Des journalistes étrangers redoublent d’efforts pour accéder à Gaza

Alors que les médias ne peuvent presque pas entrer dans l'enclave, les récits contradictoires et la crise humanitaire attisent une guerre de la désinformation qui risque de s'intensifier

Des journalistes étrangers et israéliens se tenant sur une colline surplombant la bande de Gaza, dans la ville de Sderot, dans le sud d'Israël, le 19 octobre 2023. (Crédit : Nati Shohat/Flash90)

L’évaluation précise des conditions de vie dans la bande de Gaza constitue un enjeu majeur pour la communauté internationale, dont les décisions stratégiques reposent sur des preuves visuelles et des témoignages rapportant une situation de famine critique et des violences sur les sites d’aide humanitaire. Cependant, il est de plus en plus difficile d’y répondre, car les médias internationaux sont pour la plupart interdits d’accès à l’enclave.

Les allégations et contre-allégations concernant des tirs mortels survenus à proximité de sites de distribution d’aide humanitaire n’ont fait qu’ajouter à la confusion, rendant toute vérification indépendante impossible.

Une partie de cette incertitude provient du brouillard de guerre qui entoure tout conflit majeur. Mais à Gaza, où la crise humanitaire semble s’aggraver, ce brouillard est accentué par un black-out de l’information, exacerbé par les politiques israéliennes.

Depuis le pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas le 7 octobre 2023 dans le sud d’Israël, les journalistes étrangers n’ont plus le droit d’entrer librement dans la bande de Gaza. Depuis plus de vingt-et-un mois, Israël refuse aux médias l’accès à l’enclave, malgré les appels répétés en faveur d’une couverture ouverte et indépendante.

Les journalistes n’ont pu entrer que dans le cadre de programmes militaires très encadrés, dans lesquels des journalistes israéliens et étrangers sélectionnés en amont ont été emmenés à Gaza sous la supervision de l’armée israélienne, sans aucune liberté de mouvement. Ces visites sont généralement brèves, très contrôlées et interdisent toute interaction libre avec les civils gazaouis, ce qui suscite les critiques des défenseurs de la liberté de la presse, qui estiment qu’elles ne permettent pas une indépendance journalistique véritable.

Devant les tribunaux, Israël a justifié cette décision en affirmant qu’elle était nécessaire pour éviter tout risque pour les journalistes et les soldats si ces derniers étaient autorisés à se déplacer librement dans une zone de guerre active.

Le commandant de la 98ᵉ division, le brigadier général Dan Goldfus, s’adressant à la presse depuis la frontière de Gaza, le 13 mars 2024. (Crédit : Emanuel Fabian/Times of Israel)

Ces restrictions contrastent avec la manière dont la plupart des démocraties modernes gèrent l’accès de la presse en temps de guerre. Si les préoccupations en matière de sécurité limitent souvent le travail des journalistes dans les zones de conflit, l’interdiction totale de l’accès aux médias étrangers est relativement rare.

Parmi les exceptions notables, citons la Syrie au cours des premières années de la guerre civile qui a suivi 2011, où le régime du dictateur syrien Bashar el-Assad a largement interdit l’entrée des journalistes étrangers, même si beaucoup sont tout de même parvenus à franchir des frontières perméables. On peut également citer la guerre de 1999 en Tchétchénie, marquée par une censure généralisée et des violences à l’encontre des journalistes, ainsi que la répression de la couverture médiatique de la crise des Rohingyas au Myanmar à partir de 2016, au cours de laquelle le gouvernement a bloqué l’accès au pays et détenu des reporters étrangers.

Dans ces cas, il s’agissait généralement de régimes totalitaires accusés de violations généralisées des droits de l’homme, une comparaison qu’Israël a toujours rejetée.

La couverture médiatique de la guerre à Gaza

Un journaliste aperçu dans une zone de rassemblement de l’artillerie de l’armée israélienne près de la frontière sud d’Israël avec Gaza, le 15 octobre 2023. (Crédit : Tomer Neuberg/Flash90)

Selon un responsable militaire interrogé par le Times of Israel, la décision d’interdire l’accès de la presse étrangère à Gaza ne vient pas de Tsahal, mais d’un organe de veille non spécifié.

