LONDRES — C’est une histoire de courage et de résistance, mais également de trahison et de brutalité.
Dans son nouveau livre « The Traitors Circle« , l’auteur et journaliste britannique Jonathan Freedland raconte l’histoire d’un groupe de dissidents allemands issus de la haute société qui exécraient les nazis, sauvaient des Juifs et cherchaient à mettre fin à ce régime qui avait déshonoré leur pays et plongé le Vieux continent dans la guerre.
Comtesses, diplomates, hauts fonctionnaires et anciens hommes politiques, les membres du « Solf Circle » (le cercle Solf) étaient tous issus d’un monde d’internats réservés à l’élite, de vastes domaines ruraux et de dîners fastueux.
« Ils sont en proie à des contradictions, ils sont incohérents, ils sont très loin d’être parfaits et ils prennent des décisions que nous, lecteurs, pourrions [considérer comme] définitivement vouées à l’échec », explique Freedland au Times of Israel. « Mais ils s’efforcent d’avancer, même à tâtons… Sur le plan humain, je me suis senti très empathique à leur égard. Je les ai même admirés, en raison de la nature si purement humaine et improvisée de leur opposition. »
Infiltrés et trahis, nombre d’entre eux ont fini dans les salles de torture de la Gestapo, dans les camps de concentration, ou face à la potence.
Selon Freedland, cet ouvrage vient compléter « The Escape Artist », son récit primé de 2022 consacré à Rudolf Vrba qui, après avoir réussi à s’échapper d’Auschwitz, a contribué à révéler la vérité sur la Shoah.
« Ces deux livres sont complémentaires. Chacun est à la fois le complément et l’antidote de l’autre. Avec ‘The Escape Artist’, j’ai dû plonger mon regard au fond des plus denses des ténèbres : Auschwitz-Birkenau, scène du plus grand crime du XXe siècle », raconte Freedland.
« Dans ‘The Traitors Circle’, j’ai été attiré par la lumière, par des personnes qui ont fait le bien – et, ce qui est crucial, un bien désintéressé », poursuit-il – sans doute en référence au concept juif de hessed emet. « Ces personnes qui se trouvaient au sommet de la société allemande ont choisi d’accomplir des actes qui allaient à l’encontre de leurs propres intérêts et qui ne pouvaient que leur causer du tort. Mais elles les ont accomplis malgré tout. C’est, pour moi, tout simplement extraordinaire et, bien sûr, incroyablement inspirant. »
Les visages de la résistance
Plusieurs personnalités fréquentaient le salon politique du Cercle Solf. S’y côtoyaient ainsi le Dr Richard Kuenzer, un ancien fonctionnaire du ministère des Affaires étrangères qui avait participé à la planification d’un complot des généraux allemands visant à renverser Hitler en 1938 ; le Dr Herbert Mumm von Schwarzenstein, diplomate homosexuel licencié par les nazis ; Nikolaus von Halem, un jeune industriel qui s’est ensuite impliqué dans des tentatives d’assassinat contre Hitler ; et le comte Albrecht von Bernstorff, contraint de quitter le service diplomatique pour s’être opposé à Hitler, qui a mis à profit sa nouvelle carrière dans le secteur bancaire pour aider des Juifs à transférer leurs avoirs hors du pays.
Freedland articule son récit autour de quatre personnages qui incarnent le courage — et la complexité — de l’opposition allemande aux nazis.
Hanna Solf, organisatrice de ces soirées informelles où se réunissaient ces opposants au national-socialisme issus de la haute société, était, comme nombre de ses invités, une rebelle improbable. Veuve de Wilhelm Solf, ancien gouverneur colonial et dernier ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne impériale, elle disposait également de l’un des carnet d’adresses les plus fournis de Berlin, véritable réseau d’aristocrates, de diplomates, d’officiers militaires, d’intellectuels et de politiciens de l’époque de la République de Weimar.
Solf se rendait presque quotidiennement dans les ambassades et consulats à Berlin, s’attelant à obtenir les visas et les affidavits d’émigration qui permettaient aux Juifs de quitter le pays.
