A 95 ans, le résistant qui a immortalisé la vie juive en France, se confie
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Daniel Franck dans les années quatre-vingt. (Crédit : Fonds Daniel Franck - Autorisation de Daniel Franck - Reproduction strictement interdite)
Daniel Franck dans les années quatre-vingt. (Crédit : Fonds Daniel Franck - Autorisation de Daniel Franck - Reproduction strictement interdite)
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A 95 ans, le résistant qui a immortalisé la vie juive en France, se confie

Daniel Franck livre un témoignage précieux, encore quasi-confidentiel sur sa vie pendant la guerre dans le Loiret et sa vocation derrière l’objectif

Daniel Franck a consacré toute sa vie à la photographie. Ses précieux clichés sont un témoignage sans précédent d’une époque qui n’est plus. Pendant 75 ans, il a été le photographe officiel des principales institutions juives de France et de ses principaux titres de presse. Plus que des mots, ses images racontent leur histoire.

La vie de Daniel Franck, né Abraham Melihan-Scheinin et surnommé Manou par ses proches, le 2 avril 1926 à Montargis dans le Loiret, est une épopée qu’il raconte avec la simplicité des grands hommes pour qui l’exceptionnel était le lot du quotidien.

Il a traversé les grandes étapes vécues par les Juifs au XXe siècle avec un courage étonnant qu’il raconte avec une simplicité désarmante. C’est ainsi que son itinéraire particulier n’a cessé de rejoindre la Grande Histoire.

Il y a d’abord les migrations vécues par les Juifs d’Europe centrale et orientale, une région dont ses parents étaient originaires. Son père, Naoume [orthographié ainsi sur ses papiers] Melihan-Scheinin, et sa mère, Rebecca née Kamenman, étaient des réfugiés russes de Crimée, chassés par la Révolution.

Rebecca Kamenman, née vers 1895 et qui avait reçu une éducation soignée — le tutoiement n’était pas de mise pour ses proches par exemple — appartenait à la haute bourgeoisie juive russe. Polyglotte, elle parlait sept ou huit langues dont le français. Citoyen d’honneur héréditaire, le grand-père maternel de celui qui deviendra Daniel Franck, était l’un des fournisseurs officiels de l’armée impériale. La famille possédait ainsi une grande demeure, des terres, et de nombreux biens. Rebecca avait plusieurs sœurs éparpillées dans le monde, dont les attaches furent rompues en raison d’un héritage familial considérable et contesté, et un frère raflé le 16 juillet 1942 et assassiné à Auschwitz.

Quant à son père Naoume Melihan-Scheinin, il était né à Lady, en Biélorussie, en 1891. Avant la Grande Guerre, il suivait à Liège en Belgique des études d’ingénieur en force motrice électrique. S’étant porté volontaire, il fut blessé grièvement à un poumon dans la défense de Liège en juillet 1914, puis détenu toute la guerre dans un camp pour civils dans la région de Hanovre. Il en sera libéré contre rançon en 1919. Son frère Jacob-Jacques, également ingénieur en propulsion électrique à l’université de Liège, périt sur le front de la guerre 1914-1918.

Naoume et Rebecca se rencontrèrent sur les bancs de l’université de Kiev, où ils étaient tous deux étudiants. Ils se marièrent à Sébastopol en Crimée en 1919.

De leur union, naquit d’abord une fille Rosalie née en 1920 à Sébastopol. Malheureusement de santé fragile, elle fut soignée après leur arrivée en France, à la Maison des Diaconesses à Neuilly-sur-Seine. Car ses parents avaient débarqué dans l’Hexagone, via le port de Marseille où justement Rosalie était tombée gravement malade, alors que leur projet initial était de rejoindre les États-Unis. Dès lors, la famille s’installa dans la banlieue de Montargis où Naoume avait trouvé un emploi à l’usine Hutchinson dirigée par Jacques Sée (1869-1949), éminente figure de la philanthropie juive.

Ancien polytechnicien de la promotion 1886, Jacques Sée appartenait à une famille illustre parmi lesquels Léopold Sée, le premier général de l’Armée française d’origine juive et le Député Camille Sée qui créa le premier lycée de jeunes filles. Entré au Consistoire de Paris en 1920, Jacques Sée en deviendra président avant et après la guerre. Il fut également administrateur de l’Alliance israélite universelle et du Séminaire rabbinique.

