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Le Dr David Senesh, psychologue clinicien spécialisé dans les traumatismes intergénérationnels, est un ancien prisonnier de guerre de la guerre deYom Kippour ainsi que le neveu de la poétesse sioniste Hannah Senesh. (Crédit : Autorisation)
Le Dr David Senesh, psychologue clinicien spécialisé dans les traumatismes intergénérationnels, est un ancien prisonnier de guerre de la guerre deYom Kippour ainsi que le neveu de la poétesse sioniste Hannah Senesh. (Crédit : Autorisation)
Interview"J'ai compris que tout cela n'était qu'un jeu politique"

Élevé dans l’ombre d’Hannah Senesh, un ex-prisonnier de guerre affirme qu’Israël doit enfin affronter ses démons

Quittant Israël pour Berlin, David Senesh, psychologue clinicien spécialisé dans les traumatismes intergénérationnels, dit que les otages et le pays ne pourront guérir qu’une fois le cycle de crises terminé

À l’instar de nombreux Israéliens, au sein de l’État juif et à travers le monde, David Senesh était scotché devant les informations lorsque les 20 derniers otages encore en vie à Gaza ont été relâchés en octobre dernier.

Et pourtant, pour Senesh, ces scènes d’attente, de joie et d’émouvantes retrouvailles entre parents et enfants, frères et sœurs et conjoints résonnaient différemment que pour la plupart des gens.

Il y a environ 52 ans, en effet, Senesh lui-même a retrouvé Israël après de terribles semaines de captivité en Égypte, où il avait, en tant que soldat, été fait prisonnier pendant la guerre de Kippour, en 1973. Trois décennies auparavant, sa tante, la célèbre poétesse sioniste Hannah Senesh, avait elle-même été capturée, puis exécutée après des mois de torture dans une prison nazie, en Hongrie.

« Il y avait un profond sentiment d’incrédulité quant au fait que des événements comme ceux du 7-Octobre aient pu se produire. De même, il était difficile d’imaginer que les otages finiraient réellement par être relâchés », a-t-il déclaré au Times of Israel. « Maintenant qu’ils sont libres, nous pouvons tous à nouveau respirer. »

Le 13 octobre, lors de la libération de ces 20 otages après 738 jours de captivité, Senesh, psychologue clinicien spécialisé dans les traumatismes intergénérationnels, se trouvait en Allemagne, le pays où lui et sa femme ont passé la majeure partie de leur temps ces deux dernières années.

Dans deux interviews en vidéo accordées au Times of Israel au cours de l’été, puis brièvement via WhatsApp la semaine dernière, l’ancien prisonnier de guerre a raconté son histoire personnelle et partagé son point de vue sur ce qui pourrait attendre les anciens captifs lors de leur réadaptation, ces prochaines années.

Il a également fait part de sa profonde inquiétude quant à la direction prise par le pays, même avant les atrocités commises par le Hamas le 7 octobre 2023, mettant en garde la société israélienne contre le fait d’agir comme une « victime légitime ».

David Senesh (troisième à partir de la gauche), psychologue clinicien spécialisé dans les traumatismes intergénérationnels, ancien prisonnier de guerre de la guerre de Kippour et neveu de la poétesse sioniste Hannah Senesh, le jour de son retour de captivité en Égypte en novembre 1973. (Crédit : Autorisation)

Dès son plus jeune âge, son statut de neveu d’Hannah Senesh a influencé la manière dont les gens interagissaient avec le jeune David – même si ce dernier n’a jamais rencontré sa célèbre tante.

« Je me rendais bien compte que les gens me regardaient différemment », raconte Senesh. « Je n’avais que 5 ans, et déjà ils projetaient déjà quelque chose sur moi. Cela rendait la vie plus intéressante, mais aussi plus tragique, d’une certaine manière, car on vit toujours dans l’ombre et la lumière de quelqu’un d’autre. »

Hannah Senesh, née à Budapest, s’est installée en Palestine mandataire en 1939 pour rejoindre le kibboutz Sdot Yam. Elle était alors adolescente. Bien que profondément amoureuse de la Terre d’Israël, elle s’est enrôlée dans la British Women’s Auxiliary Air Force, retournant en Europe en tant que parachutiste dans le cadre d’une mission vouée à l’échec visant à aider les Juifs victimes de la Shoah.

Aujourd’hui, on se souvient d’elle pour son héroïsme et ses écrits, parmi lesquels ses émouvants poèmes et la lettre d’adieu qu’elle a adressée à son frère Giora, le père de David Senesh, qui a immigré en Palestine quelques semaines avant qu’elle ne parte pour sa dernière mission.

