la nasse vichyste, outre Walter Benjamin lui-même, près de 300 personnes entre octobre 1940 et mai 1941, et dont l’engagement jamais ne se démentit », explique l’association à l’origine de la création du prix éponyme. « Il y a tous les ans une remise de prix. Et cette année, un prix spécial a été remis pour le 80e anniversaire de la disparition de Walter Benjamin commémorée l’année dernière », explique Samuel Sandler.

Walter Benjamin a été « sauvé » par Lisa Fittko avant de se suicider. (DR)

Or pour M. Sandler, le présent inespéré s’est transformé en coup du sort lorsqu’il a eu la mauvaise surprise d’apprendre que le livre était préfacé par Edwy Plenel. Ce dernier signe en effet un texte intitulé Le présent du passé qui introduit le récit mémoriel de Lisa Fittko.

Rien à redire sur la présentation de l’ouvrage faite avec style et tout en livrant des remarques personnelles. Mais alors que le propos aurait pu s’en tenir là, l’activiste de la gauche extrême en vient à expliquer comment il a découvert le chemin Walter Benjamin grâce à un ami palestinien. Citant Michel Warschawski, fils d’un ancien grand rabbin de Strasbourg devenu militant de l’extrême gauche israélienne, il dérive avec plusieurs piques assassines adressées à l’encontre d’Israël. « Israël de la course à l’abîme où l’entraînent des pouvoirs nationalistes et racistes, expansionnistes et guerriers. »
Ou alors : « Depuis la création de l’État d’Israël en 1948, avec l’approbation unanime des vainqueurs du nazisme et dans la conscience de ses crimes contre l’humanité, de l’humanité juive en premier lieu, le sort inique fait au peuple palestinien persiste, telle une ombre jetée sur le monde par la catastrophe européenne. »

Ces propos violemment anti-sionistes se passent de commentaire ou d’explication. Il faut insister également sur le fait qu’il n’est jamais question de sionisme ou fait état d’Israël alors Palestine mandataire dans le récit de Lisa Fittko qui évoque les années 1940-1941.

Première réaction de Samuel Sandler en les découvrant : « Tout d’abord, j’ai été surpris qu’on fasse appel à Edwy Plenel pour l’introduction, de par sa réputation de manière générale. Ensuite, quand j’ai lu ce texte qui s’intitule Le présent du passé, j’ai été heurté par des phrases qui sont totalement hors du sujet. Le récit qu’il fait du chemin Walter Benjamin est au demeurant assez remarquable, notamment le contexte de l’époque qui est bien décrit, et tout d’un coup on ne sait pas pourquoi, c’est à nouveau cette haine vis-à-vis d’Israël qui explose. Quand j’ai lu ces phrases, j’ai repensé à ce qu’écrivait en son temps, Jean-Christophe Ruffin, je le cite : ‘Derrière les critiques violentes qui assimilent le sionisme au nazisme, on étend en écho subliminal la voix interdite, mais bien relayée, des terroristes islamistes qui généralisent le combat et affirment qu’il faut attaquer les Juifs partout où ils se trouvent.’ »

Au-delà de ses propos, le nom même du signataire de la préface, par trop clivant, limite la diffusion d’un livre nécessaire pour la connaissance d’un épisode méconnu de la Seconde Guerre mondiale. Le philosophe Marc Goldschmit, spécialiste de Walter Benjamin, nous a confié : « Il y a quelques années, j’étais parti sur les traces de Lisa Fittko à Port Vendres (parce que je suivais celles de Walter Benjamin), et j’ai été heureux d’apprendre qu’un livre d’elle paraissait avant de sursauter devant le nom du préfacier, qui représente tout ce que Benjamin combattait en Europe. Mais apprendre qu’il y a des propos antisionistes dans cette préface rend cette parution éprouvante… »

Samuel Sandler, ancien président du Consistoire de Versailles, a alors décidé d’adresser une lettre à l’éditeur, l’historien Maurice Olender, directeur de la collection « La Librairie du XXIe siècle ».

En voici la conclusion reproduite avec l’autorisation de son auteur : « Cependant, et permettez-moi de vous exprimer ma douleur ressentie par les écrits concernant Israël par Edwy Plenel dans la présente édition. Comme le précise la biographie de Léa Marcou, elle est décédée à Jérusalem. Dès le premier jour de sa retraite, elle décida de s’installer en Israël, répondant et concrétisant ainsi son interrogation d’enfant pendant la guerre à Limoges. Elle aimait lire, elle achetait dans une librairie voisine un journal pour enfants, Les belles aventures, et dévorait celles des Trois Mousquetaires, ces cadets de Gascogne. Et c’est là dans la rue, ce magazine à la main et en pensant sans doute à de nouvelles arrestations possibles, avec ce mot étrange de ‘rafle’ qu’elle venait d’entendre à la maison, qu’elle se disait : ‘Tout ça n’arriverait pas si on avait un pays à nous.’ Elle fut heureuse dans ‘ce petit pays à nous’. Elle y poursuivit avec sérieux et brio ses travaux de traductrice. Loin de la France, qui l’a accueillie, qu’elle a aimée, mais où l’on continuait à tuer des enfants parce qu’ils sont de religion juive. C’était à Toulouse en 2012, c’étaient ses neveux, c’étaient mes enfants. »

Pourquoi le texte d’Edwy Plenel a-t-il été choisi pour introduire l’ouvrage ? Le directeur de la collection répond : « Permettez-moi d’abord de vous dire combien je comprends et j’entends votre mot dans ses divers aspects — y compris les plus douloureux. Je ne pense pas pouvoir vous écrire autre chose ou plus par mail sans verser dans la maladresse — ou alors même dans la mélancolie… »

Et M. Sandler de commenter : « Je suis sensible envers les éditions du Seuil pour deux raisons : cette réédition en ayant gardé la traduction de ma sœur, qui plus est avec sa biographie, ce qui est très rare grâce à l’initiative du directeur de la collection. Mais, tout cela est gâché par ces propos antisionistes. C’est bien dommage. »

N’étant pas l’héritier testamentaire de sa sœur, Samuel Sandler ne peut rien réclamer juridiquement. En revanche, ce qu’aurait souhaité maintenant le père de Jonathan et grand-père d’Arié (6 ans) et Gabriel (3 ans) assassinés avec la petite Myriam Monsonégo devant l’école Ozar HaTorah de Toulouse, le 19 mars 2012, et enterrés en Israël, c’est simplement que les passages concernant Israël soient retirés.

« Quand j’étais enfant et qu’on faisait des dissertations, il y avait des hors-sujet. Je trouve que les propos d’Edwy Plenel sont hors sujet et qu’il faut retirer ces passages concernant Israël, » explique-t-il.

Et de conclure : « Je pense beaucoup à ma sœur. La première chose qu’elle a faite au jour de sa retraite, c’est partir en Israël. Quand on l’écoutait, tout était remarquable en Israël, c’était vraiment un sionisme sincère. Et je l’imagine voir ce texte à côté de sa signature : cela serait invivable ! C’est pour elle essentiellement que je mène ce combat, car c’est totalement antinomique d’associer une femme qui a vécu la guerre et dont le sionisme en était consécutif et ce monsieur qui tient des propos qui n’ont rien à voir avec le sujet, et qui sont un appel à la haine. »

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