Des femmes juives ont organisé l’émeute de la viande casher de New York en 1902
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Une foule se rassemble devant une boucherie casher lors d'une émeute pour la viande dans le Lower East Side de New York, tirée de "The Great Kosher Meat Wars of 1902". (non daté). (Library of Congress Prints and Photographs Division)
Une foule se rassemble devant une boucherie casher lors d'une émeute pour la viande dans le Lower East Side de New York, tirée de "The Great Kosher Meat Wars of 1902". (non daté). (Library of Congress Prints and Photographs Division)
Interview

Des femmes juives ont organisé l’émeute de la viande casher de New York en 1902

« The Great Kosher Meat War of 1902 » de Scott D. Seligman rappelle un soulèvement des immigrants du Lower East Side, qui en avaient assez de la fixation des prix dans les abattoirs

NEW YORK JEWISH WEEK – Le vendredi matin 16 mai 1902, le Lower East Side « semblait avoir été bombardé », écrit Scott Seligman.

Un jour plus tôt, des femmes juives, indignées par la hausse des prix du bœuf, ont commencé à faire le piquet de grève dans les boucheries casher, arrêtant et parfois agressant les « briseurs de grève » qui osaient acheter de la viande. À la tombée de la nuit, les bouchers avaient été attaqués et seule une boucherie casher avait échappé aux dégradations.

Les deux semaines de troubles urbains qui ont suivi, s’étendant à travers New York et jusqu’à Boston, sont relatées dans le nouveau livre de Scott D. Seligman, The Great Kosher Meat War of 1902 : Immigrant Housewives and the Riots that Shook New York City. C’est le premier récit complet sur un soulèvement de consommateurs et un conflit entre Juifs qui, en son temps, allait inspirer une génération de Farbrente Yidishe meydlekh – des femmes juives fougueuses – qui allait défendre la justice sociale au début du 20e siècle.

C’est aussi l’histoire du Beef Trust, l’un des puissants cartels qui avaient une mainmise étrange sur le marché américain jusqu’à ce qu’ils soient démantelés par les réformateurs – poussés en partie par des femmes dont le nom est maintenant oublié.

Seligman s’est entretenu avec le partenaire new-yorkais du Times of Israel, The Jewish Week, depuis son domicile à Washington.

Votre livre traite de la pauvreté et des troubles parmi les immigrants juifs vivant dans le Lower East Side au début du XXe siècle. Comment se compose la population juive et quelle est l’importance du marché casher ?

Il y a quelque chose comme 600 000 Juifs à cette époque. La grande majorité sont des immigrants russes et d’Europe de l’Est. Dans les quartiers chics, il y a des Juifs allemands et séfarades, mais pas autant. Il y avait quelque 600 bouchers casher dans le Lower East Side – beaucoup de devantures de magasins – et la plupart des femmes allaient chez les bouchers du voisinage immédiat. C’était une relation intéressante, car il fallait que la confiance règne de part et d’autre. Les femmes devaient être assurées qu’elles obtenaient de la viande casher, et les bouchers devaient leur accorder un crédit. Les familles n’avaient pas les moyens de se procurer de la viande avant le versement du salaire.

Scott D. Seligman, auteur de « The Great Kosher Meat War of 1902 : Immigrant Housewives and the Riots that Shook New York City ». (Autorisation)

Qu’est-ce qui change en 1902 ?

Le prix de la viande commençait à augmenter un peu au début de l’année, puis il y a eu une hausse soudaine et le coût du plat de côtes est passé de 12 à 18 cents la livre au détail – une hausse de 50 %. Et cela l’a placé hors de portée.

Bien que la viande casher ait tendance à être plus chère, compte tenu des coûts de supervision et des coupes de viande limitées qui sont autorisées, la faute en revient vraiment au Beef Trust, les grands conditionneurs de viande bovine du Midwest.

Ils étaient cinq ou six, dont certains noms que nous connaissons encore aujourd’hui comme Swift et Armour. Il s’agissait d’un cartel, et ils faisaient pression sur les éleveurs pour obtenir des prix plus bas en se coordonnant entre eux, en exigeant des pots-de-vin des chemins de fer qui expédiaient les carcasses et le bétail, en décidant de la quantité de viande à envoyer dans les villes et en escroquant finalement les consommateurs. Ils étaient pour la plupart des Gentils, à l’exception de Schwarzschild & Sulzberger, des juifs allemands qui dirigeaient un abattoir dans l’East Side de Manhattan, où siège aujourd’hui l’ONU, et qui desservaient le marché casher et non casher. D’ailleurs, dans mes recherches généalogiques, je n’ai pas pu établir de lien entre ces Sulzberger et les propriétaires du New York Times, bien que je ne puisse pas imaginer qu’il n’y en ait pas.