Jacques Sée dans son costume de polytechnicien. (Crédit : Archives de l’Ecole Polytechnique)

Il faut savoir qu’en 1853, l’ingénieur américain Hiram Hutchinson rencontra à Paris son compatriote Charles Goodyear. Hiram Hutchinson obtint l’exclusivité du brevet de Goodyear concernant « les perfectionnements apportés à la confection des bottes et des souliers en caoutchouc ». Hutchinson fonda l’entreprise qui portera rapidement son nom sur ce véritable monopole technologique. Il installa son usine, initialement la Compagnie du Caoutchouc Souple, au lieu-dit Langlée à Vésines, dans la commune de Châlette-sur-Loing, près de Montargis, alors que le siège social de la société commerciale était situé 62, faubourg Poissonnière à Paris. Il jeta son dévolu sur le marché de la chaussure, sous la marque « à l’Aigle ». Jacques Sée devint PDG de Hutchinson et président du grand syndicat du caoutchouc. C’est dans cette usine de Langlée que travaillait le père du futur photographe. Il vit donc le jour en 1926 à Montargis. L’année d’après, Naoume Melihan-Scheinin fut accidentellement tué au travail : des bonbonnes d’acide avaient explosé à cause de manutentionnaires malhabiles. Naoume avait déjà un poumon en moins depuis la Première Guerre mondiale et maintenant le second était atteint. Il décédera à l’hôpital de Montargis en 1927. Sa sœur s’éteignit à Neuilly-sur-Seine l’année suivante.

Choquée, sa mère veuve et en deuil de la perte de sa fille se trouvera dans l’incapacité de s’occuper de son fils alors tout juste âgé de deux ans. Le petit Abraham fut donc placé en nourrice chez Blanche Renaud, née Golleau, originaire de Picardie et son époux Émile, « jardinier-paysagiste et chasseur-pêcheur », qui l’élevèrent avec bienveillance (sans l’adopter).

Se sentant responsable, le directeur de l’usine où son père avait péri, Jacques Sée, assura le paiement des frais de nourrice. D’ailleurs, quand il venait à l’usine de Langlée, il rendait toujours visite à celui qui ne s’appelait pas encore Daniel, « avec son épouse dans une superbe Delage rutilante conduite par Célestin, habitant dans une maison tout juste construite dans le Haut Lancy non loin de Châlette-sur-Loing et qui en 1939 lors de la déclaration de guerre, ne connaissait encore ni l’eau courante ni l’électricité ni le gaz ni le téléphone ».

À la lisière de la forêt, l’enfant construisait des cabanes dans les arbres, une habitude qui lui servira pendant ses jours d’errance sous l’Occupation. « Ma nourrice m’a tout appris parce qu’il n’y avait pas d’école. Elle n’a ouvert que pour mes six ans et demi et j’ai très vite arrêté à 13 ans », nous a confié Daniel.

Ignorant tout du judaïsme, il ne savait même pas qu’il était Juif. Ses parents nourriciers défendaient la libre pensée, la pensée rationaliste, ils étaient « anti-religieux et anti-curé, car quand le curé Juranville venait me voir pour jouer au football, il ne m’a jamais parlé d’aucune religion ».

À la déclaration de la guerre, l’enfant n’avait plus école, car ses professeurs étaient mobilisés. Il resta quelques jours caché dans une ferme. Jacques Sée et son épouse vinrent alors le chercher dans leur rutilante Delage pour l’emmener en Exode, jusqu’au château de Pissos dans les Landes. Cet Exode a été extrêmement mouvementé. Comme ils voyageaient en voiture officielle, ils étaient parfois attaqués par des « pauvres gens ». Pour l’enfant de 13 ans qu’il était, c’était très impressionnant. Une escale eut lieu à Bordeaux à la succursale de l’entreprise Hutchinson où une chambre fut aménagée pour Abraham-futur Daniel dans un des bureaux. Le chauffeur Célestin vint récupérer l’adolescent, car des bombardements étaient annoncés à Bordeaux.

