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Ivie Szalai expliquant pour quelle raison elle s’oppose à ce que les élèves lisent  "L'homme de Kiev", lors d’une réunion du conseil scolaire du comté de Beaufort, dans les locaux de l’école Hilton Head Island pour les arts créatifs en Caroline du Sud, le 27 juin 2023. (Crédit : Capture d’écran YouTube ; utilisée conformément à l’article 27a de la Loi sur les droits d’auteur)
Ivie Szalai expliquant pour quelle raison elle s’oppose à ce que les élèves lisent "L'homme de Kiev", lors d’une réunion du conseil scolaire du comté de Beaufort, dans les locaux de l’école Hilton Head Island pour les arts créatifs en Caroline du Sud, le 27 juin 2023. (Crédit : Capture d’écran YouTube ; utilisée conformément à l’article 27a de la Loi sur les droits d’auteur)

USA : Un district scolaire interdit « L’homme de Kiev » de Bernard Malamud sur l’antisémtisme

L’ouvrage de l’auteur juif paru au début du 20e siècle avait déjà entraîné une décision de la Cour suprême en matière d’interdiction de livres

JTA — A la fin de l’année dernière, une mère, en Caroline du sud, a demandé au district scolaire dont elle dépend de faire disparaître une centaine de livres des rayonnages, dont un roman sur l’antisémitisme considéré comme un classique de la littérature.

Cette mise en cause de L’Homme de Kiev, rédigé en 1966 par Bernard Malamud, fait partie des nombreuses tentatives d’activistes conservateurs pour obtenir l’interdiction de certains livres dans les écoles.

Et cet exemple bien précis montre que leur stratégie est aujourd’hui au point.

La mère en question, Ivie Szalai, appartient à l’organisation conservatrice de défense « des droits des parents » Moms for Liberty. A ses yeux, L’Homme de Kiev et des dizaines d’autres livres sont trop obscènes pour des enfants et elle a fait part de ses inquiétudes lors des réunions du Conseil scolaire du comté de Beaufort, et directement aux responsables de district.

« Je sais qu’un grand nombre de ces livres présentent des contenus très utiles à de nombreux élèves », aurait-elle déclaré lors d’une réunion de ce district côtier, qui englobe des lieux de villégiature très appréciés comme Hilton Head ou St. Helena Island. « Mais nombreux sont ceux qui contiennent des scènes sexuellement explicites, voire pornographiques ».

En s’en prenant à L’Homme de Kiev, Szalai ne fait pas qu’ajouter sa voix à un mouvement qui se développe de plus en plus en ce moment aux États-Unis. Elle s’en prend aussi à un livre qui a déjà subi les foudres des générations passées, qui ont elles aussi tenté de limiter l’accès des enfants à la littérature, et qui a donné lieu à une décision inattendue de la Cour suprême en matière d’interdiction des livres en milieu scolaire, en 1982.

La situation dans le comté de Beaufort, plus de 40 ans après, présente des similitudes frappantes avec cette première affaire et démontre la profondeur du mouvement conservateur d’interdiction des livres. Elle montre bien que les histoires qui parlent de judaïsme et d’antisémitisme, même d’avant la Shoah, peuvent être victimes d’interdictions et que les promoteurs de ce mouvement engrangent des victoires, même là où la loi ne les favorise pourtant pas.

« The Fixer » ou « L’homme de Kiev » de Bernard Malamud

Szalai n’a pas donné suite aux nombreuses demandes de commentaires.

Pour Josh Malkin, avocat et responsable des plaidoyers à l’American Civil Liberties Union of South Carolina, il se peut que cette nouvelle attaque contre L’Homme de Kiev soit un subterfuge pour tester la solidité de la décision de la cour de 1982, qui n’a pas tranché la question.

« Ce que la droite fait vraiment bien, en ce moment, c’est de trouver dans la loi ce qui, selon elle, lui donne une marge de manœuvre », explique Malkin, qui s’est fait une spécialité des questions liées aux livres dans cet État. « Avec toute cette folie autour des interdictions de livres, en 2023, il sera intéressant de voir ce qu’en fait le système judiciaire. »

L’Homme de Kiev s’appuie sur l’histoire d’un ouvrier juif de Kiev, Mendel Beilis, accusé en 1911 du meurtre d’un petit garçon chrétien pour recueillir son sang et en faire de la matzah. C’est l’un des exemples modernes les plus célèbres d’accusation de meurtre rituel, qui veut que les Juifs assassinent des enfants non juifs et utilisent leur sang à des fins rituelles. La famille de Beilis a reproché à Malamud d’avoir fait de son personnage un ouvrier grossier et irréligieux, allant jusqu’à l’accuser de plagiat de l’autobiographie de Beilis. Malgré tout, cet ouvrage s’est imposé comme une condamnation de l’antisémitisme et une puissante évocation de la souffrance humaine. Il a remporté le prix Pulitzer dans la catégorie « Fiction ».