Mais alors que le cartel fixait les prix, les bouchers locaux semblaient en subir les conséquences.

Les bouchers ont été les premiers à le voir venir. Ils savaient qu’ils ne pouvaient pas vendre les quantités qu’ils vendaient avec une hausse de prix de 50 %. Ils ont essayé de prendre de l’avance et ont obtenu des bouchers locaux qu’ils acceptent de fermer pendant trois ou quatre jours afin de faire pression sur les grossistes pour qu’ils baissent les prix. Les femmes ont apporté leur soutien et les bouchers ont obtenu des concessions dérisoires de la part des abattoirs, mais cela n’a pas changé le prix du bœuf. Et lorsqu’ils ont rouvert et augmenté les prix au lieu de les baisser, les femmes ont eu le sentiment de s’être fait arnaquer.

Le drame est que les femmes accusaient les bouchers, les bouchers accusaient les abattoirs, les abattoirs accusaient le cartel et le cartel accusait les éleveurs de vaches.

Le drame est que les femmes accusaient les bouchers, les bouchers accusaient les abattoirs, les abattoirs accusaient le cartel et le cartel accusait les éleveurs de vaches

Tout cela a atteint son paroxysme à la mi-mai, lorsque les femmes font le piquet de grève dans les boucheries casher. Quelle a été l’étincelle ?

Le jour de la réouverture des boucheries, une mère de quatre enfants nommée Sarah Edelson a décidé qu’elle devait convoquer une réunion de femmes au foyer au Monroe Palace, un saloon de la rue Monroe géré par sa famille. Elle ne se laissait pas berner, elle gagnait de l’argent supplémentaire en tant que marieuse et était contestataire. Mais elle avait un sens moral. Elle pesait 110 kilos, ce qui lui donnait de la gravité dans sa démarche, dirons-nous. Elle a fait passer le message, y compris une annonce dans les journaux yiddish, et 500 personnes se sont présentées et ont envahi la rue Monroe. Une autre organisatrice, Fannie Levy, a eu ma réplique préférée lors de ce rassemblement, en se moquant de la grève des bouchers : « C’est ça leur grève ? Laissez les femmes faire la grève, et il y aura une grève ! » C’est comme ça que je voulais appeler le livre : ‘Que les femmes fassent la grève’. »

Elles ont décidé de faire un boycott et, du jour au lendemain, elles ont dû recruter 3 000 femmes, en faisant du porte-à-porte, alors que des escouades de cinq personnes ont pris position dans le Lower East Side. Ce n’était pas censé être violent. Elles devaient s’approcher des clients, faire des remontrances à tous ceux qui voulaient acheter de la viande et leur demander de ne pas le faire. Mais quand les gens ont transgressé les consignes, c’est là que l’enfer s’est déchaîné. Elles ont saisi la viande, l’ont jetée dans le caniveau et ont versé du kérosène dessus pour qu’elle soit immangeable.

« East Side women discussing price of meat, NYC », (Les femmes de l’East Side discutent du prix de la viande), photo non datée, tirée de « The Great Kosher Meat War of 1902 ». (Library of Congress Prints and Photographs Division)

Nous sommes le 15 mai. Vous écrivez que des bouchers ont été attaqués, des vitrines ont été brisées et des magasins endommagés. J’ai été surpris de la violence et de l’ampleur des troubles.

Bien qu’il y ait eu quelques violences, cet événement a été très bien organisé. Personne n’a mangé de viande. Absolument personne ne devait manger de viande et il n’y a eu aucun pillage. Seules les boucheries et certains restaurants ont été visés. Ce n’était pas comme les émeutes de rue d’aujourd’hui, avec des gens qui brisent les vitres de toute la rue, et ça s’est arrêté pour le Shabbat.

La réaction de la police m’a rappelé les troubles récents, lorsque les forces de l’ordre se sont retournées contre les manifestants et ont aggravé une situation explosive.

