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Steve Buscemi et David Arquette dans 'The Grey Zone' (Capture d'écran via Lionsgate Entertainment; Photo illustration by Grace Yagel via JTA)
Steve Buscemi et David Arquette dans 'The Grey Zone' (Capture d'écran via Lionsgate Entertainment; Photo illustration by Grace Yagel via JTA)

« The Grey Zone », ce film sur la Shoah qui était sorti le 11 septembre 2001

Roger Ebert avait placé ce film sur la rébellion des Sonderkommando à Birkenau sur sa liste des grandes œuvres cinématographiques – mais sa date de sortie a tout changé

JTA — Le 11 septembre 2001 devait avoir eu lieu la première du plus grand film sur la Shoah jamais réalisé, une projection organisée dans le cadre d’un festival. Mais cette œuvre cinématographique très peu remarquée avait rapidement sombré dans l’oubli.

Parmi les acteurs, Steve Buscemi, Harvey Keitel, David Arquette, Michael Stuhlbarg et Mira Sorvino. « The Grey Zone » avait été écrit et réalisé par un acteur juif reconnu, Tim Blake Nelson. Le fameux critique Roger Ebert avait déclaré que c’était l’un des meilleurs films de l’année et il devait, plus tard, l’ajouter à sa liste des Grandes œuvres cinématographiques. Le long-métrage était tellement extraordinaire que Steven Spielberg lui-même avait réfléchi à le distribuer moins de dix ans après « La Liste de Schindler ».

Assurément, « The Grey Zone » avait attiré l’attention et l’intérêt de grands noms et des critiques qui avaient eu la chance de le voir. Et pourtant, le public devait ignorer le film dont la première, au festival international du film de Toronto, avait été annulée suite à la tragédie qui avait frappé les États-Unis. Il était ensuite resté à la traîne au box-office lorsqu’il était sorti, l’année suivante.

Le film ne parle pas de Justes vertueux, ou de bons nazis ayant connu la rédemption en sauvant des Juifs. Ce n’est pas non plus une œuvre insouciante où un père et son fils déambulent dans Auschwitz pour participer à un jeu, ou un film où un Adolf Hitler de bande dessinée agresse la caméra. « The Grey Zone » se distingue par l’absence des attributs habituels des films consacrés à la Shoah : l’abondance de musique, les accents torturés, les détournements mélodramatiques. Il se penche, en fait, sur les dilemmes moraux et philosophiques qu’avaient dû affronter les Sonderkommando, ces Juifs qui, dans les camps de la mort, étaient chargés de prendre en charge les dépouilles des victimes en échange d’un traitement légèrement meilleur de la part des nazis.

Puisant sur les écrits de Primo Levi et s’appuyant sur l’histoire vraie de la rébellion oubliée des Sonderkommando à Auschwitz, en 1944 – où les ouvriers juifs avaient détruit deux des quatre principaux crématoriums sur le site le plus meurtrier de toute l’Histoire de l’humanité – Nelson dépeint des personnalités réelles vivant leur réalité – avec des choix moraux qui, loin d’être noirs ou blancs, sont gris. Et « The Grey Zone » narre ce récit complexe pendant 108 minutes, avec grâce et avec humilité.

Comment un film d’une telle importance a-t-il donc pu être ainsi laissé pour compte ? L’arrivée dans les salles de « The Grey Zone » a été pratiquement mort-née – avec une première qui avait été prévue dans les heures qui avaient suivi les attentats contre le World Trade Center et le Pentagone, tandis qu’une fumée noire s’élevait encore de Manhattan.

Et pourtant, même si la date de sortie du film n’avait pas été aussi catastrophique, « The Grey Zone » avait été réalisé par Nelson – connu à l’époque pour son rôle d’ex-escroc bouffon dans le film « O’Brother » – et son casting était constitué d’acteurs américains qui ne s’étaient jamais réellement distingués pour leurs performances dramatiques.

Et Nelson, qui avait basé son film sur la pièce éponyme qu’il avait écrite, qui est lui-même fils d’un réfugié de la Shoah et qui s’était rendu à Dachau et à Auschwitz pour y faire des recherches, ne paraissait pas être le genre de réalisateur idéal pour aborder un sujet comme la Shoah avec le respect et l’humilité nécessairement requis.

