Mi-avril, une photo montrant un soldat israélien en train de donner des coups de massue sur une statue de Jésus dans le village chrétien de Debel, au sud du Liban, a été publiée sur Internet. Elle s’est rapidement propagée sur les réseaux sociaux et a fait la une des médias grand public, provoquant une énième vague de condamnations à l’encontre d’Israël.
La plupart des versions de la photo diffusées comportaient un filigrane bien visible, près du centre de l’image, avec le pseudo X du journaliste palestinien Younis Tirawi.
Tirawi n’était toutefois pas l’auteur de la photo. C’est en réalité un autre soldat qui a pris cette image controversée et l’a publiée sur les réseaux sociaux, où Tirawi, membre d’un groupe de détectives du Web qui passent au crible les publications en ligne des soldats pour recueillir des preuves d’actes répréhensibles, l’a repérée et l’a révélée au monde entier.
Cette affaire, qui a rapidement donné lieu à des excuses, a mis en évidence ce que les détracteurs qualifient de mauvais traitements généralisés infligés aux civils par l’armée israélienne et de mépris envers les chrétiens.
Elle a également mis en lumière l’incapacité de Tsahal à réprimer les soldats qui publient en continu des photos, des vidéos et d’autres contenus sur les réseaux sociaux, s’exposant ainsi eux-mêmes et d’autres à des accusations de fautes professionnelles, souvent justifiées, et fournissant des arguments aux (trop) nombreux détracteurs de l’État hébreu.
Quelques semaines plus tard, le 6 mai, une autre photo, prise dans le même village, est apparue. On y voyait des soldats en train de placer une cigarette dans la bouche d’une statue de la Vierge Marie. Comme d’autres, elle avait été découverte sur le compte Instagram d’un soldat.
Suite à la destruction d’une statue de Jésus, le chef d’état-major de Tsahal, le lieutenant-général Eyal Zamir, a déclaré que les soldats, qu’ils appartiennent à l’armée régulière ou à la réserve, « ne doivent pas utiliser les réseaux sociaux pour diffuser des messages controversés ou se mettre en avant ».
« C’est une limite à ne pas franchir, et ceux qui le feront feront l’objet de mesures disciplinaires », avait-il souligné fin avril.
L’armée ne cesse de répéter ce message depuis le début de la guerre à Gaza. Lorsque des milliers de soldats sont entrés dans l’enclave à la suite du pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023 contre Israël, beaucoup ont emporté leur téléphone portable avec eux.
Il s’en est suivi une multiplication des photos et vidéos mises en ligne par les soldats sur les réseaux sociaux, offrant ainsi un flux constant de contenu aux détracteurs d’Israël.
Si les actes filmés ou photographiés ne constituent généralement pas des crimes de guerre, ils témoignent néanmoins du non-respect du code éthique de Tsahal par certains soldats, ainsi que d’un mépris cruel envers les civils et leurs biens. Cela ternit la réputation d’une armée déjà mal perçue par une grande partie du monde.
De plus, des contenus montrant le visage de soldats ont été utilisés par ceux qui cherchent à dévoiler leur identité et à les poursuivre lorsqu’ils se rendent à l’étranger.
Parmi les actes filmés et partagés par les soldats à Gaza, on peut citer des soldats brûlant un Coran et d’autres livres, écrasant une pancarte « I love Gaza » avec un char, vandalisant des biens, tirant sans discernement, ainsi que de nombreuses photos découvertes par Tirawi montrant des militaires posant avec de la lingerie trouvée dans les maisons de Gazaouis.
« Ce que nous avons constaté dans le conflit actuel, ce n’est pas seulement le volume [des publications], mais aussi le fait que les soldats n’hésitent pas à mettre en ligne des vidéos, parfois en montrant leur visage », ou d’autres éléments permettant de les identifier, a déclaré Eran Shamir-Borer, directeur du Centre pour la sécurité et la démocratie à l’Institut israélien de la démocratie (IDI).
« Ils n’ont même pas honte de ce qu’ils font. »
En janvier, l’armée israélienne a sanctionné un soldat qui avait publié une vidéo de lui-même tirant plusieurs coups de feu en direction de Gaza. Il a été condamné à vingt jours de prison militaire.
À l’instar des faits survenus au Liban, Tsahal a condamné ce comportement après la diffusion de la vidéo, le qualifiant de « fait grave qui ne correspond pas aux valeurs de Tsahal ni aux normes attendues des soldats de combat et de leurs commandants ».
Essor de l’utilisation des réseaux sociaux
Shamir-Borer a fait remarquer que l’augmentation du nombre de soldats publiant des contenus contraires à l’éthique sur Internet est probablement due à une utilisation généralisée des réseaux sociaux.
L’armée est confrontée aux réseaux sociaux depuis l’essor de Facebook et Twitter, il y a près de vingt ans. Elle a mis en place diverses interdictions et directives au fil des ans pour empêcher les soldats de publier des contenus répréhensibles en ligne, mais leur application a toujours été, au mieux, inégale.