À Pissos, parmi la famille de Jacques Sée, il participa « à l’enterrement des objets de valeur ». Il y apprit également à conduire. Et puis, l’ancien patron de son père décida de le conduire dans un internat israélite. Daniel se rappelle que sur le chemin, Jacques Sée s’arrêta au Parc à Vichy pour voir Philippe Pétain, son condisciple de l’École de guerre, avait qui il avait rendez-vous. Daniel l’attendit dans la voiture avec Célestin. Jacques Sée revint « furibard » de l’entrevue.

Philippe Pétain (photo credit: Library of Congress, Wikimedia Commons)
Philippe Pétain (Crédit: Library of Congress, Wikimedia Commons)

« On est resté à Limoges, et le matin, quand il m’a appelé dans sa chambre, il récitait des prières avec ses tefillin et je n’avais jamais vu tout ça. Jacques Sée en était étonné, car pour moi j’étais israélite et pas Juif ! Sur le chemin de Paris, il m’a déposé à l’école israélite de travail fondée par la famille Hirsch et dirigée par Felix Meyer. Celui-ci m’a dit : ‘Que voulez-vous faire dans la vie ?’ Je lui ai répondu que je voulais être aviateur. ‘Vous serez maroquinier’, m’a-t-il rétorqué. ‘Ici on ne porte pas de socket, on apprend un travail !’ Et puis, quand un voisin du Haut-Lancy m’a prévenu que les Boches étaient venus me chercher et avaient torturé ma nourrice pour savoir où j’étais, on s’est tous sauvés. » Treize personnes étaient présentes dans cette école de travail.

Avec son camarade Nicolas Rosenthal, Abraham-Daniel fuit dans la forêt de Montargis qu’il connaissait comme sa poche. « Ma nourrice venait nous ravitailler la nuit. On a décidé de fuir une nouvelle fois et de prendre la direction du midi. » Nicolas prit la direction du camp de Rivesaltes où ses parents avaient été internés dès septembre 1939. Ils seront ensuite déportés au camp d’internement de Drancy. De son côté, Abraham-Daniel prit la direction de Mâcon pour rejoindre les Ignace qui faisaient partie de son conseil de famille. Ils l’ont accueilli quelques jours à Mâcon. La famille était résistante et ils ont pensé que Daniel, enfant juif, pouvait les mettre en danger. L’adolescent est donc retourné à Montargis chez les Rueff, également membres de son conseil de famille. Il y avait là deux enfants — Simone et Jacques — du même âge à peu près. C’est dans cette fuite qu’il découvrit ce que signifiait être un Juif et qu’il s’engagea avec les enfants de la famille dans la Résistance.

« Je suis entré en Résistance à Lyon et j’ai été rapidement mis en contact avec l’Amitié judéo-chrétienne [AJC]. Je m’y suis fait beaucoup d’amis dont le principal était le RP Jean-Marie Soutou, aumônier général des prisons de France et président fondateur de l’AJC avec l’Abbé Glasberg. D’abord, à la frontière espagnole avec le père Donadieu de l’Amitié judéo-chrétienne, puis à la frontière suisse où il faisait passer des personnes recherchées par la police de Vichy, on le chargea de tracer des sentiers de pénétration. « J’étais seul, sans guide, pour accompagner ceux qui souhaitaient passer la frontière », nous explique-t-il en toute modestie.

Pendant un convoyage, demandant son chemin, il tomba sur un gendarme en civil qui faisait du bûcheronnage. Celui-ci le dénonça. Il fut arrêté avec sa troupe au village de Vallorcines. « Les autres ont été déportés au camp de Compiègne alors que, guide, j’ai été soumis au décret Laval 1942. On voulait me faire avouer. Dans l’esprit des miliciens, un guide devait forcément avoir de l’argent. Ils le cherchaient et j’ai été maltraité. » On l’a alors transporté à l’hôpital Debrousse dans le Ve arrondissement de Lyon. « J’y ai rencontré les sœurs de Saint-Vincent de Paul à qui j’ai signalé que je souhaitais rencontrer le R. Boué, aumônier général des prisons de France-Libre. Il m’a pris en main et m’a fait sortir de là. » Et grâce à lui, il rejoindra Moissac et Castor alias Robert Gamzon, le fondateur des Éclaireuses et Éclaireurs israélites de France (EEIF) entré en Résistance. Lors de leur première rencontre, Castor était accompagné par Colombe alias Marc Haguenau.

