Shoah : Le Chambon-sur-Lignon hollandais prêt à raconter son histoire
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  • Le clocher de l'église de Nieuwlande, aux Pays-Bas, le 25 janvier 2021. (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)
    Le clocher de l'église de Nieuwlande, aux Pays-Bas, le 25 janvier 2021. (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)
  • Une copie d'un certificat de Yad Vashem est largement visible sur le monument de commémoration de la Seconde guerre mondiale à Nieuwlande, aux Pays-Bas, qui a été conçu pour ressembler à un abri permettant aux Juifs de se cacher pendant la Shoah. (Crédit : Wikimedia Commons/ via JTA)
    Une copie d'un certificat de Yad Vashem est largement visible sur le monument de commémoration de la Seconde guerre mondiale à Nieuwlande, aux Pays-Bas, qui a été conçu pour ressembler à un abri permettant aux Juifs de se cacher pendant la Shoah. (Crédit : Wikimedia Commons/ via JTA)
  • Hanneke Rozema accueille les visiteurs au musée De Duikelaar museum à Nieuwlande, aux Pays-Bas, le 25 janvier 2021. (Crédit :  Cnaan Liphshiz/ JTA)
    Hanneke Rozema accueille les visiteurs au musée De Duikelaar museum à Nieuwlande, aux Pays-Bas, le 25 janvier 2021. (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)
  • Une petite fille néerlandaise jour en compagnie de son grand-père au-dessus d'une reconstruction d'abri qui accueillait les Juifs vivant dans la clandestinité à Nieuwlande, aux Pays-Bas, le 25 janvier 2021. Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)
    Une petite fille néerlandaise jour en compagnie de son grand-père au-dessus d'une reconstruction d'abri qui accueillait les Juifs vivant dans la clandestinité à Nieuwlande, aux Pays-Bas, le 25 janvier 2021. Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

Shoah : Le Chambon-sur-Lignon hollandais prêt à raconter son histoire

Nieuwlande, une des deux villes honorées par Yad Vashem, peuplée de résidents pieux, refusait que leur héroïsme collectif pendant la guerre soit honoré

NIEUWLANDE, Pays-Bas — Par un froid matin de février 1945, une unité SS de nazis néerlandais aperçoit un homme à l’allure étrange, marchant autour d’une ferme dans un village éloigné. Les nazis se dirigent vers le propriétaire de la ferme, Jan van der Helm, et l’abattent alors qu’il tentait de s’échapper. Ils ont découvert cinq Juifs cachés dans la ferme et ont battu à mort l’un deux, Szaya Reiner, devant sa femme, ses enfants et son neveu. Ces derniers ont été envoyés dans un camp de concentration et ont survécu.

La mort de van der Helm, père de deux enfants, fut un réel choc pour la communauté rurale fermée de Nieuwlande.

Mais ce drame aurait pu s’avérer bien pire.

Car la ferme de van der Helm n’était que le sommet visible de l’iceberg, dans une opération de sauvetage collectif bien plus important. La presque totalité des résidents de Nieuwlande, soit 700 personnes, était impliquée dans le sauvetage de centaines de juifs et dans les combats de résistance et la protection des Allemands déserteurs.

En 1985, Nieuwlande (qui se prononce landu) a été reconnue comme l’un des deux villages néerlandais ayant sauvé les juifs par le Musée de l’Holocauste Yad Vashem, en même temps que le village du Chambon-sur-Lignon en France.

Une copie d’un certificat de Yad Vashem est largement visible sur le monument de commémoration de la Seconde guerre mondiale à Nieuwlande, aux Pays-Bas, qui a été conçu pour ressembler à un abri permettant aux Juifs de se cacher pendant la Shoah. (Crédit : Wikimedia Commons/ via JTA)

Le village de Justes français devint « La » légende par excellence, après le premier documentaire réalisé en 1987 qui fut suivi par quelques autres. Un musée y a été édifié il y a une dizaine d’années.

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En raison de l’aversion de la population protestante aux honneurs, Nieuwlande est restée pour beaucoup inconnue, y compris aux Pays-Bas. Le Musée Néerlandais de l’Holocauste n’organisa aucune exposition et le Musée de la résistance néerlandaise ne commenta ce sauvetage que par seulement huit mots sur son site web.

En dehors d’une reconstitution silencieuse organisée après la Deuxième guerre mondiale, aucun documentaire n’a jamais été fait sur Nieuwlande. Et l’encyclopédie du Mémorial de l’Holocauste aux Etats-Unis ne le mentionne pas. Ce qui n’est pas le cas du Chambon.

