‘Son of Saul’, un film époustouflant sur la Shoah
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‘Son of Saul’, un film époustouflant sur la Shoah

Le meilleur film de Cannes nous emmène à l'intérieur des camps d'extermination et nous laisse frissonnant d’émotions

Une scène du film "Son of Saul" (Crédit : Festival de Cannes)
Une scène du film "Son of Saul" (Crédit : Festival de Cannes)

CANNES – Le Festival de Cannes touche à sa fin, et cette année, l’événement était sismiquement sémite. La bigoterie visible est peut être en hausse dans ce merveilleux pays des fromages au lait cru et des délicieuses pâtisseries, mais à la prestigieuse soirée d’été de la France, il n’était question que des Juifs, des Juifs et encore des Juifs dans les films les plus évoqués.

Un aperçu : « Son of Saul » [« Fils de Saul »] est le meilleur film du festival, et aussi le plus difficile à regarder. Ce n’est pas le genre de film qu’on va voir au cinéma pour passer une soirée agréable.

Cette production hongroise dirigée par le nouveau venu, Lásló Nemes, est peut-être l’une des œuvres les plus marquantes de l’art cinématographique sur l’Holocauste qui n’est jamais été produit. J’ai conscience que c’est une grande déclaration mais je vous assure que ce n’est pas le soleil méditerranéen qui tape sur ma tête qui me fait dire ça.

Tourné dans un style employant de longue prise de vue, et utilisant de manière novatrice le cadrage, un focus peu profond, un fond sonore expressif et plein d’autres tours de passe-passe cinématographique classiques, « Son of Saul » est autant un film qu’une réponse à l’affirmation « ne jamais oublier ».

Ce film raconte l’histoire d’un membre du Sonderkommando qui aurait ou n’aurait pas vu son fils dans l’une des chambres à gaz.

En nous plongeant à l’intérieur des camps d’extermination d’une nouvelle (et oserais-je le dire habile) manière, Nemes bouscule les conventions des films sur l’Holocauste qui sont indéniablement devenus prévisibles. Ce film est comme un choc électrique qui nous parcourt le corps.

Ce qui est remarquable dans ce film, c’est qu’il s’agit d’une provocation psychologique, qui ne choque pas pour choquer. Ce n’est pas un film gore.

En utilisant de longues prises hautement chorégraphiées (penser à « Gravity » ou « Children of Men »), les horreurs prennent dans les coins de l’écran, et la tension par les scènes qui n’en finissent pas en devient presque insupportable.

Il y a juste une mince ligne directrice – qui suit notre acteur principal (Géza Röhrig) sur une tâche de Sisyphe – qui reste suffisante pour que nous absorbions l’enfer des heures les plus sombres de l’humanité. Nemes, qui a travaillé comme assistant du cinéaste légendaire Béla Tarr, est sorti en force avec un chef-d’œuvre.

Portman a l’air morose mais reste fabuleuse sous la pluie

« A Tale of Love and Darkness », un autre premier film d’une nouvelle réalisatrice, est loin d’être au même niveau que « Son of Saul », mais n’est pas aussi mauvais que certains l’ont suggéré. Adaptant le merveilleux mémoire d’Amos Oz, Natalie Portman (qui a elle-même endossé le rôle de Fania, la mère maudite) l’actrice israélo-américaine – et l’égérie de Dior – a fait un noble effort.

Natalie Portman dans son premier long métrage, « A Tale of Love and Darkness » (Crédit : Festival de Cannes)
Natalie Portman dans son premier long métrage, « A Tale of Love and Darkness » (Crédit : Festival de Cannes)

Le début du film est fidèle au livre, et raconte des anecdotes que ce que signifie grandir dans la pauvreté à Jérusalem pendant le mandat britannique.

Puis le focus glisse et se concentre sur la dépression invalidante de Fania, une chose très difficile à filmer. Une bonne partie du film se résume à regarder Natalie Portman morose sous la pluie. (Elle a quand même l’air fabuleuse, je vous l’assure.)

La prose d’Oz s’entend grâce à la narration qui complète le film. Ses opinions sur la mémoire et la famille ajoutent un poids considérable. Le lieu où le film a été tourné, dans la Vieille Ville, ajoute une belle touche, aussi. Si vous retournez en arrière à travers les couloirs de votre esprit, il n’y a rien de telles que ses rues sinueuses.

Une simple ‘pensée’

Avec toute la publicité autour du film de Portman, qui aurait pensé que le meilleur film israélien cette année serait d’un inconnu du nom d’Elad Keidan qui nous emmènerait dans une promenade à travers Haïfa ?

Une scène du film israélien "Afterthought" (Crédit : Festival de Cannes)
Une scène du film israélien « Afterthought » (Crédit : Festival de Cannes)

« Afterthought » est une histoire très simple presque hirsute. Deux hommes marchent. L’un monte les escaliers du Mont Carmel, l’autre les descend.

Ils rentrent en conversation en cours de route, lorsqu’ils se rencontrent au milieu, puis, essentiellement, « échangent » sur ce qu’ils vont rencontrer. Le jeune homme est en chemin pour aller prendre un bateau, dans l’espoir de quitter le pays, tandis que le vieil homme est à la recherche de la boucle d’oreille perdue de sa femme.