Pendant l’Occupation, Daniel Franck rejoindra la Résistance et la branche clandestine des EEIF. (Crédit : Fonds Daniel Franck – Autorisation de Daniel Franck – Reproduction strictement interdite)

Sous le nom de Jean-Claude Rimbault, il rejoignit le groupe EEIF de Charry comme agent de liaison. Daniel Mélihan-Cheinin fut une nouvelle fois arrêté le 20 février 1943 par la Brigade spéciale de Vichy pour utilisation et fabrication de faux papiers.

De la prison de Moissac — des jeunes EI lui apportaient de la nourriture —, il fut transféré dans d’autres prisons puis au disciplinaire du camp de Septfonds réservé aux fortes têtes. Le gardien Paul Béchard le prit sous son aile et lui conseilla de se cacher dans un tas d’ordures avec un trou : « Il m’a collé dedans avec des épluchures. Tout le camp a été vidé et déporté et quand je n’ai plus entendu de bruit, j’en suis sorti sans problème. » Il s’évada donc le 21 mars 1943 sans argent pour rejoindre Moissac. Il retrouva alors Shatta et Bouli Simon qui le mirent à l’abri des recherches sous la nouvelle identité de Daniel Béchard, en hommage au gardien de prison qui l’aida à s’en sortir.

Après toute sorte de péripéties, celui qui était devenu Daniel rejoignit le 15 décembre 1943 Robert Gamzon (Castor) pour poursuivre son activité sous ses ordres à Castres. Il fut affecté au célèbre maquis de Vabre (Tarn) dans la compagnie Marc-Haguenau. Jusqu’à la Libération, sous les ordres de Castor, Daniel participa à tous les combats de cette unité assurant les liaisons entre les bases (transports d’armes, logement des enfants, ravitaillements, délivrance de faux-papiers, relations avec les différents réseaux de Résistance…).

Robert Gamzon dit Castor Soucieux, créateur des EEIF et ami de Daniel Franck. (Crédit : DR)

Il nous confie : « J’ai pris une autre dimension, moi qui étais un gosse inculte, dans une équipe où nous épluchions toutes les archives. » Car à partir du 5 septembre 1944, il fut affecté comme délégué militaire auprès du SERE (Service d’évacuation et de rassemblement des enfants) à la collecte des documents administratifs dans les préfectures, sous-préfectures, mairies, commissariats de police et autres lieux de détention, relatifs aux arrestations, détentions, déportations et exécutions.

À Castres, il sera même commissaire de police sous le grade lieutenant, assistant à des scènes abominables. Choqué par ces événements de l’épuration, il demandera à être démobilisé et fut libéré de ses obligations militaires auprès de l’Organisation Juive de Combat (OJC) — FFI (Forces françaises de l’intérieur), le 1er février 1945. Carte des Évadés de Guerre, carte du Combattant volontaire de la Résistance, carte d’Interné politique, carte d’Ancien Combattant, ses récompenses furent nombreuses à la hauteur de ses actes héroïques menés par cet adolescent. Pour son action héroïque, les Gardiens de la Vie ont accepté en décembre 2020 de lui remettre le prestigieux titre, ainsi qu’à ses camarades de la Sixième, la branche clandestine des EEIF.

Daniel a été séparé de sa mère à l’âge de deux ans, il ne l’a revu qu’à l’âge de 18 ans, après la guerre. Il n’a gardé aucun contact avec sa famille bien qu’ayant diligenté des quantités de recherche. Il a seulement retrouvé le frère de sa mère, Jacob, qui avait vécu aux États-Unis et qui avant de mourir en déportation, habitait avec son épouse d’origine polonaise le XVIe arrondissement de Paris.