Le bâtiment d’une ancienne école accueille le musée De Duikelaar consacré au secours apporté aux Juifs en Hollande pendant la Shoah à Nieuwlande, aux Pays-Bas. (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

Pourtant, le récit de Nieuwlande durant la guerre résume à lui seul l’histoire de la Shoah aux Pays-Bas.

C’est là que l’on trouve le plus grand nombre de personnes ayant sauvé les juifs. En raison de la situation géographique des Pays-Bas et de sa proximité avec l’Allemagne, c’est aussi le pays où l’on trouve le plus de collaborateurs qui ont aidé les nazis et où le taux de mortalité des Juifs est le plus élevé dans toute l’Europe de l’Ouest occupée. Sur 140 Juifs néerlandais, plus de 100 000 ont été assassinés.

Le premier musée retraçant le sauvetage de Nieuwlande a ouvert en 2018 grâce à des volontaires dans une vieille école donnée par la municipalité. Jusqu’à ce jour 5 000 visiteurs ont visité les lieux.

« Raconter l’histoire, c’est dire que ce qui s’est passé ici était extraordinaire. Mais nombre de sauveteurs considéraient que leur geste allait de soi, » a déclaré Hanneke Rozema, une des fondatrices du Musée et habitante de Nieuwlande. « Je pense que leur humilité explique pourquoi cette histoire est relativement peu connue. »

La topographie sinueuse de Nieuwlande est pour beaucoup dans l’opération de sauvetage. Ce qui est inhabituel dans ce pays densément peuplé, où la terre est précieuse puisque elle doit être récupérée sur les rivières et la mer.

Lorsque les Allemands ont envahi les Pays-Bas en 1940, Nieuwlande était constituée de plus de 150 fermes spacieuses disposées le long d’une route et séparées par des fossés. Nieuwlande ne possédait pas de centre-ville à proprement parlé, il était donc plus facile de dissimuler ce qui se passait aux patrouilles allemandes et à la police Landwacht, le détachement SS auquel appartenaient les tueurs de van der Halm.

Le gel fond sous le soleil dans les champs divisant les maisons du village très étendu de Nieuwlande, aux Pays-Bas, le 25 janvier 2021. (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

« C’était un lieu propice à la Résistance » explique Rozema. « Personne ne savait précisément ce qui se passait dans la ferme voisine, et d’ailleurs personne ne souhaitait particulièrement le savoir. »

Un jeune garçon juif appelé Sally Kimel, ancien camarade de classe d’Anne Frank, a vécu un an dans une ferme à Nieuwlande, et ignorait que son oncle, sa tante et deux de ses cousins étaient également cachés à moins de deux kilomètres de là. Ils étaient membres de la famille de Szaya Reine, le juif qui avait été battu à mort. Sally les avait rejoints peu de temps avant le raid SS.

Un jardinier nommé Arnold Douwes et le fermier Johannes Post dirigeaient l’opération de sauvetage avec d’autres membres de la résistance. Ils ont construit des pirogues dans les bois à la limite des maisons, ce qui permettait aux Juifs de s’y allonger et de se cacher en cas de raid. Une des pirogues a été récemment restaurée. Tout en étant un mémorial de la guerre, les enfants des maisons environnantes aiment y jouer.

ARNOLD DOUWESIn 1985 had het DVHN een interview met Arnold Douwes, de eerste onderduiker en verzetsman in de groep van…

Posted by Nieuwlande e.o 2e W.O on Saturday, April 23, 2016

Nieuwlande dont la population a doublé depuis 1940, comporte plusieurs centres. Un monument en forme de pirogue y a été édifié. Sur la façade est présentée une copie encadrée du certificat en hébreu de Yad Vashem honorant Nieuwlande. Les cloches d’une église voisine tintent chaque heure à l’intérieur du bunker, ce qui est assez exceptionnel de nos jours dans les villages hollandais.

Selon Haim Roet, un survivant aujourd’hui âgé de 88 ans, qui a passé au moins deux mois caché à Nieuwlande, pense que la foi a joué un rôle central dans l’opération de sauvetage.

Roet de Jérusalem, un père de trois enfants qui a émigré en Israël en 1949, a expliqué à la JTA que « les sauveurs étaient pour la plupart religieux, et même pour certains très religieux. Cela a joué un rôle dans leur engagement ».

