LATRUN – Quelques dizaines de bénévoles israéliens, agenouillés, creusent la terre, plantant des jeunes ceps de vigne les uns après les autres sous le soleil brûlant de la mi-journée. A leurs côtés, deux jeunes hommes en robe, le crâne rasé, transportent les jeunes souches et ils placent des piquets métalliques dans le sol pour que les vignes puissent grimper.
Ces hommes sont des moines catholiques qui vivent et qui travaillent au monastère de Latrun. Ils appartiennent à l’ordre des trappistes, une branche du catholicisme romain centrée sur la prière contemplative et une vie de simplicité.
Entre les prières – elles ont lieu sept fois par jour – ils exploitent un vignoble et une oliveraie qui appartiennent à cette abbaye française située aux contreforts de la Judée, en Israël. La communauté religieuse tire son seul et unique revenu de sa production d’huile et de vin.
La majorité du temps, les 20 moines de Latrun s’occupent des vignes et des oliviers du monastère seuls, ne faisant que peu appel à des aides extérieures – à l’exception du travail laborieux de la terre, où ils embauchent six à neuf ouvriers supplémentaires. Mais les choses sont particulièrement difficiles cet été : des incendies ont dévasté de vastes étendues de végétation dans la périphérie de Jérusalem à la fin du mois d’avril et au mois de mai.
Les parcelles brûlées qui parsèment les vignobles et les oliveraies environnantes sont largement visibles depuis le sommet d’une colline proche du monastère. Et alors qu’ils devaient relever le défi colossal de replanter des dizaines de ceps de vignes et de préserver au maximum les oliviers brûlés, les moines ont commencé à se mettre en quête de bénévoles.
« Au début, j’avais trouvé trois personnes qui nous avaient déjà aidés – elles ont fait passer le mot », explique le frère Daniel, l’un des moines. « Parfois, nous avons trouvé des personnes qui ont amené des groupes, et très rapidement, le nombre de volontaires a grimpé ».
Le frère Daniel raconte au Times of Israel que les moines ont commencé à recruter des Israéliens en 2023, après la suspension, par le gouvernement, des permis des ouvriers palestiniens de Cisjordanie qui venaient habituellement travailler au sein de la communauté – une suspension qui avait été décidée dans le sillage des atrocités commises par le Hamas, le 7 octobre, et dans le cadre de la guerre qui avait suivi.
Mais cette année est « totalement particulière », souligne-t-il, dans la mesure où 80 volontaires israéliens se sont engagés à aider le monastère à se relever après les incendies dévastateurs.
La renaissance après les incendies
« Il y a toujours eu de petits incendies ici, surtout au début de l’été, mais ils n’ont jamais été aussi durs que ceux que nous avons connus cette année », s’exclame le frère Athanase, qui entre dans le détail du trajet emprunté par les flammes en faisant visiter les terres du monastère au Times of Israel.
« Cela a été très difficile parce que nous n’avons pas l’habitude de quitter notre monastère et certains frères sont très âgés », a dit à l’AFP le frère Athanase.
Alors que nous sommes montés sur une crête située à proximité des ruines d’une forteresse datant de l’époque des Croisades, le moine pointe du doigt de lointaines rangées d’arbustes roussis – des vignes qui ont été détruites dans l’incendie.
« Nous avons d’abord pensé qu’il s’agissait d’un feu de moindre envergure. Les pompiers sont arrivés avec un camion et ils ont commencé à travailler, mais ensuite nous avons vu des avions… avec le vent, les flammes ont sauté vers le vignoble », se souvient-il.
Le frère Athanase et les autres moines ont commencé à s’inquiéter lorsqu’ils ont vu les pompiers s’éloigner des incendies qui continuaient à ravager la végétation. Dix minutes plus tard, la communauté religieuse a reçu un appel des pompiers qui leur demandaient d’évacuer le monastère.
« Nous avons dû évacuer rapidement, nous n’avons pas pu prendre de vêtements ou quoi que ce soit d’autre… Nous ne savions pas quand ou si nous reviendrions », se souvient Frère Athanase. Au bout de 36 heures, les pompiers étaient parvenus à empêcher les flammes d’atteindre le monastère lui-même.
Mais les incendies ont ravagé une grande partie de la zone environnante : 1 000 oliviers ont été détruits et l’oliveraie a été aux trois quarts endommagée. La totalité des dégâts essuyés par le vignoble reste indéterminée.
Alors que les bénévoles, cette semaine, se sont concentrés sur la replantation d’une vigne, le frère Athanase indique que les moines prévoient de solliciter leur aide pour s’occuper des oliviers brûlés, en leur apportant de l’eau, en les taillant et en les recouvrant d’une peinture blanche qui les protègera contre les insectes et contre les autres parasites.
Pour le père Christian-Marie, qui vit au monastère depuis près de 28 ans, planter de nouvelles vignes est « un symbole d’espoir ». « Parce que si nous pensions que demain, la terre serait bombardée et réduite à néant, nous n’entreprendrions rien. »
« Pour moi, c’est très important de prier pour la paix quand je vis dans ce monastère », confie-t-il.