Photo clandestine prise par un prisonnier des Sonderkommando en 1944, avec des cadavres brûlés en plein air à Auschwitz-Birkenau (Crédit : Domaine public)

Dans les vingt années qui se sont écoulées depuis la sortie du film, « The Grey Zone » a semblé étrangement visionnaire de ce qu’allait devenir le cinéma consacré à la Shoah. De plus en plus souvent, les drames évoquant la Shoah – comme « Le Pianiste » de Roman Polanski et des films en langue étrangère comme « Être sans destin » ou « Les Faussaires », ont dépeint les victimes de la Shoah de manière plus implacable, plus complexe au niveau moral.

De même, en 2015, le long-métrage hongrois « Le Fils de Saul » a semblé s’inspirer largement, par l’intrigue et le lieu de l’intrigue, de « The Grey Zone » par son même portrait des Sonderkommando. « Le Fils de Saul » a remporté l’Oscar du meilleur film étranger tandis que « The Grey Zone » a connu le destin des pionniers, solitaires et oubliés.

Toutefois, Nelston reste fier de sa contribution apportée au cinéma consacré à la Shoah. « Aucun travail que j’ai été amené à faire n’a autant d’importance pour moi que ‘The Grey Zone’, » confie-t-il à la JTA lors d’un entretien récent. « Et peu m’importe que la plupart des gens n’en aient jamais entendu parler ».

Nelson s’est entretenu avec la JTA pour un entretien à l’occasion du 20e anniversaire du film.

JTA: Parlez-moi de votre enfance en tant qu’enfant juif ayant grandi à Tulsa, dans l’Oklahoma, dans les années 1970.

Nelson : J’en ai déjà parlé, j’avais dit que cette enfance avait été étrangement exotique. Juif européen à Tulsa, fils d’un réfugié de la Shoah… nous étions à l’évidence différents. J’ai le sentiment d’avoir profité du meilleur de ces deux mondes.

J’ai grandi en tant que Juif, en fêtant Pessah dans la maison de mes grands-parents avec des assiettes et une argenterie que, d’une manière ou d’une autre, ils avaient amené d’Allemagne – mais j’ai aussi grandi dans l’Oklahoma, qui est également unique. Ce mélange des deux m’a donné un niveau à la fois d’intimité et de capacité à la prise de distance qui m’ont vraiment bien servi, notamment dans ma vie.

Quelle a été votre première expérience des films consacrés à la
Shoah ?

La mini-série « Holocaust », en 1978. D’autres films ont eu ensuite un effet similaire sur moi avec, bien sûr, « Shoah », « Hotel Terminus » et « La Liste de Schindler ».

Quelle est la part de fiction dans la révolte de Birkenau que vous décrivez ?

Le complot n’a presque rien de fictif. « The Grey Zone » s’appuie majoritairement sur le livre « Amidst a Nightmare of Crime: Manuscripts of Prisoners in Crematorium Squads Found at Auschwitz, » qui regroupe des manuscrits écrits par des sonderkommando et qui ont été retrouvés enterrés, et sur l’ouvrage « Auschwitz: A Doctor’s Eyewitness Account ».

Bien sûr, je me suis inspiré aussi des écrits de Primo Levi, de son livre « Les naufragés et les rescapés » – c’est un chapitre qui donne au film son nom. Le film a été aussi très influencé par le roman d’André Schwarz-Bart, « Le Dernier des Justes », et par les mémoires de Dario Gabai et de Filip Muller.

Etes-vous allé dans les camps pour préparer la réalisation de « The Grey Zone » ?

Je me suis rendu à Dachau et à Auschwitz pour écrire la pièce « The Grey Zone », qui avait été jouée à New York plusieurs années auparavant. Et nous disposions des plans d’architecture du musée de la guerre de Londres : nous avons donc été en mesure de reconstituer de manière très exacte deux des crématoriums qui avaient été finalement détruits lors du soulèvement de 1944.

L’une des deux photos montrant des Juifs entrer dans les chambres à gaz d’un camp de la mort nazi. A l’extérieur du crématorium V d’Auschwitz-Birkenau, des femmes entrent dans les chambres sous le prétexte de prendre une douche. (Crédit : Domaine public)

De manière intéressante, il y a quelques années, je suis retourné à Auschwitz avec mon fils Henry. Après la visite, dans le magasin de souvenirs de Birkenau, j’ai dit à mon fils en pointant du doigt un DVD : « Regarde, Henry, ils ont le DVD de ‘The Grey Zone’. » Le vendeur est arrivé précipitamment vers nous et il m’a dit : « C’est le meilleur film sur la Shoah qui n’a jamais été réalisé ». J’ai payé ma carte postale et je suis parti sans dire que j’en étais le réalisateur.