Solf n’hésitait pas non plus, lorsqu’elle ne parvenait pas à obtenir des documents authentiques, à se procurer de faux visas et papiers aryens.
Solf s’enorgueillissait en outre de voir des diplomates étrangers fréquenter régulièrement ses réunions. Ainsi, les opposants aux nazis pouvaient se mêler librement aux ambassadeurs, ministres et chargés d’affaires américains et européens en poste en Allemagne.
À mesure que la situation des Juifs allemands devenait de plus en plus périlleuse, nombre de ceux qui n’étaient pas parvenus à fuir le Reich sont entrés dans la clandestinité, devenant ce que l’on appelait alors des « U-boats ». Lagi, la fille de Solf, dont le mari, le noble silésien Hubertus von Ballestrem, était aussi un farouche opposant aux nazis, prit alors le risque ultime d’aider des Juifs en les accueillant chez elle.
Au contraire des Solf, Elisabeth von Thadden, fille conservatrice d’aristocrates et propriétaires terriens protestants, n’était pas au départ hostile au national-socialisme. En effet, la directrice d’un pensionnat pionnier pour jeunes filles avait même emmené un groupe d’élèves assister à un discours de Hitler.
L’antisémitisme des nazis, ainsi que leur détermination à neutraliser le christianisme allemand, ont toutefois rapidement dégoûté von Thadden du régime. Déterminée à protéger son école, qui attirait des élèves issus de familles influentes, elle a choisi d’éviter toute confrontation directe avec les nazis tout en s’efforçant de faire tout ce qui était en son pouvoir pour leur résister. Dans cette école notoirement chrétienne, elle commença à admettre en secret des filles « non aryennes », offrant ainsi à leurs parents un refuge pour leurs filles tandis qu’ils préparaient leur fuite hors d’Allemagne.
Mais, en 1941, von Thadden vit la chance tourner. Après qu’un parent l’a dénoncée (à juste titre) pour « manque de conviction », elle reçut la visite d’un inspecteur de la Gestapo. Selon le rapport de cet inspecteur, si le national-socialisme n’était pas « ouvertement » combattu à l’école, il avait toutefois été « aboli » par une directrice déloyale. Von Thadden fut donc rapidement démise de ses fonctions. « Je n’ai plus à alourdir ma conscience avec davantage de malhonnêteté », conclut-elle.
Lorsque les nazis sont arrivés au pouvoir, le diplomate new-yorkais Otto Kiep eut, pour sa part, une réaction moins subtile que celle de von Thadden. Quelques semaines après l’accession d’Hitler au poste de chancelier en janvier 1933, il décida d’assister à une collecte de fonds organisée conjointement au Waldorf Astoria par l’Université hébraïque et la Jewish Telegraphic Agency, durant laquelle il prononça un discours louant l’invité d’honneur, Albert Einstein. Kiep, rappelé à Berlin et sévèrement réprimandé par le ministère des Affaires étrangères, ne fut -miraculeusement – pas licencié. Cet été-là, lorsque les nazis ont aboli tous les autres partis politiques, Kiep a démissionné de son poste. Il a toutefois tenté de conserver son influence au sein du système, en dirigeant des missions commerciales à l’étranger, et en décidant même, en 1937, d’adhérer au parti nazi.
La conviction grandissante de Kiep qu’il pouvait servir le Christ ou Hitler mais pas les deux, ainsi que le dégoût provoqué chez lui par les événements du pogrom de la Nuit de Cristal, en novembre 1938, ont renforcé son opposition au régime.
En septembre 1939, lorsque l’Allemagne a envahi la Pologne, il s’est inquiété des horreurs que ces actes allaient déclencher, déclarant de manière prémonitoire à sa femme : « La honte de cet événement restera gravée dans les mémoires pour un millier d’années. »
Kiep, qui possédait une maison à Londres et dont les enfants étaient scolarisés en Angleterre, aurait pu choisir l’exil. Mais au lieu de cela, profondément convaincu qu’Hitler devait être destitué et qu’il ne pouvait jouer son rôle qu’à l’intérieur de l’Allemagne, Kiep s’engagea dans l’armée, persuadé que de cet endroit seul pouvait venir le changement. Recruté dans les hautes sphères de l’Abwehr, il choisit de rejoindre une puissante faction au sein des services de renseignement militaire allemands, composée d’opposants engagés au régime, parmi lesquels figuraient l’amiral Wilhelm Canaris, chef de l’Abwehr, et son adjoint, le général de division Hans Oster.