Le psychologue a décrit sa tante et sa famille comme de « véritables sionistes ».

« Après la Seconde Guerre mondiale, [le sionisme] avait du sens. Il était extrêmement dangereux d’être juif ailleurs », a-t-il expliqué. « Ils étaient des réfugiés et des survivants. »

Senesh se montre toutefois critique, évoquant les limites du projet sioniste sur la question des relations avec les Palestiniens – même s’il ne reproche pas aux premiers sionistes de ne pas avoir compris ou pris en compte la population arabe qui vivait en Terre d’Israël à leur arrivée.

« Je peux me référer aux journaux intimes de ma tante », a-t-il ajouté. « Elle ne voyait pas toutes les réalités problématiques de la Palestine. Elle ne formule aucune observation concernant la population arabe. »

Hannah Senesh et son frère Giora, à droite, en 1924, une partie des archives de Hannah Senesh actuellement exposées à la Bibliothèque nationale d’Israël (Crédit : Bibliothèque nationale d’Israël)

Canal de Suez, 1973

David Senesh a été enrôlé en 1972 dans le Corps blindé de l’armée israélienne. Quelques mois avant le déclenchement de la guerre, dans le sillage de l’attaque surprise lancée contre Israël par l’Égypte et la Syrie le 6 octobre 1973, il était affecté à un petit poste sur le canal de Suez.

D’après Senesh, avant l’attaque qui a pris Israël au dépourvu le jour le plus sacré de l’année juive, lui et ses camarades soldats avaient senti que « quelque chose se tramait ».

« Nous étions là depuis trois mois. Nous avons été témoins de tout ce qui se passait, mais l’armée et le système politique étaient complètement aveugles », a-t-il noté.

Senesh et d’autres soldats ont été capturés à l’issue de plusieurs jours de combats acharnés.

« On nous a emmenés dans une prison en Égypte », a-t-il indiqué. « Comme nous étions des soldats, nous avons été interrogés et torturés. Ils voulaient obtenir le peu d’informations que nous avions. »

Des parachutistes israéliens marchent le long de la route Suez-Caire après avoir traversé le canal de Suez, octobre 1973. (Ron Ilan / GPO)

Ses bourreaux égyptiens lui disaient qu’ils les traitaient de la même manière que les Israéliens traitaient les prisonniers arabes.

« J’étais convaincu qu’ils me faisaient subir une sorte de lavage de cerveau. Mais j’ai appris ensuite qu’à cet égard, Israël ne valait pas mieux que les pays arabes », a expliqué Senesh, qui est également expert auprès de l’organisation à but non lucratif du comité public contre la torture en Israël (PCATI).

Des groupes de défense des droits de l’homme israéliens et internationaux ont souvent, au fil des ans, dénoncé des cas de torture ou de mauvais traitements infligés à des détenus palestiniens par les forces de sécurité, notamment le Shin Bet et les services pénitentiaires, qui, pour la plupart, réfutent ces accusations, arguant qu’ils agissent conformément à la loi israélienne.

Senesh et les autres prisonniers israéliens en Égypte, soit environ 240 personnes, ont été relâchés le 15 novembre 1973, dans le cadre d’un échange contre des milliers de soldats égyptiens.

« Ma famille croyait que j’avais été tué », s’est souvenu Senesh. « Ils ont découvert que mon nom figurait sur la liste [des prisonniers à libérer] deux jours seulement avant notre retour. »

Senesh a bénéficié de quelques jours de repos chez lui, puis a été renvoyé à l’armée.

« La plupart d’entre nous ont été transférés dans des unités non combattantes », a-t-il déclaré. « Il me restait deux ans à accomplir avant de terminer mon service militaire régulier. Je suis ensuite resté une année de plus, en tant qu’officier. »

Des prisonniers de guerre israéliens assistent à une réunion dans une base militaire à Zichron Yaakov, le 26 novembre 1973. (Crédit : Ron Ilan/Armée israélienne/Archives de la défense)

À l’époque, pour Senesh, retourner dans l’armée était une décision absolument normale, voire même positive.

« Il m’a fallu des années avant de réussir à remettre en question certaines choses sur moi-même et sur le monde », a-t-il confié. « Paradoxalement, c’est au moment de l’accord de paix avec l’Égypte [en 1979] que j’ai compris que tout cela n’était qu’un jeu politique, qu’on peut se battre durant une période donnée, puis faire la paix des années plus tard, et que nous ne représentions qu’un moyen d’atteindre différents objectifs politiques. »

Des pensées qui ont alors commencé à « trotter dans la tête » de Senesh.