Quelles parties du processus meurtrier présentez-vous dans le film ?

Sur l’ensemble du film, il y a tous les aspects du parcours de la victime vers la mort qui sont présentés – en fait, jusqu’au ciel, parce qu’à la fin, vous voyez la fumée et ces cendres qui s’élèvent vers le ciel. Ce n’est pas ordonné – mais tout l’appareil de mort est montré, depuis la descente du train jusqu’au four, à l’exception d’un seul moment : Il était impossible pour moi de filmer l’intérieur d’une chambre à gaz pendant le gazage. On montre les Allemands en train d’introduire du Zyklon B. par le toit, on entend les cris à l’intérieur.

On avait tourné tout de suite après à l’intérieur de la chambre à gaz – avec cette masse de cadavres contre le mur. Mais c’était trop, trop horriblement réel, c’était presque pornographique. Heureusement, on a pu ne pas utiliser les images lors du montage.

Il y a aussi une scène de torture, mais on ne voit pas exactement ce que la victime est en train de subir. On a pris ces décisions parce qu’à un moment, tout montrer peut devenir un acte purement gratuit.

Vous teniez un rôle dans un film de Steven Spielberg quand vous vous êtes attaqué au montage de « The Grey Zone. » A-t-il vu votre
film ?

Je jouais alors dans « Minority Report » et on s’est très bien entendu tous les deux – et c’est toujours le cas. Je lui ai dit sur le tournage : « Je viens de réaliser ce film sur la Shoah. Vous accepteriez de le voir ? » et je lui ai montré la copie de travail. Je n’avais même pas la version définitive du film. Steven l’a regardé dans sa salle de projection pendant le week-end. Et il m’a dit : « C’est incroyable. J’adore. Écoute-moi : J’aimerais bien m’occuper de sa distribution par le biais de DreamWorks. » Il l’a ensuite montré à ses cadres, qui lui ont dit : « On ne s’occupe pas de films qui, au maximum, seront projetés dans peut-être seulement 750 salles, et le film va être comparé en permanence à ‘La Liste de Schindler’ – des comparaisons qui seront parfois favorables mais défavorables très probablement la moitié du temps. Ce n’est pas une bonne idée pour DreamWorks. » On l’a alors présenté à Lionsgate qui l’a distribué. Ainsi, oui, Steven a adoré le film et il m’a toujours apporté son soutien.

Pourquoi les personnages du film sont-ils imparfaits et peu flatteurs, contrairement aux victimes juives de presque tous les autres films consacrés à la Shoah ?

Le regard très particulier posé par Primo Levi sur les Sonderkommando, qui parvenaient à conserver un semblant de vie sauve en échange d’un certain niveau de participation, avait résulté du fait que Levi disait lui-même qu’il n’était pas capable d’affirmer avec certitude qu’il aurait agi différemment. Et j’ai donc considéré comme une quasi-obligation que mes personnages soient imparfaits, comme vous et moi. Je m’identifie avec tous les Juifs que je présente dans le film, et de manière réellement personnelle. Et même si tous les personnages sont très différents les uns des autres, ils ont des conversations qu’ont pu avoir, selon moi, la majorité de ceux qui ont dû affronter le même dilemme : Travailler dans les chambres à gaz et remplir les fours, ou disparaître dans les fours.

L’auteur italien Primo Levi, le 10 décembre 1984. (Crédit : AP Photo)

Pensez-vous que « The Grey Zone » n’a pas été pris au sérieux parce que vous êtes vous-même connu pour être un acteur de comédie ?

Je pense qu’avoir été connu comme le Delmar de « O’Brother » n’a pas aidé. Cela n’a pas aidé non plus que j’engage comme acteurs des amis comme Steve Buscemi et David Arquette – particulièrement David Arquette, que les critiques n’ont jamais salué à la hauteur de son talent. Au moins Steve était reconnu comme un acteur sérieux, ce qui n’était pas le cas de David. Et en fait, « The Grey Zone » a été rejeté par un membre de l’organisation Hollywood Foreign Press Association, qui a refusé qu’une projection soit organisée. Ce type a dit que « ce film est infâme et offensant de par ce qu’il tente de décrire ». Cela a été, pour moi, le pire de toutes nos tentatives de faire sortir le film en tâchant d’attirer l’attention des spectateurs. Et ça a été navrant.

Regrettez-vous d’avoir engagé vos amis comme acteurs dans le film ?