Vraiment, le film est juste une excuse pour jeter un coup d’œil sur la culture israélienne et se prélasser dans la sagesse infinie de la rue.

La promenade nous emmène à travers les quartiers de l’humour et de la mélancolie et, tandis que certains téléspectateurs moins aventureux se demanderont : « Mais de quoi parle ce film ? », d’autres, plus attentifs répondront : « de tout ! ».

Le script sur la moralité de Woody Allen

En parlant de philosophie, nous en arrivons au film de Woody Allen « Irrational Man ».

Toujours adoré en France (il a longtemps prétendu que ses films « gagnaient quelque chose dans la traduction »), ce nouveau film est essentiellement un drame, ou une pièce sur la morale, avec quelques moments drôles.

Joaquin Phoenix et Emma Stone dans ' Irrational Man' de Woody Allen (Crédit : Festival de Cannes)
Joaquin Phoenix et Emma Stone dans ‘ Irrational Man’ de Woody Allen (Crédit : Festival de Cannes)

Le film se déroule dans un campus universitaire. Il se concentre sur l’histoire d’un professeur star (Joaquin Phoenix, un Juif avec des parents hippie New Age) qui arrive en ville avec toutes sortes de mishegas [folies].

Il ne peut pas écrire, il est ivre tout le temps et il est impuissant – si bien que, et naturellement, tous les élèves lui tombent à ses pieds. Lui et Emma Stone vont établir une relation (non sexuelle [d’abord]). Ils ont de longues conversations sur la morale de la culpabilité, le crime et le châtiment et, en raison de circonstances étranges, Phoenix n’arrive plus à parler mais simplement à faire. Est-ce que tuer peut se justifier, demande-t-il ?

Plus intéressant encore, pour ceux qui sont obsédés par la vie derrière la caméra, Woody vous demande comment vous réagiriez si vous découvriez que quelqu’un que vous aimiez a commis un crime violent.

Retour à Amy

En parlant de shandas [honte en yiddish], si on parlait de ce Mitch Winehouse ? Si vous ne reconnaissez pas le nom, pensez à la chanson ‘Rehab’. Après le refrain, il y a cette ligne : « I ain’t got the time/and my Daddy says I’m fine » [« Je n’ai pas le temps / et mon papa dit que je vais bien »].

C’est bien Amy Winehouse qui chante, bien sûr – la jeune juive brillante et douée du nord de Londres qui, si vous en croyez le documentaire, « Amy », a été essentiellement poussé dans une carrière dont elle ne voulait pas, par, entre autres personnes, son père qui semble un peu louche.

Elle a commencé comme une chanteuse de jazz et a commencé à boire. Et, au lieu de soigner son addiction, a fait l’album « Back to Black » et est devenue une superstar internationale. Elle n’avait pas la force mentale nécessaire pour ce genre de vie et mourut cinq ans plus tard.

« Back to Black » est l’un des plus beaux et meilleurs albums pop / R & B qui n’a jamais été produits. Donc ce documentaire, réalisé exclusivement à partir de vidéos personnelles et de performances en live, pointe aussi son doigt accusateur vers nous, qui avons profit » de sa douleur. C’est un film très bien fait et triste.

Une scène du film "Dégradé" des jumeaux Tarzan et Arab Nasser de Gaza (Crédit : Festival de Cannes)
Une scène du film « Dégradé » des jumeaux Tarzan et Arab Nasser de Gaza (Crédit : Festival de Cannes)

Autre chose qui intéressera les Juifs est le film « Dégradé » réalisé par les jumeaux Tarzan et Arab Nasser de Gaza. (Ce sont leurs pseudonymes mais les deux jeunes hommes sont en effet des jumeaux.) Essentiellement une pièce de théâtre filmée, l’action se déroule dans un salon de beauté tandis que les combats dans les rues obligent douze femmes à rester coincées à l’intérieur.

En tête du peloton, il y a Hiam Abbas, incarnant une nouvelle divorcée imperturbable. On retrouve aussi dans cette foule de femmes, une immigrante russe qui est la propriétaire de la boutique, une libertine dépendante des pillules et une femme religieuse complètement couverte.

Alors que la tension monte, les femmes discutent de leurs malheurs et, alors qu’aucune d’entre elles ne sont exactement pas fans de l’Etat juif, la plupart de leur colère est dirigée contre, de leurs propres mots, les voyous du Hamas.

Ne vous inquiétez pas – il y a encore de la place pour les ronchonnements contre le Fatah, les plaintes contre les gangsters locaux et la Power Company (qui ne semble pas être capable de donner les bonnes dates des blackouts) et pour les problèmes universels comme les maris paresseux, les drones israéliens qui brouillent la télévision câblée.

Mais c’est le Hamas qui commence en faisant feu sur un bandit local (qui, naturellement, est amoureux de l’une de nos coiffeuses).

« Dégradé » n’est pas un chef-d’œuvre. C’est un premier film, à faible budget qui plus est.

Et il est par moment lent. Mais, compte tenu du fait qu’il n’y a que quelques films qui sortent de Gaza en ce moment (autre que celui-ci, la somme totale est égale à zéro ; et la dernière salle de cinéma là-bas a fermé en 1987), il est intéressant de jeter un œil sur celui-ci. La politique n’est pas son objectif principal, les gens le sont.

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