Le fait que la plupart de ces soldats soient des réservistes, souvent moins disciplinés que les soldats en service actif, contribue également à ce phénomène, selon l’expert de l’IDI.
Cependant, il a souligné que des changements plus profonds dans les normes et les comportements, tant au sein de Tsahal que dans la société israélienne, étaient également un facteur important.
Selon une enquête de l’IDI, le nombre de personnes interrogées qui estiment que l’armée israélienne n’est pas en mesure de remplir sa mission en raison de son attachement au principe consistant à éviter les morts inutiles et à minimiser les préjudices causés à des innocents est en augmentation depuis quelques années.
En octobre 2025, 65 % des Israéliens juifs interrogés partageaient cette opinion, soit une hausse de cinq points par rapport à l’année précédente.
« Nous attendons de tous nos soldats qu’ils agissent conformément au code d’éthique de Tsahal », a déclaré un représentant de l’armée au Times of Israel, tout en précisant qu’aucune nouvelle directive officielle n’avait été introduite à la suite des incidents récents.
Intitulé « L’esprit de Tsahal », le code d’éthique de l’armée israélienne repose sur une série de valeurs, notamment la préservation de la dignité humaine, ainsi que sur des règles pratiques visant à garantir le professionnalisme et la discipline. Le concept de « pureté des armes », qui figure parmi ses principes fondamentaux, vise à limiter l’usage de la force au strict nécessaire pour accomplir une mission.
Tsahal veille non seulement à ce que les soldats se comportent de manière appropriée, mais aussi à ce que les publications des soldats sur les réseaux sociaux ne contiennent aucun contenu sensible.
La préoccupation ne se limite pas à la documentation des fautes professionnelles et à l’identité des soldats ; elle concerne également les enregistrements susceptibles de compromettre la sécurité opérationnelle en divulguant des informations classifiées qui pourraient mettre en péril le personnel et fournir des renseignements à des acteurs hostiles.
L’armée a déclaré qu’elle « veillait en permanence à la sécurité des informations et à celle de son personnel », soulignant que les directives régissant la « documentation et la publication en ligne susceptibles d’être utilisées par des acteurs hostiles » s’appliquaient aussi bien aux conscrits qu’aux réservistes.
Les violations, a-t-elle précisé, font l’objet de mesures disciplinaires et de sanctions « selon les besoins ».
Tsahal a commencé à mettre en place de nouveaux outils technologiques pour surveiller les publications en ligne de ses soldats, notamment un système utilisant l’intelligence artificielle (IA) baptisé « Morpheus » conçu pour surveiller les comptes publics des soldats.
Le porte-parole de Tsahal auprès des médias internationaux, le lieutenant-colonel Nadav Shoshani, a récemment déclaré au Times of Israel que si la question des fautes commises par les soldats et de la documentation visuelle de ces incidents reste un problème persistant, l’ampleur du phénomène a diminué au cours de la guerre, grâce à l’accent accru mis par l’armée sur la conduite éthique et la discipline sur les réseaux sociaux.
« C’est toujours un problème ; c’est toujours quelque chose dont nous nous occupons », a assuré Shoshani, soulignant que Tsahal doit continuellement renforcer son message sur la conduite appropriée et les dangers de la publication de contenus problématiques en ligne auprès de chaque nouvelle promotion de soldats.
« Nous n’en sommes pas encore là où nous le souhaiterions, mais la situation s’est nettement améliorée », a-t-il ajouté, expliquant que si, au début de la guerre, des publications contestables étaient mises en ligne presque quotidiennement par des soldats, les incidents sont aujourd’hui bien moins fréquents.
Cependant, Shamir-Borer a déclaré que les mesures limitées mises en œuvre par Tsahal pour faire face à de tels incidents étaient « trop peu et bien trop tard », avertissant qu’une érosion significative des valeurs et des normes éthiques de l’armée avait déjà eu lieu et que sa réputation avait déjà été considérablement entachée.
De la responsabilité au doxxing
La prolifération de ces vidéos a alimenté un débat plus large sur la responsabilité, certains faisant valoir que les messages publiés sur les réseaux sociaux ont révélé des comportements que Tsahal n’a pas voulu ou n’a pas pu maîtriser.
« Un jour, lorsque la population de Gaza commencera à faire son deuil, elle voudra savoir qui sont les criminels qui ont tué ses proches », a déclaré Tirawi à l’agence de presse publique turque Anadolu, ajoutant que « ces documents seront un outil de justice lorsque ce jour viendra ».
L’armée israélienne est depuis longtemps accusée de ne pas demander de comptes aux soldats soupçonnés d’avoir eu un comportement criminel.
En 2024, l’organisation de défense des droits de l’Homme Yesh Din a publié un rapport critiquant sévèrement le Mécanisme d’évaluation des faits de l’état-major (FFA Mechanism), chargé de mener des enquêtes préliminaires sur les violations présumées du droit de la guerre et de conseiller le procureur général militaire quant à l’opportunité d’ouvrir des enquêtes pénales sur de tels faits.
Selon ce rapport, cet organe « ne cherche pas à enquêter correctement sur les soupçons de crimes de guerre », affirmant que « plusieurs incidents transmis au Mécanisme [d’évaluation des faits] pour examen en 2014 étaient toujours en cours d’examen en 2022 ».
