Quand la fille d’un faussaire juif français découvre le passé résistant de son père
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'Nous avons compris que même s'il avait fait des choses illégales, c'était selon les paramètres qui définissaient une structure morale féroce'

Quand la fille d’un faussaire juif français découvre le passé résistant de son père

Adolfo Kaminksy a créé des faux documents qui ont sauvé des milliers de Juifs pendant l'Holocauste et se confie à sa fille des années plus tard

Adolfo Kaminsky avec sa fille et sa biographe Sarah Kaminsky. (Crédit : Amit Israeli)
Adolfo Kaminsky avec sa fille et sa biographe Sarah Kaminsky. (Crédit : Amit Israeli)

Sarah Kaminsky ne peut pas dire précisément le moment où elle a appris que son père Adolfo avait été un faussaire durant la Seconde Guerre mondiale. Son passé clandestin semble juste s’être révélé avec le temps.

« Je ne pense pas que qui que ce soit me l’ait dit », explique Kaminsky au Times of Israel lors d’un entretien téléphonique accordé depuis Los Angeles. L’actrice, scénariste et auteur franco-algérienne est en train d’écrire actuellement un scénario là-bas.

« Je pense que mes frères et moi l’avons entendu dans des conversations, pendant le dîner. Mais quand on était petits, on ne comprenait pas vraiment ce qu’était la contrefaçon. »

Adolescente, elle était consciente que le nom de son père figurait dans des livres écrits par des amis à lui qui avaient fait partie de la résistance française.

“Quand j’ai réalisé qu’il avait fait des faux », dit-elle, « je n’ai pas pu le croire parce que c’est quelqu’un de vraiment moral et qui respecte les règles. Il nous a toujours appris à respecter la loi, alors nous ne pouvions pas croire qu’il ait été impliqué dans des activités illégales. Mais finalement, nous avons compris que même s’il avait fait des choses illégales, c’était selon des paramètres qui définissaient une structure morale féroce ».

La biographie de Sarah Kaminsky, « Adolfo Kaminsky : Une vie de faussaire » raconte la vie de son père pendant une période qui aura duré presque trois décennies.

‘Il nous a toujours appris à respecter la loi alors nous ne pouvions pas croire qu’il ait été impliqué dans des activités illégales’

Il a commencé à travailler pour la résistance française à l’âge de 17 ans, spécialisé dans la fabrication de papiers d’identité. Ces documents ont sauvé la vie de milliers de Juifs.

Puis il s’est mis au service de nombreuses causes révolutionnaires dans le monde, dont le mouvement pour l’indépendance algérienne et le mouvement anti-apartheid en Afrique du sud. Il ne s’est jamais fait rémunérer pour aucun de ses travaux.

Le livre évoque les méthodes ingénieuses employées par Adolfo pour créer des contrefaçons et offre le récit inflexible des sacrifices personnels auxquels l’homme a consenti pour mener à bien son ouvrage hautement clandestin. Il raconte également l’impact de ses engagements politiques et idéalistes sur sa famille.

Des documents contrefaits par Adolfo Kaminsky. (Autorisation)
Des documents contrefaits par Adolfo Kaminsky. (Autorisation)

« Une vie de faussaire », publié initialement en 2009, est devenu un best-seller en France et a été depuis traduit en sept langues dont l’hébreu, le turc et l’arabe – et maintenant, enfin, l’anglais. Sarah Kaminsky a parlé de cette biographie lors de la Semaine du Livre juif à Londres, le 5 mars.

Kaminsky explique avoir été incitée à écrire l’ouvrage après la naissance de son fils. Son père était alors âgé de 77 ans (il en a maintenant 91) et elle craignait que son fils ne connaisse pas son grand-père et la vie remarquable qu’il avait menée. A sa vive satisfaction, il a donné son accord.

Mais avant de commencer à travailler ensemble sur le projet, Kaminsky a établi des règles de base fermes : Son père devait répondre à toutes les questions, même si elles devaient le ramener à une période douloureuse du passé. Il a donné son accord, mais la toute première session s’est avérée particulièrement complexe.

Couverture du livre "Une vie de faussaire", de Sarah Kaminsky. (Autorisation)
Couverture du livre « Une vie de faussaire », de Sarah Kaminsky. (Autorisation)

Kaminsky avait amené un dictaphone pour enregistrer les conversations mais il est devenu évident que « c’était très, très difficile pour lui de parler, de répondre à mes questions.”