Een overzicht door het NIOD

Posted by Oud & Nieuw-lande on Sunday, October 4, 2020

Deux adolescents juifs, Lou Gans et Isidoor Davids, ont passé une grande partie de la Shoah à vivre sous les planchers d’une ancienne église de Nieuwlande, dont le bâtiment est adjacent au musée. Ils y ont écrit un journal manuscrit, De Duikelaar (« La personne cachée » en néerlandais). Ils y ont consigné des caricatures d’hommes politiques nazis ainsi que des anecdotes sur la vie clandestine. Leur publication de 10 pages était distribuée parmi les personnes cachées.

Il n’existe plus que deux copies de ce journal, dont l’une d’elles est présentée dans le musée qui porte le nom de leur journal. Les deux adolescents ont survécu à la guerre et sont restés aux Pays-Bas. Ils sont tous les deux décédés récemment.

Les personnes qui se cachaient à Nieuwlande jouissaient de liberté à des degrés divers. Douwes et Post avaient inventé un code qui classait les personnes selon leur sexe, leur âge et leur apparence juive.

Deux des copies restantes d’un journal produit par Lou Gans et Isidoor Davids pendant leur vie dans la clandestinité, au cours de la Shoah, à Nieuwlande, aux Pays-Bas. (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

L’un des héros de l’opération de sauvetage de Nieuwlande était un juif nommé Max Leons. Selon lui, il avait l’air « très juif ». Il a cherché refuge à Nieuwlande et a joué un rôle de plus en plus actif dans la résistance. Il a effectué des missions d’infiltration, ce qui était beaucoup plus dangereux pour lui que pour quelqu’un aux traits typiquement aryens. Il est décédé en 2019.

Les dirigeants pouvaient se montrer durs avec ceux qui les entouraient, conscients du danger qu’encourait le village si l’opération était découverte. Pendant le séjour de Roet à Nieuwlande, une femme juive souffrant de problèmes de santé mentale a insisté pour marcher sur la route principale du village en violation des règles de sécurité.

Après qu’elle eut volé la famille qui l’avait cachée, Douwes avait envisagé de la tuer car son attitude constituait un risque vital pour plusieurs personnes. Il était impossible qu’elle puisse garder un secret. Roet ne sait pas comment l’histoire s’est terminée.

Une petite fille néerlandaise jour en compagnie de son grand-père au-dessus d’une reconstruction d’abri qui accueillait les Juifs vivant dans la clandestinité à Nieuwlande, aux Pays-Bas, le 25 janvier 2021. Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

De même, Douwes devint furieux lorsqu’il appris que des Juifs écrivaient en yiddish des lettres à leur famille restée à Amsterdam. Cela aurait pu éveiller les soupçons des nazis qui contrôlaient le courrier.

Douwes était un personnage particulier et déterminé. Selon Bob Moore, spécialiste de la Shoah au Royaume-Uni, Douwes était pasteur calviniste qui avait passé les années 1930 à errer aux États-Unis et au Canada comme un vagabond.

En 2018, Moore et son collègue néerlandais Johannes Ten Cate ont publié une édition annotée du journal que Douwes a tenu pendant la Seconde Guerre mondiale. Le journal secret d’Arnold Douwes est un des seuls journaux au monde rédigé par un sauveteur, a déclaré Moore lors d’une conférence l’an dernier.

Pourtant écrire était en contradiction avec les propres règles de Douwes. Afin de limiter les risques, il cachait chaque journal dans un pot qu’il enterrait et qu’il a pu retrouver après la guerre.

Hanneke Rozema accueille les visiteurs au musée De Duikelaar museum à Nieuwlande, aux Pays-Bas, le 25 janvier 2021. (Crédit : Cnaan Liphshiz/ JTA)

Douwes a été reconnu comme Juste parmi les Nations à Yad Vashem en 1983. Il a menacé de brûler l’arbre qui avait été planté en son honneur sur le site du mémorial israélien si l’ensemble de son village n’était pas reconnu. En 1988, Yad Vashem a édifié un monument en l’honneur du village.

Douwes a épousé Jet Reichenberger, une femme juive qu’il avait sauvée. Ils ont vécu en Afrique du Sud jusqu’à ce que Douwes insiste pour quitter le pays, ne supportant pas de vivre sous le régime d’apartheid comme il le confia à Roet. En 1950, le couple s’est établi en Israël et a eu trois filles. Après leur divorce, Douwes est retourné vivre aux Pays-Bas, où il est mort en 1999 à l’âge de 93 ans.

Dans une interview datant de 1985 dans le journal régional Nieuwsblad van het Noorden, Douwes explique : « J’ai fait tout cela car je n’avais pas d’autre choix. »

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