La police est venue avec des matraques à la main. Quand il est apparu clairement qu’il s’agissait d’un groupe important de personnes dans tout le Lower East Side, ils n’ont pas fait usage de la force. Ils bastonnaient les gens et les arrêtaient, et en 1902, il était considéré comme inconvenant qu’ils fassent cela dans la rue à des femmes. Mais il y avait eu des tensions entre les policiers et les Juifs dès les premières grèves. Quand ils ont traité les femmes de cette façon, les choses ont vraiment dépassé les bornes. Beaucoup de femmes ont été blessées, hospitalisées ou envoyées devant le juge de paix pour des amendes et des sermons. Et elles répondaient au juge, sans être intimidées par l’homme en place.

Il y avait eu des tensions entre les policiers et les Juifs depuis les premières grèves. Quand ils ont traité les femmes de cette façon, les choses ont vraiment dépassé les bornes

Vous écrivez sur les rassemblements de masse de Juifs dénonçant la brutalité policière, pendant les émeutes de la viande et après que des Juifs se sont fait agresser lors des funérailles en juin dernier du rabbin Jacob Joseph, un rabbin de Vilna qui avait été envoyé à New York pour mettre de l’ordre dans le système de surveillance casher. La police a-t-elle été tenue pour responsable ?

Le maire était Seth Low, un réformateur qui avait été élu en partie grâce au vote juif et qui était sensible à la communauté juive. Il a demandé des enquêtes, et ils ont constaté que les juifs étaient victimes de violences policières, mais personne n’a vraiment été puni.

Les grèves de la viande se sont étendues au Bronx, à Brooklyn, à Harlem, à Newark et à Boston. Mais ce n’était pas la seule pression exercée sur l’industrie de la viande – les autorités fédérales et étatiques avaient commencé à engager une procédure antitrust contre le cartel presque au même moment.

C’était la toile de fond de ce qui se passait dans le Lower East Side. Ce n’est que des années plus tard, après que la Cour suprême [en 1905] a statué que le cartel était un trust illégal, que la question du cartel a été résolue. Mais à cette même époque, les tribunaux ont obtenu des injonctions contre le cartel et ils n’ont pas pu fixer les prix, limiter l’approvisionnement en viande ou coordonner les frais de crédit et de livraison. Cela a été efficace.

« The Great Kosher Meat War of 1902 », de Scott D. Seligman. (Autorisation)

Les émeutes ont-elles été efficaces pour faire baisser le prix de la viande ?

S’ils sont descendus, on ne sait pas exactement pourquoi. D’une part, l’augmentation des prix avait pour but d’augmenter les profits et personne ne faisait de bénéfices pendant que les magasins étaient fermés. Et puis, une fois que les rabbins se sont impliqués et ont commencé à négocier avec les abattoirs, les prix ont baissé. Le cartel était également paralysé par les procédures judiciaires.

Au bout du compte, ils ne vendaient pas de viande. Et à ce point de vue, les protestations ont été un succès et les prix sont revenus à ce que les gens étaient prêts à payer.

Il y a eu tant d’organisation en si peu de temps, avec la formation d’organisations comme la Ladies’ Anti-Beef Trust Association et la Allied Conference for Cheap Kosher Meat. Vous estimez que les organisatrices ont touché quelques centaines de milliers de femmes dans toute la zone métropolitaine. Certaines de ces organisations ont-elles survécu aux grèves de la viande ?

Elles ont immédiatement cessé d’exister, et les femmes qui ont émergé de l’obscurité totale y sont retournées. Vers la fin, ils ont même créé des boutiques coopératives pour concurrencer les bouchers, et parce qu’elles étaient à but non lucratif, elles ont pu vendre à meilleur marché – et même elles ont fait faillite. Les choses sont revenues à la case départ.

Finalement, les hommes ont pris le relais de la grève et les femmes n’ont pas voulu assumer de rôle militant avant une décennie. S’agissait-il de simple chauvinisme ?

Il était inévitable que les hommes affirment leur contrôle. En partie, les femmes leur ont tendu la main. Il fallait tout le Lower East Side et il ne pouvait pas s’agir d’une simple grève de femmes. Les femmes se rendaient dans les synagogues samedi matin pour enrôler les hommes, elles s’adressaient aux syndicats et aux landsmenshaften [sociétés juives d’entraide] et rejoignaient la Allied Conference. Je n’ai pas trouvé de ressentiment concernant le genre. Ce n’était pas une lutte féministe – elles voulaient de la viande bon marché, et les hommes apportaient des compétences que les femmes n’avaient pas.