Absolument pas, parce qu’avant tout, c’était le seul moyen pour moi de pouvoir réaliser le film. Avi Lerner, qui a financé « The Grey Zone », avait besoin d’acteurs connus pour certains rôle. Une fois que David Arquette et moi avons travaillé sur son rôle, j’ai eu la conviction qu’il serait bon. L’âme de son personnage habite David qui est un homme d’une sensibilité incroyable, bien au-delà de toutes les comédies dingues qu’il présente au monde. Il sait ce que c’est que ce sentiment de honte et de remise en question – tout à fait sémite. Et la Shoah est présente dans son arbre généalogique familial. Je voulais David. Et en ce qui concerne Steve Buscemi, je pense qu’il était parfait pour le rôle, et il est formidable dans le film.

Harvey Keitel, de son côté, ne voulait pas interpréter un Juif même s’il est Juif lui-même [Il prête ses traits à un officier nazi dans le film]. Et j’ai aimé la manière dont Keitel a parlé du film avec moi, et j’ai aimé aussi la manière dont il m’a aidé pour que le film puisse voir le jour. Harvey Keitel a été le premier à monter à bord. Il était clairement le plus déterminé, parmi tous les acteurs, à faire du film un moment de cinéma extraordinaire. Donc non, je ne le regrette pas.

Quel a été l’impact du 11 septembre sur la sortie du film ?

Quand je me suis réveillé dans la matinée du 11 septembre 2001, je suis tombé sur un article sur le film écrit dans le Toronto Star qui était très exactement ce qu’on attendait. Le critique avait tout compris. Je devais prendre le petit-déjeuner avec Roger Ebert ce matin-là. Avant le petit-déjeuner, je suis allé à son émission de radio et il était enthousiaste au sujet du film. Et la première devait avoir lieu le soir même. Dans la soirée du 11 septembre.

Et j’étais là, à cette émission de radio, en train de me dire : « Mon Dieu, les gens comprennent ce que j’ai voulu dire dans le film. Ils l’apprécient. Tous les risques que nous avons pu prendre ont valu le coup ». Et j’ai levé le regard, j’ai vu les images qui montraient les avions s’écraser dans les tours. Et j’ose dire que cela a eu un impact sur l’avenir du film. Et bien sûr, cet impact a commencé à se faire ressentir avec l’annulation de la première qui était prévue ce soir-là.

De la fumée s’élève des tours jumelles en feu du World Trade Center après que des avions détournés se soient écrasés sur les tours, à New York, le 11 septembre 2001. (AP Photo/Richard Drew, File)

Avez-vous pu organiser au moins une fois une projection appropriée du film après cette tragédie ?

Oui. En fait, ma mère devait aller à la projection du 11 septembre à Toronto. Mais elle a finalement vu le film lors d’une projection un an plus tard, qui a été suivie par une séance de questions/réponses. Elle a levé la main. Je me suis dit « Oh, mon Dieu ! » et elle a dit : « Je suis la mère de Tim. Et Tim sera le tout premier à vous dire que je n’apprécie pas toujours ce qu’il fait. Par exemple, sa dernière pièce de théâtre, j’ai pensé que c’était une horreur ! Mais Tim, en ce qui concerne ce film, je suis émerveillée ». Et cela a beaucoup signifié pour moi parce que ma mère est, disons… avare d’éloges. Et cela a donc été un sentiment très fort quand ces éloges sont arrivés.

Vingt ans après, tirez-vous encore la même fierté de votre film ?

Oui. Je suis incroyablement fier de mon film et de mon travail de scénariste et de réalisateur. Et j’éprouve beaucoup de reconnaissance, encore aujourd’hui, à l’égard d’Avi Lerner qui l’a financé, et j’éprouve aussi beaucoup de gratitude à l’égard de ces gens incroyables qui m’ont tant appris sur la réalisation pendant le tournage. Il y a eu ce travail formidable de groupe. Et je suis aussi très fier d’avoir eu cette équipe précisément pour travailler sur ce projet.

Que représente « The Grey Zone » dans votre carrière professionnelle ?

Aucun travail que j’ai été amené à faire n’a une autant d’importance pour moi que ‘The Grey Zone’ et peu importe que la plupart des gens n’en aient jamais entendu parler. Le plus ironique dans l’histoire, c’est que les gens me connaissent à cause de mon apparition dans « Scooby-Doo 2 » mais qu’ils n’ont jamais entendu parler de « The Grey Zone. »

« The Grey Zone » est actuellement disponible en streaming gratuitement (avec des publicités) sur Amazon Prime, IMDB TV et Tubi. Il est à la location sur des divers services VOD.

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