En août, l’ONG britannique Action on Armed Violence a également rapporté que 88 % des enquêtes menées par Tsahal entre octobre 2023 et juin 2025 sur des crimes de guerre présumés commis par des soldats à Gaza et en Cisjordanie étaient « soit toujours en cours d’examen sans aucune information publique sur leur avancement, soit classées sans qu’aucune infraction n’ait été constatée », ajoutant que la plupart de ces enquêtes n’étaient ouvertes que « pour les accusations les plus graves ou les plus médiatisées d’actes répréhensibles commis par leurs troupes ».
Par ailleurs, le volume considérable de séquences vidéo a favorisé la création de bases de données en ligne dédiées à la collecte et l’indexation de documents que les critiques estiment pouvoir constituer des preuves d’actes criminels.
L’un de ces projets, lancé par l’unité d’investigation de la chaîne qatarie Al Jazeera, a rassemblé quelque 250 images et vidéos, pour la plupart publiées par des soldats israéliens, qui, selon la chaîne, pourraient documenter d’éventuels « crimes israéliens ».
Cette collection comprend des vidéos et des photos de soldats posant avec les biens de Palestiniens ayant fui, se moquant des Gazaouis ou se tenant à côté de détenus aux yeux bandés.
Bon nombre de ces vidéos semblent montrer des actions courantes, comme la destruction de bâtiments vides à l’explosif ou au bulldozer, ou encore un commandant prononçant un discours devant ses troupes. Une vidéo signalée par la chaîne qatarie montre des soldats dansant la hora avec l’ancien secrétaire d’État américain Mike Pompeo, aux abords de Gaza.
Circulating video footage shows former CIA Director and former United States Secretary of State Mike Pompeo dancing with Israeli soldiers during his recent visit to Israeli settlements near Gaza. pic.twitter.com/b4gCqL3BBN
— Quds News Network (@QudsNen) March 19, 2024
Dans certains cas, les soldats apparaissant à l’écran sont identifiés par leur nom complet et leurs coordonnées personnelles, ce qui pourrait exposer les militaires au « doxxing » – terme désignant la divulgation des données personnelles d’une personne, permettant ainsi aux militants anti-Israël de les localiser et de les harceler, voire d’engager des poursuites judiciaires à l’étranger.
À l’avant-garde de cette campagne de doxxing se trouve le groupe militant anti-sioniste, la Fondation Hind Rajab (HRF).
Basé en Belgique, ce groupe, nommé en l’honneur d’une fillette de Gaza âgée de 6 ans et tuée en janvier 2024, a déposé des dizaines de plaintes pénales contre des soldats et des responsables israéliens en visite ou stationnés dans des pays européens au cours des deux dernières années.
La HRF, fondée par des militants belges liés au groupe terroriste chiite libanais du Hezbollah, utilise les réseaux sociaux pour identifier des soldats israéliens, puis suivre leurs déplacements à l’étranger, déposant des plaintes pénales et des demandes de poursuites dans tous les pays où ils se rendent, dans le but de les faire juger pour de prétendus crimes de guerre.
Si la HRF a poussé certaines autorités européennes à placer brièvement des soldats en détention et a obligé un Israélien en visite au Brésil à fuir par crainte d’être arrêté, elle n’a jusqu’à présent réussi à obtenir aucune poursuite judiciaire.
Aucun soldat visé par la HRF n’a été condamné – ni même formellement traduit en justice – pour des infractions présumées commises à Gaza. Mais ses activités, ainsi que celles de groupes similaires, ont conduit l’armée israélienne à interdire strictement la publication de photos montrant le visage de soldats, une mesure qu’elle réservait auparavant aux seuls officiers supérieurs.
Plus tôt cette année, le groupe a pris pour cible le comédien israélien Guy Hochman, déposant une plainte auprès des autorités canadiennes l’accusant de « propagande militaire et d’incitation à la haine en lien avec la guerre d’Israël contre Gaza ».
Suite à cette plainte, Hochman a été placé en détention et interrogé pendant six heures à son arrivée à Toronto avant d’être finalement relâché.
La HRF a également déposé plainte aux États-Unis, mais le gouvernement américain n’a pas engagé de poursuites.
Les plaintes de la HRF contre Hochman, entre autres, ne reposent généralement pas sur des allégations spécifiques de crimes de guerre. Elles visent plutôt à obtenir des poursuites sur la base du simple fait qu’une personne a servi dans Tsahal, indépendamment de sa propre conduite.
Mais si le fait d’être identifié comme soldat de Tsahal peut exposer des individus à des abus et au harcèlement, seuls ceux dont il est prouvé qu’ils ont commis des crimes présumés identifiables courent un réel danger juridique, selon Shamir-Borer.
« Le simple fait de servir dans Tsahal… n’est pas en soi une violation dans la plupart des pays », a-t-il déclaré. « Il faut également établir un lien entre un individu spécifique et un incident spécifique où la loi aurait été violée. »
la Communauté du Times of Israël !