Photo de 1913 de l’arrestation de Menachem Mendel Beilis pour meurtre rituel. (Domaine public)

C’est à partir d’octobre 2022 que Szalai s’en prend à L’Homme de Kiev et à d’autres grands noms de la littérature, comme Les Cerfs-volants de Kaboul ou La Servante écarlate. Elle n’emprunte pas la voie normale définie par le district en la matière et envoie un courrier électronique aux responsables contenant la liste des ouvrages, à ses yeux répréhensibles, menaçant de « faire remonter la question aux autorités » si le district refuse de prendre des mesures immédiates.

Contrairement à d’autres États dirigés par les Républicains, explique Malkin, la Caroline du Sud n’a aucune loi obligeant les écoles à accepter les interdictions d’ouvrages, alors même que le surintendant de l’État a été élu en 2022 sur la promesse d’empêcher « l’endoctrinement politique » en milieu scolaire. Le gouverneur Républicain de l’État, Henry McMaster, a fait de l’interdiction des livres une de ses priorités, demandant à son service de l’Education d’enquêter sur les « contenus obscènes » accessibles dans le cadre scolaire. Les districts sont libres de définir de quelle manière ils prennent en charge les récriminations parentales concernant les livres.

Candace Bruder, porte-parole du district scolaire du comté de Beaufort, explique à la Jewish Telegraphic Agency que les livres ont été retirés suite à des menaces contre le district et l’activisme des militants pour révéler l’identité des bibliothécaires.

« Pour protéger nos employés du harcèlement, nous avons pris la décision de retirer temporairement les 97 livres qui feront l’objet d’un examen, dans le cadre d’une procédure », écrit-elle.

Les mois suivants, nombre des livres contestés par Szalai sont de retour dans les rayons des bibliothèques scolaires, y compris The Freedom Writers Diary, qui évoque l’action d’une professeure, dans une école publique de centre-ville, pour sensibiliser ses élèves à la Shoah. Cette histoire a été adaptée à l’écran. L’Homme de Kiev, lui, est toujours dans les limbes : le conseil scolaire du comté de Beaufort décidera de son sort le mois prochain.

Il n’est pas le premier à se pencher sur cette question.

En effet, en 1975, les membres du conseil scolaire d’Island Trees, à Long Island, retirent L’Homme de Kiev et six autres livres des bibliothèques scolaires pour des motifs semblables à ceux soulevés par Szalai de nos jours.

Bernard Malamud (photo credit: John Bragg, US Government, Wikimedia Commons)
Bernard Malamud (Crédit: John Bragg, Gouvernement des USA, Wikimedia Commons)

Par voie de communiqué, les membres du conseil d’administration du district d’Island Trees déclarent que les livres sont « anti-américains, anti-chrétiens, antisémites et tout simplement obscènes ». La critique de L’Homme de Kiev fait état de blasphèmes proférés par les gardiens de la prison dans laquelle Beilis est incarcéré. Un membre du conseil d’administration déclare même au Washington Post que certains passages pourraient choquer les Juifs.

Une organisation d’étudiants s’élève contre ces interdictions et porte l’affaire devant la Cour suprême.

Dans l’affaire Island Trees Union Free School District No. 26 c. Pico, une majorité de juges statue en faveur des élèves, tout en déclarant que les conseils scolaires ont un rôle à jouer en matière d’accès aux ouvrages proposés dans les bibliothèques scolaires. Seuls quelques-uns estiment que le Premier Amendement garantit l’accès des étudiants à des livres particuliers. « Et dans la mesure où la décision fait état d’une pluralité d’opinions, elle n’a pas la même force », a déclaré Malkin.

De nos jours, ce sont les mêmes arguments que les militants conservateurs utilisent pour exiger l’interdiction de certains livres et les questions au cœur de la décision de la Cour suprême sont celles qui animent aujourd’hui le mouvement d’interdiction du livre et ses opposants.

« Je suis juive et je connaîs l’histoire de notre culture. Je sais aussi que nous avons un rôle à jouer pour que cela ne se reproduise ‘plus jamais’. Pour moi, nous y sommes », explique à la JTA Emily Mayer, ex-professeure d’une école publique du comté de Beaufort, aujourd’hui stratège politique, sur les raisons pour lesquelles elle a mobilisé son entourage pour lutter contre l’interdiction des livres.

