Rechercher

Pourquoi les politiciens américains sont obsédés par Israël (et pas les électeurs) ?

Malgré leur omniprésence dans les médias, Israël et la politique étrangère n'intéressent guère les électeurs, plus préoccupés par les sujets internes lors des sondages

Luke Tress est le correspondant du Times of Israel à New York.

Un manifestant anti-Israël à New York, le 23 septembre 2025. (Luke Tress/Times of Israel)
Un manifestant anti-Israël à New York, le 23 septembre 2025. (Luke Tress/Times of Israel)

Ce mois-ci, les hommes politiques américains Rahm Emanuel et le Représentant Ro Khanna ont, chacun, effectué un déplacement très médiatisé en Israël.

Tous deux sont de possibles candidats à l’investiture présidentielle de leur parti pour 2028, ce qui a fait de ces déplacements des signes avant-coureurs de la campagne à venir.

Emanuel a indiqué que la relation entre Israël et les États-Unis se trouvait « à un tournant ». De son côté, Khanna, qui se situe dans l’aile gauche radicale, a fait savoir que le conflit israélo-palestinien était un « test moral » pour le parti.

La même semaine, près de la moitié des Démocrates du Congrès ont voté en faveur d’une réduction de l’aide à Israël, lors d’un vote considéré comme un moment charnière. Le discours sur Israël, l’AIPAC et Gaza a également été au cœur des campagnes pour le Congrès et le Sénat dans les Etats de New York, du Maine, du Colorado et du Michigan.

Israël semble être un sujet omniprésent dans la politique américaine, mais lorsque l’on pose aux Américains des questions ouvertes sur leurs priorités électorales, Israël est loin de figurer sur leur liste.

Alors pour quelle raison la politique américaine semble-t-elle si focalisée sur Israël, alors que l’électeur américain moyen ne voit pas en Israël une priorité ?

Les questions intérieures et l’Ukraine sont plus importantes pour les électeurs

Les sondages ont montré à plusieurs reprises que les Américains, et en particulier les jeunes et les Démocrates, étaient de plus en plus hostiles à Israël. Des études ont par ailleurs révélé que, lorsqu’on leur pose la question, les sondés affirment que la guerre à Gaza a influencé leur vote.

Cependant, les sondeurs obtiennent ces résultats lorsqu’ils posent spécifiquement des questions sur Israël. Lorsque l’on pose aux électeurs américains des questions ouvertes sur leurs priorités électorales, ou qu’on leur propose un large éventail d’options, Israël ne figure pas sur leur liste.

Des manifestants antisionistes à New York, le 7 octobre 2024. (Luke Tress/Times of Israel)

Ces enquêtes ont montré à plusieurs reprises que les questions intérieures l’emportaient et de loin – sur Israël et les autres préoccupations de politique étrangère pour les électeurs. Les sondages sur la politique étrangère ont généralement révélé que la guerre en Ukraine était plus importante pour les électeurs que le conflit israélo-palestinien, bien que l’Ukraine soit beaucoup moins présente en politique intérieure.

En avril 2024, pendant la guerre à Gaza, un sondage Pew sur les principales priorités de politique étrangère des Américains a révélé que le fait de « trouver une solution au conflit entre Israéliens et Palestiniens » se classait à la 14e place sur 22.

Toujours en 2024, un sondage Gallup a posé aux électeurs inscrits une question ouverte sur le facteur le plus déterminant de leur vote. Les sujets principaux étaient l’économie, l’immigration, l’avortement, la préservation de la démocratie et le rejet d’un candidat en particulier. Aucune position de politique étrangère ne figurait sur cette liste.

Un sondage de la Marquette Law School réalisé cette année a révélé que 16 % des personnes interrogées citaient la guerre en Iran comme sujet le plus important, mais l’enquête s’est déroulée pendant le conflit, et la guerre impliquait directement les États-Unis. Des mois plus tôt, avant la guerre, les mêmes sondeurs avaient révélé que la guerre en Ukraine était la priorité absolue pour 1 % des répondants – c’était d’ailleurs le seul sujet non domestique de cette liste.

Un sondage AP-NORC de la fin 2025 a demandé aux personnes interrogées : « Sur quels problèmes souhaiteriez-vous que le gouvernement travaille en 2026 ? » Seuls 2 % ont mentionné Israël/la Palestine, alors que 4 % ont cité l’Ukraine.

Des manifestants anti-Israël à Times Square, New York, le 16 juin 2025. (Luke Tress/Times of Israel)

Pour les électeurs qui ont voté pour le maire de New York, Zohran Mamdani, un anti-sioniste qui a placé Israël au cœur de sa politique, 62 % ont déclaré que son « soutien aux droits des Palestiniens » avait influencé leur vote. Là encore, cependant, l’enquête interrogeait spécifiquement les sondés sur cette question.