En décembre 2023, l’Association de la presse étrangère (FPA), qui représente les journalistes internationaux travaillant en Israël, en Cisjordanie et à Gaza, a déposé un recours devant la Haute Cour pour obtenir l’ouverture des portes de Gaza. L’État a répondu que l’entrée des journalistes mettrait en danger les troupes de Tsahal, dont les positions pourraient être compromises.

En janvier 2024, la Haute Cour a confirmé l’interdiction, invoquant non seulement des raisons de sécurité nationale, mais aussi les dangers auxquels les journalistes eux-mêmes seraient exposés s’ils entraient dans le pays, soulignant que leur sécurité pourrait mobiliser des ressources de l’armée israélienne.

Ces dangers ne sont pas hypothétiques. Des journalistes palestiniens basés à Gaza, qui travaillent notamment comme correspondants pour des agences de presse internationales, se retrouvent pris entre deux feux et sont confrontés aux mêmes conditions humanitaires désastreuses que les civils de Gaza.

Audience des recours déposés contre le limogeage du chef du Shin Bet, Ronen Bar, à la Haute Cour, à Jérusalem, le 8 avril 2025. (Crédit : Yonatan Sindel/FLASH90)

Selon le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), 186 journalistes ont été tués pendant la guerre, soit plus que dans tout autre conflit recensé par l’ONG. Ce chiffre inclut deux reporters israéliens tués lors de l’assaut barbare et sanglant du Hamas le 7 octobre.

Tsahal a déclaré qu’un certain nombre de personnes qui disaient être des journalistes étaient en réalité des terroristes, dont certains avaient participé aux massacres perpétrés par le Hamas contre des civils israéliens avant le début de la guerre. L’armée a affirmé ne jamais avoir visé de journalistes.

Consciente de l’image qu’elle renvoie sur la scène internationale, Jérusalem a tout intérêt à éviter que des informations fassent état de journalistes étrangers, en particulier ceux de pays alliés, tués ou blessés dans l’exercice de leur métier.

Cependant, de nombreux responsables israéliens doutent que l’autorisation accordée aux journalistes étrangers d’entrer à Gaza permette de garantir l’indépendance des reportages, compte tenu des informations vérifiées selon lesquelles les autorités du Hamas contrôlent étroitement les médias qui sortent de la bande de Gaza, y compris par des menaces de violence.

Des journalistes se mettant à l’abri après avoir entendu les sirènes d’alerte dans la ville de Sderot, dans le sud d’Israël, à la frontière avec la bande de Gaza, alors que les combats entre Israël et le Hamas se poursuivent, le 20 octobre 2023. (Crédit : Jack Guez/AFP)

Au cours de l’Opération « Bordure protectrice » de 2014, plusieurs journalistes étrangers présents à Gaza ont rapporté avoir été harcelés ou intimidés par des terroristes du Hamas. Dans certains cas, des photographes qui avaient pris des clichés de terroristes tirant des roquettes depuis des zones civiles ou participant à des combats alors qu’ils étaient habillés en civils ont été pris à partie, menacés et ont vu leur matériel confisqué.

Néanmoins, les experts estiment que la décision d’autoriser ou non les journalistes à se rendre dans les zones de conflit devrait rester à la discrétion de chaque organe de presse.

« La décision d’envoyer ou non des reporters dans des zones de guerre dangereuses devrait revenir aux rédactions plutôt qu’au gouvernement », a déclaré Tania Kraemer, présidente de la FPA, au Times of Israel.

« En tant que journalistes, notre travail consiste à être sur le terrain et à rédiger des reportages. »

Des membres de la presse attendant un convoi de la Croix-Rouge après la libération par le Hamas de l’otage américano-israélien Edan Alexander, dans la rue Salah al-Din, à l’est de Deir al-Balah, dans le centre de la bande de Gaza, le 12 mai 2025. (Crédit : Ali Hassan/Flash90)

En septembre 2024, la FPA a réitéré sa demande d’accès. L’État disposait d’un mois pour y répondre, mais après plusieurs reports, le tribunal a annoncé en février 2025 qu’il n’accorderait aucune prolongation supplémentaire et a fixé une date d’audience. Cependant, comme les précédentes, cette audience a été reportée à plusieurs reprises, la dernière fois en juin. Une nouvelle date d’audience a été fixée pour le mois d’octobre.