« Je ne pensais pas me trouver un jour dans cette situation, au bord du gouffre, en train de me battre pour que l’histoire ne se répète pas », confie celle dont le père est rabbin dans le Maryland. « Mais c’est bien là que nous en sommes en ce moment. Si nous ne faisions rien – je ne suis pas la seule à le penser dans le milieu militant – ce serait injuste, non seulement envers la religion juive, mais plus largement envers tous ceux qui en ont eu un jour ou l’autre à souffrir d’une situation comparable. »

Le mouvement d’interdiction des livres se focalise aujourd’hui sur les ouvrages qui traitent de questions raciales, de genre et de sexualité, mais Malkin pense que ce n’est pas un hasard si les livres sur les Juifs continuent à en irriter certains. Plusieurs districts scolaires remettent en cause « Le journal d’Anne Frank: le roman graphique », et l’un d’entre eux, en Floride, l’a purement et simplement retiré des rayonnages au motif qu’il n’est « pas adapté à l’âge » des élèves.

Le roman graphique sur la Shoah Maus, de même qu’un livre d’images sur Pourim qui raconte l’histoire d’une famille avec deux pères et un livre sur Shabbat publié dans le cadre d’une collection sur la diversité ont eux aussi été attaqués ces derniers mois.

« Cet élan nationaliste chrétien et blanc coïncide avec la montée de l’antisémitisme. Même si les deux ne sont pas liés, il y a de quoi avoir peur », confie Malkin, qui est juif. « On sait ce que c’est : on gratte une couche et bientôt on remettra Dieu dans les écoles. Mais quel Dieu ? Pour moi, tout ceci se résume à aller très vite pour « marginaliser ceux qui ont d’autres croyances religieuses. »

En 1975, les membres du conseil d’administration d’Island Trees diffusent leur liste de livres « répréhensibles » lors de réunions politiques de mouvements conservateurs et les plaintes pour obscénité au sein des écoles se multiplient. Aujourd’hui, les parents conservateurs se tournent aujourd’hui vers BookLooks, site Internet créé par Emily Maikisch, ex-militante de Moms for Liberty, pour diffuser la liste des livres à contester.

Une pancarte indiquant « Nous ne sommes pas coparents avec le gouvernement » est visible dans le couloir lors du sommet inaugural de Moms For Liberty au Tampa Marriott Water Street le 15 juillet 2022 à Tampa, en Floride. Illustration (Crédit : Octavio Jones/Getty Images)

Szalai dit avoir consulté BookLooks, qui annote et évalue les livres en fonction de leur contenu, pour étayer sa plainte. Selon les informations disponibles, il semble qu’elle n’ait pas lu la plupart des livres dont elle réclame le retrait.

« J’ai senti qu’il fallait que je le fasse, et je recommencerai si nécessaire », a déclaré Szalai lors d’une réunion du conseil scolaire, le mois dernier, ajoutant qu’elle porterait plainte suite au non retrait d’un livre qu’elle juge « obscène ».

BookLooks attribue à L’Homme de Kiev une note de 3 sur 5, ce qui lui confère un statut « interdit aux mineurs », assortie de la mise en garde suivante : « Cet ouvrage contient des propos religieux et raciaux polémiques, de la haine et du racisme, de la violence et de l’automutilation et des blasphèmes », évoquant plus d’une trentaine d’occurrences répréhensibles parmi lesquelles des violences et stéréotypes antisémites. Un tableau précise le nombre d’occurrences des mots jugés profanes que contient le livre.

Ce descriptif de BookLooks de L’Homme de Kiev passe à côté de l’une de ses phrases les plus célèbres, prononcée dès le début par son héros malheureux : « Il n’y a pas de mauvais livres. Le problème, c’est la peur qu’ils inspirent. »

Maikisch explique à la JTA que la note attribuée par le site BookLooks à L’Homme de Kiev correspond à un classement « R » pour les films, reflet « d’inquiétudes réelles » quant au contenu du livre. Elle estime que c’est une excellente chose que des parents contestent des livres comme celui-ci et en demandent un examen formel.

« On aurait très bien laisser les ‘experts’ s’en occuper », dit-elle à la JTA. « Mais c’est comma ça : les parents ne veulent plus être passifs ou mal informés pour ce qui concerne l’éducation de leurs enfants. »

Pour autant, Maikisch serait « très surprise » que des ouvrages comme L’Homme de Kiev soient totalement retirés des rayons des bibliothèques des lycées. Selon elle, ce « ne serait sans doute pas une décision bien acceptée ».