Selon le jeune moine, il faudra au moins quatre ans pour que les oliviers blessés puissent à nouveau porter des fruits – et cela ne sera possible que s’ils sont bien entretenus, ajoute-t-il.
Ce n’est pas quelque chose qu’on peut faire tous les jours
L’un des premiers volontaires à se présenter a été Gil, un enquêteur de police originaire de Modiin qui vient de prendre sa retraite. Il raconte utiliser sa liberté retrouvée pour rendre de fréquentes visites aux moines. Il dit être devenu très proche de certains d’entre eux.
Ce n’est pas la première fois que Gil travaille bénévolement dans le vignoble – mais il fait remarquer qu’avant les incendies, lui et d’autres aidaient principalement à récolter les raisins et les olives. Il n’avait jamais planté de ceps de vigne jusqu’à présent.
« Je n’avais jamais fait ça auparavant – c’est eux qui me l’ont appris aujourd’hui. Ce n’est pas quelque chose qu’on peut faire tous les jours, planter une nouvelle vigne. Le travail consiste normalement à récolter les raisins ou les olives », ajoute-t-il.
Un autre volontaire, qui est originaire du sud du pays, dit avoir découvert cette opportunité grâce à un message posté dans un groupe WhatsApp appelé « Tzav 8 pour l’agriculture » – une référence à l’ordre de mobilisation des réservistes de Tsahal en cas d’urgence nationale.
Pour Noga Eshed, 74 ans, bénévole venue de Tel Aviv, l’exercice représente une reconnexion avec la nature.
« Je vois des gens toucher la terre, le sol. Et ce n’est pas très courant. Nous sommes très déconnectés de cela de nos jours », dit-elle, une truelle à la main.
Eshed, qui a déjà été bénévole au monastère à plusieurs reprises, affirme que les « frères » sont de « bons amis ».
Yisca Harani, spécialiste du christianisme qui promeut les causes interreligieuses, est absente aujourd’hui, mais le frère Daniel précise qu’elle a été à l’origine du recrutement d’environ la moitié des bénévoles israéliens. Ainsi, de nombreux Israéliens qui travaillent la terre, aujourd’hui, portent déjà un intérêt particulier à la relation unissant les Juifs aux chrétiens qui vivent en Israël.
Le travail en lui-même n’est pas particulièrement pénible, mais la chaleur fait des ravages. Plusieurs bénévoles racontent au Times of Israel qu’un homme a souffert d’un coup de chaleur alors qu’il se trouvait dans les champs, provoquant une brève panique. Il a été ramené au monastère et il n’a plus travaillé de la journée.
Vers midi, les Israéliens se rassemblent à l’ombre d’un pont pour faire une pause. Les moines ont apporté de quoi se sustenter aux volontaires fatigués – des baguettes, une myriade de fromages, du vin blanc et de la pastèque.
Pendant la pause, le frère Daniel retourne au monastère au volant de son camion. Les moines se retrouvent dans la chapelle pour la prière de midi et quart. Le frère Athanase fait sonner les cloches qui annoncent la messe et, très vite, des hommes en robe blanche, scapulaire noir et ceinture de cuir marron font leur entrée dans le sanctuaire.
En pénétrant dans ce bâtiment construit au XIXe siècle, les moines s’inclinent devant une croix dorée située à l’avant de la chapelle avant de prendre place sur un banc.
La messe est dite dans un mélange de latin et de français, composé principalement d’hymnes doux et de deux brèves lectures de la Bible chrétienne.
Le chef du monastère, Dom Patrick, explique au Times of Israel le déroulement de cette messe et la philosophie de cet ordre monastique particulier, dont les membres sont connus sous le nom de » trappistes », un nom emprunté à l’abbaye de La Trappe où l’ordre a vu le jour, en France.
Contrairement à d’autres ordres qui refusent le travail, les trappistes croient en « ora et labora », une expression latine qui signifie « prier et travailler ». Pour parvenir à combiner prière et labeur physique, les moines doivent suivre un emploi du temps serré.
« Chaque jour, il y a du temps pour le travail et la lecture, mais la prière revient, encore et encore, pour souligner qu’elle est la partie la plus importante de notre vie », indique Dom Patrick.
Les moines se lèvent chaque jour à 3h30 pour leur première prière de la journée, puis ils assistent à la messe – le cœur de la liturgie catholique – à 6h30 avant de se mettre au travail après le lever du soleil.
« Il est important pour nous de gagner de l’argent avec notre travail et pas seulement de prendre l’argent des autres », explique le frère Athanase, perché au sommet de la colline, jetant un regard sur les oliviers et les vignes brûlés à l’horizon. « Le travail est notre mode de vie. Nous ne pouvons pas vivre sans travailler ».
Debout dans le vignoble nouvellement replanté, le père Aloïs espère que le monastère sera épargné à l’avenir par un incendie aussi destructeur, tout en assurant que les moines sont désormais mieux préparés.
« En fin de compte, nous sommes entre les mains de Dieu », lance-t-il.
L’AFP a contribué à cet article.
la Communauté du Times of Israël !