En juillet, alors qu’un cessez-le-feu était envisagé, l’équipe juridique de la FPA a déposé une demande urgente pour accélérer l’audience, invoquant la situation humanitaire à Gaza et le besoin de reportages indépendants depuis l’intérieur de l’enclave. Cette demande n’a pas encore reçu de réponse.

Alors qu’elle continue de faire pression pour que les étrangers puissent accéder à la bande de Gaza, la FPA et d’autres organisations expriment également de plus en plus leur inquiétude pour le bien-être des journalistes gazaouis, associant ces deux revendications.

« Le fardeau de l’information ne devrait pas reposer uniquement sur nos collègues palestiniens à Gaza », a déclaré Kraemer.

Des journalistes gazaouis couvrant la guerre et la crise humanitaire, dans le centre de la bande de Gaza, le 26 juillet 2025. (Crédit : Ali Hassan/Flash90)

« Surtout maintenant, alors qu’ils vivent dans des conditions extrêmement difficiles après vingt-et-un mois de guerre, qu’ils risquent leur vie pour informer la population et qu’ils ont du mal à nourrir leur famille. »

En juin, la FPA figurait parmi les 204 organisations de défense des médias et de la liberté de la presse qui ont signé une lettre ouverte demandant « un accès immédiat, indépendant et sans restriction des médias internationaux à Gaza, ainsi que la protection totale des journalistes qui continuent de travailler dans cette zone assiégée ».

« Les journalistes locaux, qui sont les mieux placés pour dire la vérité, sont confrontés au déplacement et à la famine », peut-on lire dans la lettre.

Les journalistes locaux sous pression

Ces derniers jours, plusieurs organes de presse, dont la FPA, ont tiré la sonnette d’alarme sur ce qu’ils qualifient de famine interminable à laquelle sont confrontés les journalistes de Gaza, ce qui aggrave les risques auxquels ils sont déjà exposés lorsqu’ils couvrent l’actualité dans l’enclave.

« Le reportage dans une zone de conflit est une activité risquée et courageuse qui, en fin de compte, rend un service public mondial », a déclaré dimanche Philip Pan, rédacteur en chef international du New York Times, dans un communiqué.

« L’ajout de la menace de la privation alimentaire, voire de la famine, à ces risques est extrêmement préoccupant. »

La semaine dernière, l’Association des journalistes de l’Agence France Presse (AFP) a annoncé dans un communiqué que ses collègues travaillant dans la bande de Gaza risquaient sérieusement de mourir de faim et que « sans intervention, les derniers reporters présents à Gaza mourront ».

Le communiqué indiquait que les journalistes de l’AFP à Gaza avaient récemment averti qu’ils n’avaient plus la force d’exercer leur métier, un photographe présent dans l’enclave ayant déclaré samedi dans un message publié sur Facebook : « Je suis amaigri et je ne peux plus travailler. »

Trois jours plus tard, la BBC, l’Associated Press et Reuters ont emboîté le pas à l’AFP en demandant l’accès de la presse à la bande de Gaza.

« Nous sommes extrêmement préoccupés par le sort de nos journalistes à Gaza, qui sont de plus en plus incapables de subvenir à leurs besoins et à ceux de leur famille », ont déclaré les agences de presse dans un communiqué commun.

« Nous exhortons une nouvelle fois les autorités israéliennes à autoriser les journalistes à entrer et sortir de Gaza. Il est essentiel que la population puisse recevoir des vivres en quantité suffisante. »

Des Gazaouis recevant des repas distribués par des bénévoles, à Gaza-City, le 28 juillet 2025. (Crédit : Ali Hassan/Flash90)

Tout au long de la guerre, les journalistes locaux ont enduré les mêmes épreuves que les personnes qu’ils couvrent : déplacements répétés, bombardements et, aujourd’hui, famine.

« La semaine dernière, un caméraman m’a dit qu’il n’avait rien mangé de toute la journée et qu’il ne savait pas ce qu’il allait trouver à manger sur le chemin du retour », a raconté Kraemer.