Il ne semble exister aucune enquête nationale montrant que les électeurs américains pensent avant tout à Israël au moment de glisser leur bulletin dans l’urne.

Israël n’est pas non plus une priorité pour les électeurs juifs

Même lorsque les candidats font d’Israël un sujet majeur, les électeurs disent ne pas y accorder beaucoup d’intérêt.

L’ex-candidat au Sénat dans le Maine, Graham Platner, a mentionné Israël et l’AIPAC dans 88 % de ses e-mails de collecte de fonds, plus que tout autre candidat au Congrès aux États-Unis. Lors de ce scrutin, pourtant, seuls 3 % des électeurs ont déclaré que la politique étrangère était leur sujet de prédilection.

Le candidat au Sénat du Michigan Abdul El-Sayed a placé les attaques contre l’AIPAC et les critiques d’Israël au cœur de sa campagne, mais seuls 0,4 % des électeurs ont déclaré que la politique étrangère était le sujet le plus important, de leur point de vue.

Un manifestant pro-Israël devant l’Université Columbia à Manhattan, le 22 avril 2024. (Luke Tress)

La tendance se vérifie également chez les électeurs juifs.

Lors de la campagne pour la mairie de New York, les Juifs ont déclaré que des sujets intérieurs comme l’avortement, l’économie et l’immigration étaient plus importants qu’Israël ou l’antisémitisme.

Selon un sondage national réalisé cette année auprès des Juifs, leur demandant de citer leurs deux principales priorités électorales, seuls 17 % ont cité Israël, 83 % déclarant que la position d’un candidat sur Israël n’était « pas un élément rédhibitoire ».

Lorsqu’ils sont interrogés par les sondeurs, la vaste majorité des Juifs affirment qu’Israël est important pour eux, mais rien ne prouve que ce soit une priorité absolue au moment de voter.

Des parlementaires juifs se disent déçus par cette focalisation démesurée sur Israël.

Micah Lasher, Démocrate juif qui a remporté une primaire à New York le mois dernier, a déclaré lors d’un forum de candidats avant l’élection : « Je ne suis pas obsédé par Israël, mais je m’inquiète parfois que notre dialogue politique, et le dialogue politique lors de cette élection, le soit. »

Dans l’ensemble, les études indiquent que les Américains non juifs sont de plus en plus hostiles à Israël, sans pour autant se concentrer réellement sur Israël ou la politique étrangère au moment de voter.

Alors, que se passe-t-il exactement ?

Le pouvoir des primaires

Il existe quelques exceptions aux chiffres qui montrent un manque d’intérêt pour Israël. Une enquête de 2025 a révélé que, pour l’élection présidentielle de 2024, la guerre à Gaza avait été la priorité pour 35 % des musulmans, juste derrière l’économie et l’emploi.

Israël est un facteur mobilisateur pour la gauche radicale, et le discours anti-Israël a été particulièrement prédominant lors des primaires du Parti Démocrate opposant des candidats de la gauche radicale affiliés aux Democratic Socialists of America (DSA).

Les candidats démocrates au Congrès, Claire Valdez, Brad Lander et Darializa Avila Chevalier, sur scène aux côtés du maire Zohran Mamdani lors d’un rassemblement visant à inciter les électeurs à voter, organisé en amont des primaires new-yorkaises, à New York, le 18 juin 2026. (Crédit : Ryan Murphy/AP Photo)

Les chiffres montrent que l’hostilité envers Israël est plus répandue chez les jeunes progressistes. Après la victoire de candidats de la gauche radicale aux primaires de New York, le mois dernier, leurs partisans ont scandé « Libérez la Palestine » ou encore « Fuck AIPAC ».

« Dans les circonscriptions très ancrées à gauche lors des primaires démocrates, les candidats des Democratic Socialists of America ont utilisé Israël pour diviser les électeurs. Ils ont essayé de capitaliser dessus pour séduire la gauche », déplore Halie Soifer, dirigeante du Jewish Democratic Council of America.

Trois candidats de la gauche radicale ont battu leurs opposants plus modérés lors des primaires du Parti Démocrate à New York le mois dernier. Ces candidats de gauche ne se distinguaient pas beaucoup de leurs adversaires progressistes sur les questions intérieures, mais ils étaient plus anti-israéliens.

Ils ont utilisé Israël comme un sujet de clivage pendant la campagne, pilonnant leurs adversaires sur leurs relations avec l’État juif, alors même que les trois candidats plus modérés étaient de fermes critiques du gouvernement israélien.

