Alors que les Juifs cherchent leur place dans la société américaine, Brandeis dévoile 250 ans d’histoire au grand public

Dans un contexte de tensions sur les campus et sur la scène politique, l'université du Massachusetts propose un nouveau cours sur l'histoire des Juifs américains, des immigrants de l'époque coloniale à Hollywood et aux camps d'été

Des Juifs américains réunis lors d'un rassemblement à Washington,, le 14 novembre 2023. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

En août 1790, le président américain George Washington a adressé une lettre à la congrégation hébraïque de Newport, dans le Rhode Island.

Dans cette lettre, il s’engageait à faire respecter la tolérance et les droits fondamentaux aux États-Unis, assurant à la congrégation juive que la jeune nation « n’apporte aucun soutien au fanatisme, aucune assistance à la persécution ».

Ce message, devenu une référence pour les Juifs américains à l’aube de la République, sert aujourd’hui de fil conducteur à un nouveau cours qui explore la manière dont les Juifs ont façonné et vécu l’expérience américaine, alors que le pays célèbre son 250e anniversaire.

Proposé par l’université Brandeis, dans le Massachusetts, le cours « America and its Jews at 250 » (L’Amérique et sa communauté juive : 250 ans) revient sur le rôle joué par les Juifs, avant et depuis le message d’accueil de Washington, dans les domaines de la culture, du droit, de la politique et de l’éducation aux États-Unis.

Ce cours voit le jour dans un contexte particulièrement tendu pour les Juifs sur les campus américains, et alors que la communauté juive américaine s’interroge de plus en plus sur sa place aux États-Unis, du fait de l’antisémitisme et de la polarisation de la politique.

« Beaucoup s’interrogent sur la signification de cet anniversaire pour les Américains », a déclaré la professeure Flora Cassen, qui a piloté la création de ce cours pluridisciplinaire.

« Je me suis donc demandé : « Que représente-t-il pour les Juifs ? » », a ajouté Cassen, directrice du Centre d’études juives de l’université Brandeis, titulaire de la chaire Lavine Family.

Marx Brothers, immigration séfarade et guerre de Sécession

C’est ce questionnement qui a servi de point de départ à ce cours composé de 26 séances réparties sur 15 semaines, à compter du 26 août. Ouvert au public, il sera dispensé par des professeurs de Brandeis, des intervenants extérieurs et des intellectuels engagés.

Cassen, qui a rejoint le corps enseignant de l’université en début d’année, a créé ce cours afin de rassembler les nombreux centres d’études juives présents sur le campus de Brandeis pour qu’ils collaborent et tissent des liens, a-t-elle déclaré lors d’une interview.

L’entrée de l’université Brandeis à Waltham, Massachusetts., le 20 octobre, 2010. (Crédit : Josh Reynolds/AP/File)

Située à la périphérie de Boston – le berceau de la Révolution américaine -, l’université Brandeis a été fondée par des Juifs en 1948 en réaction à la discrimination dont étaient victimes les Juifs et d’autres minorités dans l’enseignement supérieur. Les valeurs juives sont au cœur de l’identité de cette université non confessionnelle, dont environ 35 % des étudiants de premier cycle sont juifs, selon les chiffres fournis par l’établissement.

Le nouveau cours retrace chronologiquement l’histoire des Juifs aux États-Unis, depuis leur arrivée sur le continent américain jusqu’à l’immigration séfarade et les droits des Juifs durant les débuts de la République.

Au fil du programme, les étudiants approfondiront leurs connaissances sur le rôle des Juifs pendant la Guerre de Sécession, la réaction des Juifs américains face à la Shoah, les relations entre Noirs et Juifs à l’époque du mouvement pour les droits civiques, les relations entre les États-Unis et Israël, ainsi que les questions liées à l’identité juive contemporaine et à l’antisémitisme moderne.

Le cours abordera également des sujets plus légers, notamment les Marx Brothers et les Juifs dans la culture populaire, ainsi que des thèmes plus controversés tels que « l’esclavage atlantique et les Juifs ».

Certains cours porteront sur la vie quotidienne, avec des sujets tels que les écoles juives et les camps d’été, la formation des rabbins, le féminisme juif, les liens avec Israël et l’expérience des Juifs face à la polarisation politique.

Une perte de confiance dans l’enseignement supérieur

Ce programme fait son apparition à un moment particulièrement délicat pour les Juifs américains, tant sur les campus qu’ailleurs.

Israël est désormais un enjeu majeur de la politique américaine – une situation devenue source d’inquiétude et de division pour les Juifs des États-Unis. Les études menées ces dernières années ont régulièrement fait état de niveaux records d’incidents antisémites aux États-Unis. Les Juifs sont plus souvent victimes de crimes de haine que tous les autres groupes religieux.

Sur de nombreux campus, l’anti-sionisme est devenu une idéologie dominante, aussi bien dans les salles de cours que dans le militantisme étudiant.