Elle a réalisé que son père avait inconsciemment associé le dictaphone à l’idée d’un interrogatoire et elle a donc eu l’idée d’abandonner la machine, une initiative qui a immédiatement libéré la parole d’Adolfo.

Pendant deux ans, le père et la fille se sont rencontrés lors de sessions bi-hebdomadaires où ils sont parvenus à aller au-delà des liens familiaux qui les unissent.

Ce n’était pas la première fois qu’Adolfo évoquait ses expériences. La mère de Kaminsky connaissait beaucoup de choses de la vie de son mari, dit-elle, il avait contribué à des films documentaires. Il avait déjà tenté à une occasion de travailler sur l’écriture d’un livre mais ne s’était pas senti à l’aise avec son auteur.

“Peut-être parce qu’elle était journaliste – la même histoire qu’avec le dictaphone, je pense », dit Kaminsky. “Maintenant il parle très facilement mais à ce moment-là, il était [un peu] suspicieux parce que pendant toute sa vie, il avait dû garder le secret sur ses activités ».

Elle reconnaît avoir été sidérée au début du processus.

‘J’ai eu le sentiment de découvrir quelqu’un. C’était comme être présentée à quelqu’un d’autre – un homme, pas mon père’

« J’ai eu le sentiment de découvrir quelqu’un. C’était comme être présentée à quelqu’un d’autre – un homme, pas mon père », dit-elle.

C’est le degré de sacrifices qui a le plus frappé Kaminsky. Sacrifices – financiers, professionnels ainsi qu’émotionnels. Il était toujours à court d’argent parce qu’il refusait les paiements des réseaux pour lesquels il travaillait. Il était photographe pour gagner sa vie, mais était dans l’incapacité de s’y consacrer pleinement en raison de ses engagements aux causes qu’il défendait, indique-t-elle.

« Sa vie amoureuse – et sa vie personnelle – étaient toujours un désastre. Et pourtant, il continuait à aider les autres », ajoute-t-elle.

Sa double vie a été à l’origine de nombreux malentendus et de nombreuses ruptures, entraînant même le départ, pendant un an, de sa première épouse et de ses enfants.

Malgré la profonde confiance profonde qu’il existe entre les deux, parler à sa fille, à certains moments, a été difficile.

Adolfo Kaminsky quand il était jeune (Autorisation).
Adolfo Kaminsky quand il était jeune (Autorisation).

« Il avait toutes ces histoires malheureuses et je pense qu’il ne souhaitait pas vraiment les partager avec moi », estime Kaminsky. « Ces souvenirs, même maintenant, le font pleurer. Par exemple, la mort de sa mère [qui a été assassinée par les nazis]. C’est encore un très gros traumatisme pour lui – comme l’est la mort de l’amie de sa famille, Dora ».

Dora et son père avaient été faits prisonniers à Drancy, un camp d’internement situé à la périphérie de Paris, au nord-est de la capitale, avec Adolfo et sa famille. Après la mort du père de Dora, ils avaient tenté – et échoué – de faire passer Dora pour une parente. Elle avait été déportée plus tard. Adolfo a toujours pensé qu’elle était morte à Auschwitz. Dans le livre, il admet que « le temps n’a pas effacé ce sentiment immense de culpabilité ».

Kaminsky pense que leurs échanges ont été une libération émotionnelle pour le vieil homme.

« Il n’a jamais vu de psychologue ni fait de thérapie et il n’avait pas vraiment les mots pour exprimer ses sentiments. Il y avait des moments où il disait : ‘J’ai fait ça parce qu’il fallait que je le fasse’ en réponse à mes questions, alors j’écrivais ce que je pensais qu’il ressentait à ce moment-là et [je vérifiais plus tard] avec lui. Maintenant, il peut utiliser ces mots – c’est plus facile pour lui de parler de son expérience. »

En plus des conversations approfondies qu’elle a eues avec son père, ses recherches lui ont fait parcourir le monde. Elle a rencontré les amis de son père et ses anciens camarades. Dans la préface du livre, elle indique qu’il y avait une urgence : « Collecter autant de récits que possible avant qu’il n’y ait plus de témoins ».