BookLooks donne du grain à moudre aux détracteurs de L’Homme de Kiev partout où Moms for Liberty est actif. Le livre figure ainsi sur la liste des ouvrages contestés établie par l’organisation dans le comté de Horry, en Caroline du Sud. Suite à la plainte d’un membre, il a également été retiré des rayons des bibliothèques scolaires du comté de Martin, en Floride, État dont la loi permet aux parents de contester les contenus pédagogiques et ouvrages des bibliothèques des écoles publiques et où le gouverneur Ron DeSantis est un allié déclaré de Moms for Liberty, fondé dans cet État en 2021.

Julie Marshall, parent d’élève du comté de Martin et militante de Moms for Liberty, estime dans le formulaire de demande de retrait de L’Homme de Kiev que l’ouvrage n’a aucune valeur littéraire et doit à ce titre être totalement retiré des bibliothèques scolaires, alors même qu’elle ne l’a pas lu, ce qu’elle concède. Lorsqu’on lui a demandé de donner un exemple de contenu inapproprié de ce livre, elle a renvoyé vers le site Internet BookLooks.

Selon des courriels que Marshall a transmis à la JTA, le directeur d’une école secondaire du comté de Martin qui détenait l’ouvrage dans sa bibliothèque lui aurait répondu quelques semaines plus tard que L’Homme de Kiev et plusieurs autres titres avaient été dûment retirés.

Celle qui avait déjà obtenu le retrait d’un roman de Jodi Picoult sur la Shoah en début d’année, a déclaré à la JTA qu’elle pensait désormais, après en avoir parlé à « des amis juifs » dont elle n’a pas révélé l’identité – que L’Homme de Kiev devrait être disponible dans les écoles, mais seulement pour les élèves les plus âgés.

« ‘L’Homme de Kiev’ est un roman pour adultes violent, raison pour laquelle son retrait a été, mais après mûre réflexion, nous pensons que ce livre n’aurait pas dû être retiré », a-t-elle déclaré à la JTA par courrier électronique.

Le comité d’examen du comté de Beaufort pourrait s’en réjouir lorsqu’il rendra publiques ses dernières évaluations littéraires, le 2 août prochain. Réuni chaque mois autour d’une dizaine de livres, il examine en priorité les « ouvrages utilisés en classe », précisait Bruder au printemps dernier, raison pour laquelle L’Homme de Kiev n’avait pas encore été examiné. Mais il est maintenant à l’ordre du jour, avec six autres romans plus récents.

Jusqu’à présent, le comité n’a abondé dans le sens des parents qu’à trois reprises, concernant un roman de Jodi Picoult sur une fusillade dans une école, un de Colleen Hoover sur la pédophilie et enfin un roman torride sur le road trip de plusieurs adolescents, de Jesse Andrews.

Avant de se réunir, les membres du comité du comté de Beaufort liront donc L’Homme de Kiev.

« J’aimerais que les membres des conseils scolaires, et plus généralement ceux qui veulent faire interdire des livres, fassent l’effort de les comprendre avant de les sortir des rayonnages des bibliothèques », déclarait l’auteur en 1976, dix ans avant sa mort, en réaction à l’interdiction édictée à Island Trees. « S’ils lisaient ‘L’Homme de Kiev’, ils le conseilleraient eux-mêmes aux élèves. »

Mayer estime que cette affaire pourrait avoir pour conséquence d’attirer de nouveaux lecteurs vers ce roman juif important un peu tombé en désuétude.

« C’est ce que l’on dit à propos des enfants, que la meilleure façon de leur faire faire quelque chose est de leur dire de ne pas le faire ». « Leur dire qu’ils ne sont pas autorisés à lire ce livre le rend en fait plus attirant. … Il est fort possible que ‘L’Homme de Kiev’ connaisse une nouvelle notoriété grâce à cela. »

Pour Jay Beilis, petit-fils de Mendel Beilis, ce ne serait pas l’idéal. Il mène en effet une bataille personnelle contre L’Homme de Kiev, pour lequel il accuse Malamud de plagiat. Il tente par ailleurs de réhabiliter la mémoire de son grand-père et a publié un ouvrage pour faire part de ses récriminations.

Pour autant, il ne souhaite pas que le livre soit retiré des rayons des bibliothèques scolaires, en tout cas pas pour les motifs soulevés par les membres de Moms for Liberty.

« Je ne me réjouirais pas de l’interdiction de ce livre », a déclaré Beilis à la JTA.

« Pour moi, ce livre ne mérite pas d’être lu, mais pas pour les raisons soulevées par ceux qui en demandent l’interdiction. »

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