Il se souvient : « J’ai fait la connaissance de ma mère en juin 1944. Elle a passé la guerre dans plusieurs établissements, dont l’hôpital hypocondriaque en Gironde. Elle avait l’air toute menue. Elle ne se souvenait plus de moi. »

Daniel et Élyane dans leur appartement parisien. (Crédit : Fonds Daniel Franck – Autorisation de Daniel Franck – Reproduction strictement interdite)

Le 11 février 1945, Daniel se rendit à la synagogue Montevideo où une connaissance lui demanda de « sortir sa sœur qui s’embête à Paris ». Et ce fut une autre jeune fille qu’il croisa et qui deviendra sa femme, Élyane Kernbaum. « Nous ne nous sommes plus quittés. Nous avons attendu pour nous marier parce que nous étions mineurs. Castor s’en est occupé. »

D’origines polonaise et russe, Élyane avait vu le jour le 1er septembre 1928 à Paris dans le XIIe à l’hôpital Rothschild. Le père de celle qui deviendra la femme de Daniel Franck, Élyane, a été arrêté pendant la guerre, interné à Drancy avant d’être déporté à Auschwitz en 1942.

Elyane a, quant à elle, été arrêtée par la police française avec sa mère (pupille de la Nation, car son père était mort à Verdun en 1916) alors qu’elles habitaient rue du Faubourg Saint-Antoine. La jeune fille échappera à la mort alors que sa mère sera exterminée à Auschwitz en 1943. Un policier avait relâché la jeune fille de nationalité française. Seule, adolescente dans Paris, elle a erré jusqu’à ce que des assistances sociales de la mairie du XIe lui trouvent une famille d’accueil en Normandie, rémunérée par l’American Joint.

À la libération, elle retournera dans la capitale où elle trouva à se loger dans les locaux de la synagogue de la rue Montevideo. Ses parents ne revinrent pas des camps. Elle avait un frère plus jeune, né le 6 octobre 1936, seul garçon qui ne fut pas déporté de la maison d’enfants de l’OPEJ à la Varenne Saint-Hilaire parce qu’il était à l’hôpital pour une appendicite. Élyane nous a quittés le 25 août 2019 après avoir été la compagne et la complice de toute une vie de Daniel Melihan-Cheinin. De leurs 75 années de vie conjugale heureuse naîtront trois garçons : Franck — né le même jour que la disparition de Jacques Sée —, Éric et Pascal, et quatre petits-fils (Nicolas, Élie, David et Ethan). Ils partagèrent également leur passion pour la photographie au profit de laquelle Élyane abandonnera ses études artistiques.

Après la guerre, Abraham Melihan-Scheinin fut naturalisé français — il était jusque-là un Russe apatride —, et changea d’identité pour Daniel Melihan Cheinin. D’après le prénom qu’il avait utilisé pendant la Résistance et qui était porté par l’un des petits-enfants de Jacques Sée, né en 1934.

Soutenu par son épouse, Daniel devint photojournaliste-pigiste. La définition a évolué : photoreporter, photographe pigiste. « Quand on a commencé dans le journalisme, on a dû trouver un pseudonyme et ma femme m’a dit de prendre celui de notre fils qui venait de naître. Nous sommes devenus Daniel Franck. » Les photographies Daniel Franck seront le label de la collaboration fructueuse de Daniel et Élyane.

Daniel Franck au début de sa carrière. (Crédit : Fonds Daniel Franck – Autorisation de Daniel Franck – Reproduction strictement interdite)

Daniel commença par la photo aérienne. « J’avais un copain d’enfance qui était le premier moniteur de parachutisme sportif de France. Michel Prik, d’origine karaïte, venait passer ses grandes vacances chez ma nourrice. Nous étions des passionnés d’aviation. En rentrant de la guerre, nous avons été voir ses parents. Nous avons fait beaucoup pour eux. Des liens très proches se sont tissés. Ce garçon qui a débuté dans le parachutisme est devenu moniteur officiel, créateur de centres dans le monde entier. Nous nous sommes perdus de vue et on s’est retrouvé par hasard à Paris. Il avait besoin de beaucoup de photos pour sa publicité. Avec mon appareil Rolleicord, le petit frère de Rolleiflex, j’ai pris beaucoup de photos aériennes. Ça me plaisait beaucoup. »

Emmanuel Levinas, Jean Halperin et le GRF René-Samuel Sirat au 22e Colloque des intellectuels juifs de langue française. (Photo. : Daniel Franck pour le CJM/DR)