« Et pourtant, il continuait à faire son travail de journaliste. »

Le ministère de la Santé de Gaza, dirigé par le Hamas, a fait état d’environ 88 morts de faim depuis le début de la guerre. Les chiffres publiés par le groupe terroriste sont invérifiables, et ne font pas de distinction entre civils et terroristes.

À LIRE – COGAT : L’image d’un enfant atteint d’une maladie génétique utilisée pour diffamer Israël

Israël accuse régulièrement le groupe terroriste d’exagérer – voire de falsifier – ses bilans, mais en raison des restrictions d’accès imposées aux médias à Gaza, il est impossible de les vérifier de manière indépendante.

Israël a autorisé l’entrée de centaines de camions d’aide humanitaire, accusant l’ONU de ne pas avoir rempli sa mission de collecte et de distribution des vivres et le Hamas d’avoir détourné ceux qui ont été distribués.

La semaine dernière, l’armée a conduit plusieurs journalistes basés en Israël à un point de passage où, selon elle, l’aide s’accumulait, afin qu’ils puissent constater par eux-mêmes. Cependant, les reportages sur les déclarations de Tsahal manquaient de crédibilité, aucun journaliste n’ayant pu vérifier si l’ONU était réellement responsable.

À la crise alimentaire s’ajoutent des informations quasi quotidiennes faisant état de fusillades massives à l’extérieur des sites d’aide humanitaire, et la plupart des médias internationaux citent les chiffres avancés par les autorités contrôlées par le Hamas. Bien que Tsahal conteste ces chiffres, aucune autre estimation n’a été fournie et aucun journaliste n’est en mesure de procéder à une vérification indépendante.

Des Gazaouis pleurant la mort du rédacteur pour l’agence de presse du groupe terroriste du Jihad islamique palestinien Palestine Today, Ahmed Mansour, qui aurait été tué lors d’une frappe aérienne israélienne à l’hôpital Nasser de Khan Younès, le 8 avril 2025. (Crédit : Abed Rahim Khatib/Flash90)

Le vide informationnel à Gaza

L’absence de sources d’information fiables à Gaza a créé un vide informationnel, qui a été comblé par des journalistes citoyens, souvent via les réseaux sociaux.

« Si les réseaux sociaux nous fournissent des informations, leur authentification s’avère difficile et longue », a fait remarquer Kraemer.

Les publications manquent souvent d’informations essentielles telles que l’heure, le lieu ou la source. Dans de nombreux cas, les images originales sont partagées hors contexte ou modifiées. Sans accès indépendant au terrain, les médias traditionnels doivent se fier à des témoignages fragmentés, ce qui rend difficile la distinction entre les faits, la désinformation et la propagande.

Des images publiées sur les réseaux sociaux montreraient des Gazaouis envahissant un nouveau centre d’aide, à Rafah, le 27 mai 2025. (Crédit : X ; utilisée conformément à la clause 27a de la loi sur le droit d’auteur)

Il en résulte un environnement informationnel trouble dans lequel les médias internationaux doivent se fier aux récits contradictoires d’un groupe terroriste, le Hamas et d’une armée conventionnelle, Tsahal – deux parties profondément impliquées dans la construction du récit, plutôt qu’à des sources neutres et vérifiées de manière indépendante.

Si les quelques journalistes gazaouis restants ne peuvent plus exercer leur métier en raison de la détérioration des conditions, et si les reporters étrangers continuent d’être interdits d’accès à Gaza, les experts préviennent que le flux d’informations crédibles pourrait être complètement interrompu.

« Une telle situation est difficile à imaginer », a déclaré Kraemer.

« De nombreux journalistes comptent sur leurs collègues palestiniens de confiance à Gaza. Ils font le travail de terrain pour nous, ils sont nos yeux et nos oreilles. »

Selon Kraemer, la disparition des journalistes de Gaza ne ferait qu’aggraver le vide informationnel, donnant ainsi plus de latitude aux deux camps pour déformer la réalité.

« Les responsables israéliens accusent déjà les journalistes palestiniens et étrangers de partialité ou de ne pas rapporter la vérité », a-t-elle déclaré.

« Cela ne ferait qu’amplifier encore davantage cette situation. »

read more:
comments