Kiep, dont les fonctions lui permettaient d’accéder à des journaux étrangers, notamment au New York Times, estimait que partager ce qu’il savait relevait de son devoir patriotique – même si cela risquait de mettre mal à l’aise ses convives lors de dîners et de réunions mondaines. « Nous sommes entourés de mensonges », disait-il. « Les gens doivent savoir qu’il existe encore des Allemands qui aiment la vérité. » Ainsi que l’écrit Freedland : « Être informé, connaître la vérité et la partager : dans une république de mensonges comme l’était l’Allemagne hitlérienne, c’étaient là des actes de résistance. »
Agée de vingt-quatre ans, la comtesse Maria von Maltzan était également déterminée à résister aux nazis. Dès 1934, elle contribua à faire sortir clandestinement d’Allemagne des renseignements critiques à l’égard du régime – une action qui lui valut une mâchoire cassée par la Gestapo. Mais von Maltzan persista, affichant un mélange de mépris et de hauteur aristocratique provocante envers les nazis. Elle fit de sa maison un refuge pour les prisonniers politiques de retour des camps de concentration et pour les Juifs, notamment son amant Hans Hirschel.
Von Thadden et Kiep, pour Freedland, incarnaient les classes moyennes et supérieures libérales et conservatrices qui constituaient l’essentiel de la résistance au nazisme après qu’Hitler, une fois au pouvoir, a écrasé une grande partie de l’opposition de gauche, idéologiquement motivée, au national-socialisme.
Une opposition trahie
Malheureusement pour ses membres, le cercle Solf affrontait un adversaire cruel et sans pitié. L’officier SS Herbert Lange, affecté en Pologne, avait été un pionnier de la chambre à gaz, dont il avait d’abord introduit la version mobile, avant de devenir le commandant fondateur de Chełmno, le premier camp d’extermination. Il était ainsi responsable de la mort de milliers de Juifs et de personnes jugées indignes de vivre par le programme d’euthanasie nazi.
À l’été 1943, Lange servait, en tant que haut responsable, au sein d’une unité de la Gestapo chargée de briser tout lien entre la résistance intérieure allemande et les réseaux antinazis en France, en Belgique et en Suisse. Soupçonnant plusieurs Berlinois de la haute société ayant des relations en Suisse, il déploya un nouvel agent chargé d’enquêter et de trouver des preuves.
Freedland, auteur de plusieurs thrillers, maintient un certain suspense quant à l’identité de celui qu’il désigne sous le nom de « agent Robby » et quant au sort final du cercle Solf. Cet agent, selon lui, était « amoral et égoïste ». C’était aussi, dit-il, « quelqu’un qui avait une très haute opinion de lui-même, et qui était attiré par l’idée de jouer un rôle important ».
Une motivation qui n’était pas inhabituelle pour les agents et les informateurs de la Gestapo, ajoute-t-il.
« Parfois, c’était pour l’argent. Parfois, parce qu’ils étaient compromis. Mais très souvent, ces gens avaient des rêves de grandeur et étaient persuadés de jouer un rôle dans l’Histoire », explique Freedland.
« Robby », se faisant passer pour un compagnon de résistance contre le nazisme, s’est servi de ses relations familiales pour obtenir une invitation à un goûter auquel participaient plusieurs membres importants du cercle Solf. Leurs conversations – fidèlement rapportées à Lange – étaient, comme l’a ensuite rapporté Kiep, « absolument mortelles ». À ses propres déclarations défaitistes sur les « sombres » perspectives s’offrant à l’Allemagne dans la guerre sont venues s’ajouter les discussions des autres invités, qui parlaient d’un coup d’État contre Hitler et de l’avenir du pays une fois son dirigeant « mis contre un mur », comme l’a expliqué Hanna Solf avec un sourire.