Les défilés pour le droit de vote des femmes ont eu lieu plus tard. La « shirtwaist strike », (soulèvement des 20 000) à New York a été plus tardive que cela. Des femmes remarquables ont organisé la grève de la viande et l’ont bien faite, mais ce n’est pas ce qui était important pour elles.

Où les femmes ont-elles acquis leurs compétences ?

Pamela Nadell, mon ange gardien sur ce projet, m’a dit : « Les femmes juives sont nées organisatrices ». En outre, l’économie de l’offre et de la demande n’était pas un concept si étranger pour certaines de ces femmes. Beaucoup d’entre elles avaient des petits boulots à côté, comme prendre des pensionnaires, ou travailler à la pièce, ou être marieuses comme Sarah Edelson. Elles ont compris que si vous n’achetez pas, les prix baissent. Leur tâche consistait à expliquer à tout le monde dans le Lower East Side pourquoi on leur demandait de priver leurs familles de viande pendant un certain temps.

Ils ont compris que si vous n’achetez pas, les prix baissent. Leur tâche consistait à expliquer à tout le monde dans le Lower East Side pourquoi on leur demandait de priver leurs familles de viande pendant un certain temps

Votre livre est un rappel du ferment politique de l’époque, avec le mouvement ouvrier, les socialistes, les communistes et même les anarchistes qui cherchent à prendre part à l’action. Les mouvements qui sont aujourd’hui vilipendés étaient courants dans le Lower East Side.

Je ne dirais pas qu’ils étaient dans le courant dominant, mais les socialistes étaient certainement dans le coin. The Forward en est un bon exemple. En tant que journal résolument socialiste, ils n’ont pas fait de reportages sur la violence ; leurs reporters ont plutôt vu des femmes se parler poliment et se sont réjouis que les femmes s’attaquent à l’establishment capitaliste. Le 20 mai, il y a eu un rassemblement socialiste à Rutgers Park, et beaucoup de femmes y sont allées. Quelqu’un a répandu la rumeur selon laquelle la Ladies’ Association était en fait un groupe socialiste, ce qui n’était évidemment pas le cas. Carolyn Schatzberg, une autre des organisatrices, a trouvé ça louche et a déclaré que quelqu’un avait inventé cette histoire pour discréditer le mouvement des femmes.

Joseph Goldman, qui était responsable de la Ligue des bouchers, a affirmé que des anarchistes étaient à l’origine de la grève des femmes. Sarah Edelson a eu la meilleure réplique : « Vous avez déjà vu une femme anarchiste avec un mari et une demi-douzaine d’enfants. »

Les femmes n’avaient pas besoin d’être davantage convaincues de leur capacité à faire changer les choses. La grève des loyers de 1904, luttant contre la hausse des loyers dans le Lower East Side, a absolument fait référence à la grève de la viande comme un précédent

Je n’avais jamais entendu parler de la grève de la viande de 1902, ni des grèves qui ont suivi en 1906, 1910, 1912, 1916, 1919, et jusqu’en 1935. Il semble que ce soit une période de troubles majeurs qui échappe à l’Histoire. Les émeutes ont-elles eu une quelconque influence dans la période qui a suivi immédiatement ?

Les incidents spécifiques ont peut-être été oubliés, mais la tactique a été utilisée à maintes reprises. Les femmes n’avaient pas besoin d’être davantage convaincues de leur capacité à faire changer les choses. La grève des loyers de 1904, luttant contre la hausse des loyers dans le Lower East Side, a absolument fait référence à la grève de la viande comme un précédent. Mais au fil du temps, cet événement particulier a été oublié.

Il n’y avait aucun souvenir jusqu’à ce que Paula Hyman [la défunte professeure d’histoire juive moderne à Yale] le redécouvre en 1980. Elle l’a sauvé, mais son article n’avait que 14 pages. J’ai consulté tous les journaux de New York, le New York Sun, le World, le Herald, le Brooklyn Eagle et les journaux yiddish. Tout est là.

Quel est votre lien personnel avec cette histoire ?

Ma grand-mère vivait à Orchard Street, et j’aime à penser que sa mère y a participé. Le concept de femmes juives fortes qui ne se laissent impressionner par personne était un sujet très intéressant pour moi. J’avais grandi avec beaucoup de femmes juives fortes, et c’était une source d’inspiration. Je pouvais entendre leurs mots sortir de la bouche de ma grand-mère.

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