Sarah Kaminsky, auteur du livre "Une vie de faussaire" consacré à son père, Adolfo Kaminsky. (Crédit : Béatrice Cruveiller)
Sarah Kaminsky, auteur du livre « Une vie de faussaire » consacré à son père, Adolfo Kaminsky. (Crédit : Béatrice Cruveiller)

Heureusement, les gens ont été réceptifs à ses interviews. Parmi eux, des personnes qu’elle connaissait depuis sa tendre enfance.

« J’ai eu beaucoup de chance d’être la fille de mon père, pour être honnête », dit-elle en riant. « Ils [ses amis] sont tous les mêmes. Ils ont pris l’habitude de cacher la vérité et il est généralement difficile de gagner leur confiance, mais parce que j’étais la fille de mon père, ils ont été très gentils. Pour moi, les rencontrer a été la partie la plus intéressante. Ce qu’ils me disaient était toujours si surprenant ! »

L’homme qu’elle connaissait – ce père timide, aimable, pacifiste – apparaissait très différent dans les récits de ses amis, qui lui racontaient « qu’il était rigoureux, très droit et qu’il voulait s’assurer que les règles étaient bien suivies afin que personne ne se fasse épingler par la police.”

Elle a appris qu’il avait « un caractère dur. Je ne pouvais pas imaginer mon père comme ça », dit-elle.

Pour garantir l’exactitude des faits, elle a entrepris des recherches historiques extensives et vérifié toutes les informations transmises par Adolfo. Ils ont également visité ensemble des lieux significatifs pour aider Adolfo à faire revivre ses souvenirs.

« Même si sa mémoire est très bonne, c’était plus facile pour lui de se rappeler des détails lorsqu’il se trouvait à l’endroit qu’il invoquait », déclare-t-elle.

‘Il n’a jamais vu de psychologue ni fait de thérapie et il n’avait pas vraiment les mots pour exprimer ses sentiments’

Ils se sont notamment rendus dans les immeubles qui abritaient les laboratoires où il avait travaillé.

« On a frappé aux portes, expliqué qu’on travaillait sur un livre et qu’il y avait dans le passé un laboratoire de fabrication de faux papiers dans l’immeuble. On demandait poliment à entrer, pour que je puisse voir comment c’était. »

Ils sont également allés à Drancy.

Adolfo était – et est encore – très idéaliste, raconte Kaminsky. Entre 1946 et 1948, il a travaillé pour l’Haganah, aidant les Juifs à émigrer en Palestine à une époque où les quotas d’immigration étaient limités. Il avait pleinement soutenu la création d’Israël et avait caressé l’idée de partir vivre là-bas, pour rejoindre sa soeur et de nombreux amis, mais avait finalement décidé de rester en France.

Une femme à Paris la nuit, une photo prise par Adolfo Kaminsky. (Autorisation)
Une femme à Paris la nuit, une photo prise par Adolfo Kaminsky. (Autorisation)

Dans le livre, il indique ne pas avoir voulu vivre dans ce nouvel état qui avait choisi « la religion et l’individualisme, parce que cela représentait tout ce que je haïssais ». Il avait toujours désiré « qu’Israël soit un état communautaire, collectiviste et… laïc », parce que cela « cimenterait la coexistence pacifique. »

Adolfo Kaminsky a cessé son activité de faussaire en 1971. Une année plus tard, il est parti à Alger pour commencer une nouvelle vie et il a rencontré la mère de Kaminsky.

« Je suis très heureuse qu’il ait pu avoir une seconde vie », dit-elle, au cours de laquelle il s’est également engagé dans une carrière florissante de photographe.

Elle attribue cette activité de fabrication de faux papiers pendant de si longues années à un sentiment écrasant de responsabilité envers autrui – un sens du sacrifice né de la culpabilité éprouvée par les survivants.

“C’est comme s’il avait eu une dette et qu’à cause de ça, il devait continuer à vivre en faisant ce qu’il faisait », raconte-t-elle.

Quand elle réfléchit à ce qu’elle aurait fait à sa place, elle pense qu’elle aurait arrêté plus tôt.

“J’aurais commencé à penser un peu à moi et j’aurais essayé de réussir dans ma vie ».

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