Un père dans l’ombre : comment l’identité de Liam Or-Nassar a été cachée pour le protéger
Quand son fils mi-Juif mi-Arabe a été kidnappé le 7-Octobre, Ramzi Nassar a décidé que la vérité sur l'identité de Liam devait être tue, pour que le Hamas ne le traite pas comme 'le fils d'un traître'
Quand son fils a été kidnappé à son domicile du kibboutz Reïm et emmené à Gaza en tant qu’otage le 7 octobre 2023, Ramzi Nassar a rapidement compris que son identité pourrait mettre la vie de son fils en danger.
Nassar, en tant qu’homme arabe musulman marié à une femme juive, craignait en effet que son fils de 18 ans ne soit considéré par les terroristes islamistes- en plus de sa condition d’otage – comme un symbole de défection et de manque de loyauté manifeste.
C’est ainsi que l‘otage Liam Or-Nassar est devenu Liam Or dans toutes les mentions officielles et médiatiques de son nom, son père ayant pris la difficile décision de rester dans l’ombre et de ne pas faire campagne publiquement pour la libération de son fils.
« Si le Hamas l’avait su, cela aurait pu nuire à Liam. Le fait que son père musulman soit marié à une femme juive aurait été mal accueilli par l’autre camp – même si cela n’est pas interdit par l’islam. Liam aurait pu être considéré comme un traître, comme le fils d’un traître », a indiqué Nassar au site d’information Ynet. « C’est en me basant sur un calcul froid que j’ai pris cette décision douloureuse. »
« Nous ne voulions pas non plus que ses ravisseurs lui attribuent une ‘valeur plus élevée’ et qu’ils le gardent plus longtemps, si son cas devenait un événement médiatique majeur ici, en Israël. »
C’est dans cette interview d’Ynet, un entretien qui a été diffusé vendredi, que Nassar a publiquement révélé, pour la première fois depuis l’enlèvement de son fils, qu’il était le père de Liam.
Nassar, sa femme Dana Or et leurs enfants vivaient tous à Reïm. Lors de l’attaque du 7-Octobre, alors que les terroristes du Hamas envahissaient le kibboutz, Nassar avait contacté Liam, qui vivait à proximité, dans le quartier des jeunes. Son fils avait d’abord répondu.
« Nous avons échangé des SMS. Il m’a raconté qu’il entendait des gens dehors, des bruits de pas, des cris, des rafales de coups de feu. Je… l’ai exhorté à rester dans la pièce sécurisée. Il m’a répondu : ‘Papa, j’ai peur.' »
Et ensuite, Liam a cessé de répondre. Ses parents, qui s’étaient réfugiés dans leur propre pièce sécurisée avec leurs autres enfants, ont désespérément essayé de l’appeler et de lui envoyer des SMS. En vain.
« Je lui ai envoyé plusieurs SMS pour qu’il réponde, mais il n’a pas répondu. J’ai vérifié la localisation de son téléphone, qui se trouvait toujours dans sa chambre. Nous recevions des messages concernant des terroristes dans des maisons, des incendies. Les deux amis qui étaient avec nous dans la pièce sécurisée recevaient des nouvelles terrifiantes du festival Supernova. À la télévision, des images montraient des camionnettes [du Hamas] à Sderot. Nous ne comprenions pas, nous étions complètement incrédules. Nous attendions l’armée avec un sentiment d’impuissance terrible, difficile à décrire. Et nous avions perdu tout contact avec Liam. »
Et la terrible nouvelle est tombée.
« La petite amie de Liam m’a appelé en pleurant. Elle m’a dit qu’un camarade de classe lui avait envoyé une photo de Liam. Elle était sous le choc, et elle n’arrivait pas à me l’envoyer. J’ai appelé le garçon et je lui ai demandé la photo. Je l’ai regardée : Liam, vêtu uniquement d’un caleçon, était ligoté dans un tunnel. Une partie de mon esprit me disait : ‘C’est Liam, c’est ton fils.’ Une autre partie me disait : ‘C’est faux, c’est impossible.’ Mais mon cœur me disait : ‘Ramzi, c’est ton fils, et tu le sais.’ Guy, le frère de Liam, était à côté de moi. Il a vu la photo et il a poussé un cri terrifant. »
Les forces armées ont fini par arriver, et elles ont débarrassé le kibboutz des terroristes du Hamas qui l’avaient envahi. La famille, évacuée vers le centre d’Israël, a désormais dû faire face à sa nouvelle situation. La décision de taire l’identité de Liam est intervenue quelques heures après son enlèvement. La famille a ainsi officiellement supprimé le « Nassar » du nom de famille de Liam.
« En changeant le nom d’un adulte en son absence, nous avons créé un précédent dans l’État d’Israël « , a déclaré Nassar.
Quant à sa propre décision de rester dans l’ombre, Nassar a confié que cela avait été un choix « très douloureux ».
« J’étais dévasté de devoir garder le silence à cause de mon identité, de mes origines, dans le pays même où je vis, par crainte que cela puisse faire courir des risques supplémentaires à mon fils, que ce soit à Gaza ou ici en Israël. Cela m’a amené à réfléchir à la réalité dans laquelle je vivais. Si changer le nom de famille a été une décision extrêmement douloureuse, toutes les décisions que nous avons prises visaient uniquement à protéger Liam. »
Liam a finalement été relâché après 54 jours de captivité, lors de la trêve d’une semaine conclue en novembre 2023.
