Samuel Sandler : « ma belle-fille ne se pose pas de questions. Moi, oui »
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Interview"Dans mon for intérieur, je les cherche toujours"

Samuel Sandler : « ma belle-fille ne se pose pas de questions. Moi, oui »

Dans Souviens-toi de nos enfants le père et le grand-père continue de construire la "stèle" en mémoire de Gabriel, Aryeh et Jonathan lâchement assassinés à Toulouse

Journaliste Société-Reportage

Samuel Sandler (Crédit : Capture d’écran France TV info)
Samuel Sandler (Crédit : Capture d’écran France TV info)

C’est un livre qui ouvre les vannes aux larmes. Samuel Sandler s’y raconte sans fard. Dans Souviens-toi de nos enfants (Grasset) relate les faits, et on le devine apathique, sonné, lui se dit « anesthésié » depuis ce 19 mars 2012 en début de matinée où il apprit que « quelque chose était arrivé à Toulouse ».

Il raconte avec des mots simples et précis la succession des émotions et des événements après avoir appris que ses deux-petits enfants Gabriel et Aryeh, son fils Jonathan, et la petite Myriam Monsonego avaient été assassinés.

On le suit dans l’avion présidentiel qui l’emmène vers Toulouse depuis Paris, les gens qui le bousculent, ceux qui le soutiennent, on croise quelques hommes politiques en pleurs aussi, puis vient l’apparition de la haine envers l’assassin qu’il refuse de nommer.

Times of Israel : La lecture de ce livre donne l’impression de toucher le fil de vos pensées. Vous qui apparaissez régulièrement dans les médias, qui vous êtes souvent exprimé sur les attentats de Toulouse, vous êtes-vous exprimé d’une manière différente dans ce livre ?

Lorsque je suis allé en Israël pour l’enterrement, la première chose que m’a dit mon aînée qui était journaliste et qui est aujourd’hui décédée c’est « surtout Sammy communique ! Il faut qu’on sache qu’en France on tue des enfants juifs ». Donc j’ai obéi à ma sœur. Je n’ai jamais refusé la moindre interview. Chaque fois que je pouvais prendre la parole, je l’ai fait.

Vous savez, je n’ai jamais compté écrire ce livre. J’ai été contacté par Grasset, et un monsieur de cette maison d’édition m’a dit : ‘On entend vos propos, vos discours et on aimerait faire quelque chose avec vous’. C’est comme ça que cela s’est fait.

Alors évidemment, maintenant je suis content, je me suis exprimé de façon écrite, et j’espère de façon permanente, mais cela n’était pas ma volonté initiale.

Hommage aux victimes de Mohammed Merah à Toulouse, le 19 mars 2017. (Crédit : Twitter/@BrunoLeRoux)

Pourquoi avoir accepté ?

Je suis satisfait de pouvoir atteindre un public assez large, beaucoup plus large que lorsque je faisais des discours à la synagogue ou dans des conférences.

Là je peux, j’espère, atteindre beaucoup de personnes.

Mais je ne veux pas raconter mon histoire, je veux qu’on se souvienne des enfants – c’est ça mon message.

Je veux que l’on se souvienne de mes deux petits-enfants et de Jonathan mon fils.

Jonathan Sandler, shot to death Monday in Toulouse, France, pictured with his two slain sons and with his wife (who was not hurt in the attack). (photo credit: via Facebook)
Jonathan Sandler, avec ses deux fils assassinés par Mohammed Merah à Toulouse en mars 2012, et son épouse, qui n’a pas été blessée physiquement dans l’attaque. (Crédit : Facebook)

Il y a une petite phrase dans le livre : « C’est une famille juive sur un trottoir de France »… Quelque part c’est la vie d’une famille juive en France, une famille tout à fait normale, jusqu’au moment de l’attentat.

Vous écrivez dans le livre, je vous cite : « depuis le carnage, je suis anesthésié ». Le temps qui passe a-t-il quelque peu atténué la
douleur ?

Depuis l’instant où j’étais à mon bureau et qu’Eva (sa belle-fille, veuve de son fils Jonathan-ndlr) m’a dit ‘Jonathan est mort’, je suis dans le même état, rien n’a changé.

D’une certaine manière ce jour-là (lorsqu’il quitte Paris pour Toulouse en apprenant la nouvelle-ndlr) je suis parti rechercher mes enfants, et dans mon for intérieur je les cherche toujours.