C’est dans le cadre d’une vague d’arrestations menée par la Gestapo en janvier 1944 que le cercle Solf fut balayé et ses membres envoyés au camp de concentration de Ravensbruck où Lange, convaincu à tort d’avoir découvert un complot majeur, mena durant plusieurs heures des interrogatoires brutaux sur les accusés.
Traînés devant le tristement célèbre « juge à la potence » Roland Freisler, au Tribunal du peuple, Kiep et von Thadden furent reconnus coupables de trahison puis condamnés à mort, à l’issue d’un procès qui ne dura qu’une journée. Hanna Solf, également été accusée de trahison, fut à la dernière minute emmenée pour un complément d’enquête.
Tout espoir si mince fut-il d’obtenir la clémence s’évanouit trois semaines plus tard lorsque, au lendemain de l’échec du « complot de juillet », Himmler annonça la découverte, par ses agents, d’une « conspiration baroque » contre le Reich, qui englobait tous les événements possibles, du thé de Berlin jusqu’à l’entente visant à tuer Hitler dans son quartier général de Prusse orientale, la Tanière du Loup.
C’est un coup du sort poétique qui a sauvé Solf et sa fille, accusées dans un acte ultérieur d’être « les servantes de nos ennemis dans la guerre », du destin qui avait frappé Kiep et von Thadden. Cinq jours avant leur procès, prévu en février après avoir été reporté à plusieurs reprises durant les derniers mois de la guerre, une frappe directe sur le Tribunal du peuple a entraîné la mort de Freisler, qui s’était arrêté pour rassembler des dossiers pendant un raid aérien.
Pour Freedland, le cercle Solf a joué un rôle crucial, mettant discrètement en relation des diplomates étrangers avec l’opposition allemande, et leur permettant ainsi, au moins avant que la guerre n’éclate, de confirmer les informations et les soupçons concernant les horreurs commises par le régime nazi. Combien de diplomates, se demande-t-il, sont retournés dans leurs ambassades et leurs légations avec la volonté nouvelle d’aider ceux qui tentaient de fuir l’Allemagne ?
« C’est marginal. Cela se mesure en vies individuelles sauvées », explique Freedland.
Cela vaut également pour les Juifs sauvés par les membres du cercle Solf eux-mêmes : les jeunes femmes juives hébergées temporairement dans l’école de von Thadden, ou dans la maison de Lagi et Hubertus von Ballestrem. Von Maltzan, qui avait l’intention d’assister au thé mais qui, ayant un pressentiment, a décidé à la dernière minute de ne pas s’y rendre, a réussi à échapper aux griffes de la Gestapo, redoublant d’efforts pour sauver des Juifs. Elle est ainsi devenue une « nageuse noire », les aidant à traverser le lac de Constance pour rejoindre la Suisse ; elle a conduit des Juifs en sécurité à travers les égouts de Berlin, depuis la crypte d’une église où ils avaient été hébergés ; et elle a joué un rôle essentiel dans une audacieuse opération d’évasion, au cours de laquelle 20 Juifs ont pu rejoindre Stockholm à bord de deux wagons de marchandises scellés qui transportaient des meubles de l’ambassade suédoise dans la capitale allemande.
L’intérêt que porte Freedland à ce petit groupe illustre l’histoire plus large, quelque peu oubliée, de ces Allemands qui se sont dressés contre Hitler. Pour lui, la résistance a pris de nombreuses formes, de l’habitude de Lagi de toujours porter deux sacs à provisions pour éviter d’avoir à faire le salut « Heil Hitler » à ceux qui ont cherché à plusieurs reprises à assassiner Hitler et à mettre fin à la guerre.
Si la grande majorité des Allemands ne s’est pas opposée activement aux nazis, certains, toutefois, l’ont fait. Ainsi que l’a estimé un enquêteur allié après la guerre, quelque 3 millions de personnes ont été emprisonnées pour dissidence pendant les 12 années de terreur qu’a duré le règne du Troisième Reich. Cinq-cent mille ont payé le prix ultime pour leur refus de se plier à la volonté des nazis.
Parmi eux se trouvaient les membres du cercle Solf.
la Communauté du Times of Israël !