Progressivement, il a débordé vers d’autres sports et d’autres domaines. « J’acceptais tout, mais si c’était la première fois », et c’est ainsi qu’il a travaillé en pigiste pour tous les magazines qui existait à l’époque : Paris Match, Le Figaro avec Philippe Bouvard, Le Parisien libéré, Libé, La Cause du peuple, Valeurs actuelles, Le Nouvel Obs… À partir de la présidence de Valéry Giscard d’Estaing qui vient de nous quitter, la profession de photographe connut un essor considérable. Dès cette date, Daniel avait un bureau à disposition à l’Élysée et sa voiture dans la cour d’honneur.

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Et la communauté juive dans tout cela ? Il a commencé ses photographies vers 1952. Il nous raconte : « Rue des Rosiers où nous habitions, nous avons croisé un ancien copain des EI. Il m’a dit : ‘Que faites-vous cet été ?’ ‘On va camper’, lui ai-je répondu. Pourquoi n’iriez-vous pas en Israël ? Quoi Israël ? Castor vient de créer un kibboutz près de Haïfa. Nous avons emprunté de l’argent pour partir en Israël. Sur place, nous nous sommes intéressés à la jeunesse israélienne, très peu à l’armée, pas mal à la police. Nous sommes rentrés avec une quantité incroyable de clichés. Un magazine nous avait fait une accréditation officielle. Tous les Israéliens venaient ensuite chez nous. » Vers 1955, le couple prend également des photos à Marseille, du camp de l’Arenas où les personnes qui arrivaient d’Afrique du Nord ont été « parquées » avant de partir en Israël.

Ariel Sharon et Daniel Franck lors d’une de ses visites en Israël. (Crédit : Fonds Daniel Franck – Autorisation de Daniel Franck – Reproduction strictement interdite)

« Nous avons été ensuite happés par la communauté. Des gens s’intéressaient à la naissance d’Israël, Juif ou pas Juif. Du jour au lendemain, nous avons travaillé pour toutes les principales institutions de la communauté grâce à mes contacts de la Résistance. On est devenu uniquement les photographes de la communauté. On disait toujours oui. » Daniel Franck devient le photographe de tous les organes de la presse juive de France.

Leur maison était ouverte à tous. Beaucoup de monde gravitait autour du couple. Le faussaire de génie Adolfo Kaminsky était un ami, « le plus proche des proches, toujours chez eux ». Daniel se souvient quand il accompagnait Castor voir le philosophe letton Jacob Gordin, rue Poussin à Paris. Tous les dimanches, ils allaient à l’École Gilbert-Bloch d’Orsay. Ils restèrent proche de Shatta et Bouli, Cigogne, et de sa mère André Kichler-Rozenwald, ceux avec qui il avait réalisé des missions pendant la guerre. Elie Wiesel leur rendait visite assez souvent à la maison.

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C’est ainsi que Daniel Franck a immortalisé tous les événements de la communauté juive de France depuis l’après-guerre, qu’ils fussent grands ou moins grands. Le nombre de personnalités immortalisées par son objectif est impressionnant : René Cassin, Edmond Fleg, Raymond Aron, Emmanuel Levinas, Vladimir Jankélévitch, David Ben Gourion et tant de milliers d’autres…

Emmanuel Levinas et Jean Halperin au Colloque des intellectuels juifs de langue française. (Photo : Daniel Franck pour le CJM/DR)

Daniel Franck se souvient par exemple du dixième anniversaire de l’État d’Israël, voyageant dans l’avion personnel du Grand Rabbin Jacob Kaplan. Il a couvert toutes les conférences des Colloques des intellectuels juifs de France entre 1957 et 2004. « J’ai vu tellement de choses… Sous tous les angles… C’était passionnant. J’ai eu une vie professionnelle exceptionnelle », résume-t-il.

Aujourd’hui, des milliers de clichés reposent dans des classeurs, retraçant plusieurs décennies d’une vie juive intense en France et en Israël. Franck cherche preneur et attend qu’un collectionneur, un passionné ou une institution se chargent de les acquérir pour leur redonner vie.

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