Vous écrivez que, d’une certaine manière, vous enviez votre belle-fille Eva parce qu’elle au moins a trouvé un refuge, une consolation, dans la prière.

Elle, je crois qu’elle a une consolation dans la foi. Moi, j’étais pratiquant, j’ai élevé Jonathan dans la religion, mais comme je le dis à un moment : « je ne comprends pas ».

Ma belle-fille de ce côté-là, elle ne se pose pas de questions. Moi, oui.

C’est l’incompréhension, au même titre qu’après la Shoah les gens se sont posés beaucoup de questions. Moi c’est pareil, c’est le même type d’interrogations.

Les portraits des sept victimes de Mohamed Merah pendant une cérémonie de commémoration organisée par le CRIF à Toulouse, le 19 mars 2014. (Crédit : Rémy Gabalda/AFP)

Qu’avez-vous pensé de la Marche blanche pour Mireille Knoll qui a rassemblé des milliers de personnes ? Après les attaques de Toulouse où des enfants, vos enfants et petits-enfants ont été attaqués de manière froide, la mobilisation selon beaucoup n’avait pas été à la hauteur, notamment en raison du manque de personnes provenant de l’extérieur de la communauté juive. Que pensez-vous de l’évolution de la mobilisation ?

Honnêtement je ne m’en rends pas compte, quand j’étais à Toulouse le jour de l’attentat il y avait à mes côtés Gilles Bernheim qui partait ensuite à une manifestation je crois.

Il y a eu une mobilisation à Toulouse, ainsi qu’à Paris. Il y avait une certaine mobilisation car on croyait que c’était un crime d’extrême-droite. Quand on a su que c’était des musulmans, tout s’est arrêté.

Tout.

Je pense qu’on parle trop peu des victimes civiles. Je pense à ceux de Nice et du Bataclan, eux ils ont complètement disparu de la mémoire des personnes. Mais je crois, que l’on se souvient encore de mes enfants.

Des politiciens et d’autres personnes se tiennent derrière des bannières alors qu’ils se préparent à participer à une marche blanche à Paris le 28 mars 2018, à la mémoire de Mireille Knoll, une femme juive de 85 ans assassinée chez elle.
(Crédit : AFP / ALAIN JOCARD)

Cette marche pour Mireille Knoll, je n’ai pas pu y aller. Et puis, je vais vous dire, à chaque fois que je vais à une manifestation je suis bousculé par tout le monde.

J’ai demandé à l’évêché de Versailles si je pouvais aller à Notre-Dame pour le prêtre assassiné à Saint Etienne du Rouvray le 26 juillet 2016. Et quelqu’un dans la foule m’a dit à l’extérieur : ‘votre place n’est pas ici. A Toulouse c’était des juifs, mais votre place n’est pas là. Et si un prêtre a été tué, c’est parce que les soldats ne protègent que les synagogues.’

A l’Hyper Cacher, lors des cérémonies, je n’ai pas pu entrer. Alors mes expériences des manifestations… Je n’avais pas encore envie de me faire encore balader partout.

Pourtant, j’ai envie de montrer ma solidarité, mais j’ai l’impression d’être refoulé à chaque fois.

D’ailleurs vous savez, la photo qui a fait le tour du monde où Latifa Ibn Ziaten me tient le bras, c’était une manifestation dans les hauts de Toulouse. Moi, j’étais bousculé. Les élus avec les écharpes étaient au premier rang.

Alors c’est Joël Mergui, ou le grand rabbin de France Gilles Bernheim je ne me souviens plus, qui m’a poussé en me disant que ma place était en tête de la marche. C’est là que Latifa m’a pris par le bras, parce qu’elle est un peu plus ‘carrée’ que moi, et m’a dit : ‘allez on va devant !’.

La mère de la première victime du terroriste français Mohamed Merah, dont la fusillade dans et près de la ville de Toulouse a fait sept morts en mars 2012, Latifa Ibn Ziaten (g), défile le 17 mars 2013 près du grand-père et père, Samuel Sandler (d), qui a perdu trois membres de sa famille, dont un enfant et deux petits-enfants à l’école juive Ozar Hatorah, lors d’un rassemblement dans la ville de Toulouse, en souvenir de ceux tués par le tireur d’Al-Qaïda. (Crédit : AFP / ERIC CABANIS)

Samuel Sandler, Souviens-toi de mes enfants, 128 pages, 14 euros. (Éditions Grasset)

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