Le Représentant américain Dan Goldman, qui a perdu sa primaire, a déclaré après-coup qu’Israël était « une priorité pour mon adversaire. C’était une priorité pour les médias. Ce n’était pas autant une priorité, certainement, pour les familles qui se battent pour vivre au jour le jour. »

Le député Dan Goldman, démocrate de l’État de New York, s’exprimant lors d’une conférence de presse, au Capitole, à Washington, le 2 juillet 2025. (Crédit : Mariam Zuhaib/AP)

Soifer a déclaré que cette stratégie « ne fonctionnait pas dans toutes les circonscriptions » et qu’Israël n’était pas un sujet central dans de nombreuses élections, soutenant que les Democratic Socialists of America utilisaient les primaires pour faire passer des circonscriptions déjà bien ancrées à gauche à une nuance encore plus foncée.

La plupart des électeurs se concentrent sur d’autres sujets, et la focalisation anti-israélienne des Democratic Socialists of America ne ferait pas basculer des circonscriptions disputées des Républicains vers les Démocrates, ajoute-t-elle, avant de souligner que des candidats Démocrates des zones mixtes, comme Roy Cooper en Caroline du Nord, Sherrod Brown dans l’Ohio ou encore Josh Turek, dans l’Iowa, n’avaient pas fait d’Israël leur priorité.

Les primaires enregistrent généralement un faible niveau de participation, si bien que le simple fait de galvaniser une base restreinte mais impliquée par un discours anti-israélien peut suffire à faire la différence. Ainsi, seuls 7 % environ des Démocrates actifs du 13e district de New York ont en effet voté pour la gagnante de la primaire de la gauche radicale, Darializa Avila Chevalier.

Une question d’identité

Selon Shibley Telhami, politologue à l’Université du Maryland qui étudie les attitudes américaines et arabes envers Israël depuis des décennies, la question israélo-palestinienne est dorénavant bien plus qu’un sujet de politique étrangère, « presque une question intérieure américaine », consciemment ou non, et de surcroît difficile à appréhender dans les sondages.

Par exemple, de nombreux électeurs associent le gouvernement israélien et le Premier ministre Benjamin Netanyahu aux Républicains, et Israël est perçu comme entraînant les États-Unis dans une guerre avec l’Iran, explique Telhami, qui est né en Israël au sein d’une famille arabe.

Un manifestant antisioniste à New York, le 5 mai 2026. (Luke Tress/Times of Israel)

« Israël est devenu une sorte de sujet identitaire symbolique d’une manière qui ne ressort pas dans les sondages lorsque l’on demande aux gens quelles sont leurs priorités », poursuit-il. « Quand ils disent ‘l’économie’, Israël est dedans. Quand ils disent ‘je ne veux pas être entraîné dans une autre guerre’, Israël est aussi dedans. Cela fait partie de cet ensemble de sujets qui sont des priorités pour les Américains. »

Ce qui pourrait expliquer pour quelle raison les Américains ne placent pas spontanément Israël au premier plan, mais déclarent qu’Israël est important lorsqu’on leur pose la question.

Les Démocrates qui font d’Israël leur priorité voient que les électeurs ont fait ce rapprochement et capitalisent dessus, faisant du sentiment anti-israélien l’élément d’une « nouvelle identité Démocrate », estime Telhami.

« Il y a un changement de paradigme en Amérique : pour une grande partie de la population, Israël est le méchant, lié à des maux qui ont moins à voir avec la question israélo-palestinienne qu’avec leur propres difficultés en Amérique », conclut-il.

En savoir plus sur :
Pour commenter, rejoignez
la Communauté du Times of Israël !
Rejoidre la Communauté du Times of Israël
Seuls les membres qui payent un abonnement peuvent commenter les articles. Alors rejoignez nous et profitez d'autres avantages !
Veuillez utiliser un email au format suivant : example@domain.com
Confirm Mail
Merci ! Consultez votre mail maintenant
Vous faites désormais partie de la Communauté du Times of Israël ! Un e-mail contenant votre lien de connexion a été envoyé à . Une fois configuré, vous pourrez profiter de vos avantages et commenter.

Merci pour votre fidélité !

Si vous voyez ce message, ça veut dire que vous faites partie de nos lecteurs les plus assidus. Pour continuer votre lecture, veuillez rejoindre notre Communauté. Rejoignez-nous maintenant !
image
Inscrivez-vous gratuitement
et continuez votre lecture
L'inscription vous permet également de commenter les articles et nous aide à améliorer votre expérience. Cela ne prend que quelques secondes.
Déjà inscrit ? Entrez votre email pour vous connecter.
Veuillez utiliser le format suivant : example@domain.com
SE CONNECTER AVEC
En vous inscrivant, vous acceptez les conditions d'utilisation. Une fois inscrit, vous recevrez gratuitement notre Une du Jour.
Register to continue
SE CONNECTER AVEC
Log in to continue
Connectez-vous ou inscrivez-vous
SE CONNECTER AVEC
check your email
Consultez vos mails
Nous vous avons envoyé un e-mail à .
Il contient un lien qui vous permettra de vous connecter.