Les manifestations anti-israéliennes ont explosé sur les campus américains après l’invasion d’Israël par le groupe terroriste palestinien du Hamas en octobre 2023 et la guerre qui a suivi à Gaza. Selon les étudiants juifs, ces mouvements de protestation ont souvent donné lieu à des actes de discrimination anti-juive. Une étude menée en février par l’Anti-Defamation League et Hillel International a révélé que 83 % des étudiants juifs américains avaient été victimes ou témoins d’actes antisémites sur leur campus.

Une manifestante antisioniste brandit une croix gammée lors d’une manifestation contre l’association étudiante Hillel au Baruch College, à New York, le 5 juin 2024. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Dans ce contexte mouvementé, Brandeis a lancé un appel aux étudiants juifs d’autres universités, leur offrant un refuge ; l’université a repoussé la date butoir de dépôt des demandes de transfert.

Le nouveau cours témoigne de l’engagement de l’université en faveur d’une réflexion nuancée non seulement auprès des étudiants, mais aussi de la communauté dans son ensemble. Tout le monde peut en effet s’inscrire et suivre l’intégralité du semestre, ou simplement assister à un ou deux cours portant sur un sujet particulier.

Outre la participation en présentiel des étudiants et des membres de la communauté moyennant une modique contribution, Cassen a tenu à mettre en place une option permettant de suivre les cours en ligne. Elle a indiqué avoir reçu des demandes de la part de synagogues et de centres communautaires juifs, ainsi que de groupes locaux souhaitant suivre les cours ensemble.

Un manifestant pro-Israël devant l’Université Columbia à Manhattan, le 22 avril 2024. (Luke Tress)

Le corps enseignant préparera de surcroît différents sujets de discussion, afin que les internautes puissent mener leurs propres débats et réflexions chez eux.

Un vidéaste filmera les cours, les montera brièvement pour en faciliter le visionnage, puis mettra les vidéos en ligne la semaine suivante à l’intention des participants à distance, qui pourront alors les regarder gratuitement.

Cet accès ouvert à tous vient répondre à la perte de confiance des Américains envers l’enseignement supérieur. En 2015, un sondage Gallup révélait que 57 % des adultes américains avaient confiance dans le système d’enseignement supérieur ; au début de cette année, ce chiffre avait chuté à 37 %.

« Nous vivons à une époque où les gens disent ne plus faire confiance à l’enseignement supérieur. Je me suis alors dit : ‘Vous savez quoi ? Je vais ouvrir les portes au public’ », a expliqué Cassen. « Nous rassemblerons les plus grands penseurs dans tous ces domaines. Venez découvrir ce que nous faisons. »

Un autre point de vue

Ces cours seront dispensés par 25 intervenants. Le public pourra ainsi bénéficier de l’enseignement de certains des plus grands experts de l’histoire des Juifs aux États-Unis.

Parmi les intervenants figurent Cassen, qui a axé ses recherches sur la discrimination anti-juive ; Jonathan Sarna, historien à Brandeis, qui a étudié les attitudes des Américains envers les Juifs ; Shaul Kelner, expert de l’université Vanderbilt spécialisé dans la solidarité juive au-delà des frontières ; et Yehuda Kurtzer, de l’Institut Shalom Hartman, qui travaille sur l’identité juive et le rapport des Juifs américains à Israël.

Israel Day on Fifth, à New York, 31 mai 2026. (Luke Tress/Times of Israel)

Le professeur Marc Dollinger, titulaire de la chaire d’études juives à l’université d’État de San Francisco, animera une conférence intitulée « Les relations entre Noirs et Juifs depuis les mouvements pour les droits civiques ».

« Mon domaine de recherche couvre la religion et la politique – deux sujets à ne jamais aborder dans une conversation courtoise », a ironisé Dollinger.

Dollinger explique qu’il remettra en question les idées reçues concernant l’implication des Juifs américains dans le mouvement pour les droits civiques. Son dernier ouvrage, « Black Power, Jewish Politics », se penche sur le mouvement Black Power, qui a mobilisé les militants noirs, mais aussi d’autres groupes ethniques, raciaux et de genre, notamment les Juifs.

« Les études juives ont quelque chose de fascinant, car elles nous placent simultanément à tant d’endroits différents », a ajouté Dollinger. « Et nous venons bousculer les récits de ceux qui nous entourent, de tous côtés. »

À une époque où la vie des Américains est profondément marquée par la polarisation et les divisions, Dollinger affirme vouloir que ses étudiants approfondissent leur apprentissage et s’ouvrent à de nouvelles façons de penser et de réfléchir.

« S’ouvrir à une perspective différente peut être l’occasion de découvrir quelque chose de nouveau », a souligné Dollinger. « C’est là tout l’intérêt des études de premier cycle en sciences humaines. »

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