« Il est difficile de décrire les sentiments que j’ai éprouvés le jour de sa libération », s’est souvenu Nassar. « La situation la plus proche à laquelle je peux comparer ce que j’ai traversé ce jour-là est la naissance d’un enfant. »
« J’attendais une photo, quelque chose de tangible, pour m’assurer que Liam allait bien. Je me souviens avoir vu une photo de lui dans le fourgon, saluant d’un signe de a tête un soldat qui se trouvait là, puis continuant son chemin. Rien n’était comparable à cela. Quand nous nous sommes enfin retrouvés, j’ai couru vers lui, il a couru vers moi, nous sommes tombés dans les bras l’un de l’autre. La première chose que Liam m’a dite, c’est : ‘Je vais bien, papa, je vais bien.’ … C’est à ce moment-là que j’ai senti que je pouvais à nouveau respirer. »
« Lorsque Liam a été libéré, on lui a remis une carte d’identité à l’hôpital. Il a été surpris de découvrir le changement de nom. Je lui ai expliqué pourquoi nous avions fait cela. Il a compris, mais il a demandé à ce que cela soit modifié. Ce qui a été fait le jour même », a ajouté Nassar.
Liam a été relâché en même temps que ses jeunes cousins, Noam et Alma Or. Noam et Alma avaient été enlevés chez eux, dans le kibboutz Beeri, où leurs parents, Dror et Yonat, avaient été assassinés. Dror était le frère de Dana, la mère de Liam. Son corps sans vie, que les terroristes avaient emporté à Gaza, n’a été restitué qu’au mois de novembre dernier, dans le cadre de l’accord de trêve actuel.
Depuis son retour, c’est dans les voyages et en suivant son équipe de basket favorite, le Hapoel Tel Aviv, que Liam trouve du réconfort, a poursuivi Nassar.
« Il y a une énorme différence entre le garçon qui a été enlevé et le jeune homme qui est revenu de captivité… D’une certaine manière, même s’il est physiquement revenu, il n’est pas encore vraiment parmi nous », a confié Nassar à Ynet. « Il est revenu au kibboutz Reïm et il veut s’y installer. Il a des rêves, qu’il veut réaliser et faire avancer. Il fait ce qui le rend heureux. »
Liam est l’aîné des trois enfants de Nassar et de Dana Or, qui est originaire de Reïm. Le couple s’est rencontré à Tel-Aviv. Nassar travaillait dans la production télévisuelle et Dana dirigeait une entreprise de restauration qui gérait les repas des équipes de télévision. La famille a déménagé à Reïm un an après la naissance de Liam. Ils souhaitaient trouver une « communauté morale et solidaire » où ils élèveraient leurs enfants, a raconté Nassar à Ynet.
Nassar est né dans la colonie allemande de Jérusalem, un quartier chic à majorité juive situé dans le centre-ville.
« Je n’ai pas grandi dans un foyer religieux. Nous n’allions pas à la mosquée tous les jours, et nous ne vivions pas selon les préceptes de l’islam. Les coutumes du monde arabe et de l’islam étaient toutefois présentes dans notre alimentation, notre hospitalité et notre comportement », s’est-il rappelé. « Nous parlions principalement l’arabe, mais l’hébreu et l’anglais étaient également présents. »
Nassar a fréquenté l’école anglicane internationale de Jérusalem, un établissement dont la discipline stricte assurait que « le racisme n’était pas un problème ».
« C’est surtout en dehors de l’école que j’ai été confronté au racisme », a indiqué Nassar, qui a raconté avoir pour la première fois eu le sentiment d’être maltraité en raison de son identité arabe alors qu’il travaillait pendant l’été à la succursale centrale de la Banque postale de Jérusalem, à l’âge de 14 ans.
« Un jour, tous les enfants discutaient et faisaient connaissance. L’un d’eux m’a demandé : ‘Comment tu t’appelles ?’ J’ai répondu : ‘Ramzi.’ Il m’a regardé, et il m’a dit : ‘Pas possible, tu es arabe.’ Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire. Qu’est-ce qui n’allait pas chez moi, quel était le problème ? Il m’a demandé : ‘Comment je peux savoir que t’es un bon Arabe, que tu vas pas me tuer avec un couteau ?' »
« J’étais sous le choc. Je m’en souviens comme de la première fois où j’ai soudain pris conscience que quelque chose n’allait pas chez moi », a-t-il dit. « Mais j’ai vite compris : je suis tout à fait normal. Le problème ne vient pas de moi. »
« Ce moment m’a mis face au conflit dans lequel nous vivons », a-t-il ajouté. « Un seul pays, nous sommes tous des citoyens. Mais il y a le poids de l’histoire, le poids du passé. »
Sur la question de sa propre identité, Nassar a souligné : « Je suis le père de Liam, Guy et Rani. Je suis Israélien, je suis Arabe, je suis Musulman, je suis un kibboutznik. Je suis un ami, j’adore les fêtes — c’est là que je me sens libre. »
« Désormais, les priorités sont différentes. Une partie du processus de réadaptation consiste à créer une nouvelle routine, parce que la vie ne sera plus jamais la même qu’avant… Il faut faire un travail sur soi pour trouver ou créer une certaine sérénité chez soi, en famille, dans le milieu professionnel. Dans tous les domaines. Il y a un désir de profiter des choses… Nous savons à quel point demain peut être incertain, combien l’avenir réserve de surprises. »
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