Le traumatisme de qui ?

Une fois son service militaire terminé, Senesh a décidé d’étudier la psychologie. Après un premier diplôme à l’Université hébraïque de Jérusalem, il a eu l’opportunité de poursuivre ses études au Canada, puis aux États-Unis. Une opportunité qu’il a savourée.

« J’avais besoin d’une pause », dit-il.

Senesh, profondément marqué par ses propres expériences, a décidé qu’il ne pourrait pas travailler avec d’anciens otages ou prisonniers de guerre. Il a alors choisi de se consacrer aux victimes de maltraitance dans l’enfance, issues de familles violentes.

« On peut même dire que certains enfants sont pris en otage dans le conflit qui oppose leur père et leur mère. Parfois, leur situation est encore pire que celle que j’ai vécue. Ils sont très jeunes », a-t-il fait remarquer. « C’est ainsi que vous continuez à travailler sur votre propre traumatisme, même si vous avez décidé de ne pas le faire. »

Hannah Senesh et ses poules au Moshav Nahalal, une photo de la collection Hannah Senesh qui appartient dorénavant à la Bibliothèque nationale d’Israël. (Autorisation : Bibliothèque nationale d’Israël)

Après quelques années d’absence, Senesh et sa femme se sont sentis prêts à retourner en Israël.

« Nous avons passé une décennie à l’étranger, mais la vie en Amérique du Nord ne nous convenait pas. C’était facile et agréable, mais nous avions deux enfants, et nous voulions leur donner une véritable éducation juive », a-t-il expliqué.

En 1990, Senesh et sa famille étaient de retour. Durant les décennies qui ont suivi, ils ont principalement vécu en Israël, passant parfois un peu de temps à l’étranger.

« Israël passe sans relâche d’une crise à l’autre, d’un traumatisme à l’autre, sans jamais digérer ce qu’il a vécu. »

Au fil du temps, ses expériences en captivité et ce qu’il décrit comme le « cycle sans fin de la violence » en Israël se sont faits de plus en plus lourds pour Senesh, transformant sa façon de voir son pays et le monde.

« Israël passe sans relâche d’une crise à l’autre, d’un traumatisme à l’autre, sans jamais digérer ce qu’il a vécu », a indiqué Senesh.

Le 7 octobre 2023, lui et sa femme se trouvaient à Berlin, où leur fils venait de s’installer. Alors que certains Israéliens vivant à l’étranger ont été fortement poussés à revenir en Israël par cette attaque sans précédent, Senesh et sa femme ont eu la réaction inverse. Ils ont en effet, à ce moment-là, décidé qu’ils passeraient la plus grande partie de leur temps à l’étranger avec leurs enfants, notamment leur fille installée aux États-Unis, et qu’ils ne reviendraient en Israël que pour de courtes périodes, tous les deux mois.

Des personnes se rendent sur le site où des festivaliers ont été tués et kidnappés le 7 octobre 2023, lors d’une attaque transfrontalière menée par le Hamas durant le festival de musique électronique Nova non loin du kibboutz Reim, dans le sud d’Israël, le lundi 6 octobre 2025. (Crédit : AP Photo/Leo Correa)

Lorsqu’il décrit ses sentiments à l’égard d’Israël, Senesh passe fréquemment du personnel au collectif.

« Nous sommes de plus en plus inquiets quant à la situation en Israël, non seulement sur le plan militaire ou économique, non seulement par rapport à ce que les gens nous font subir, mais aussi par rapport à ce que nous faisons subir aux autres, ce qui est plus intéressant, car c’est un point sur lequel nous avons davantage de contrôle », a-t-il déclaré.

« Quand on est prisonnier de guerre, on est impuissant, mais que fait-on lorsqu’on a du pouvoir ? », a-t-il ajouté. « Est-ce qu’on inflige à d’autres les mêmes abus qu’on a subis, ou est-ce qu’on passe par un processus de réparation qui permet d’accepter les autres et de créer une réalité différente ? »

Senesh a reproché à la société et aux dirigeants israéliens de ne pas avoir choisi une autre voie.

« Sur le plan politique, je constate que le problème vient principalement des Palestiniens, du contrôle, de l’occupation et de l’oppression d’un peuple dépourvu de citoyenneté », a-t-il exposé. « C’est insupportable, depuis 50 ans. »

« C’est une menace majeure pour l’intégrité [du pays] », a poursuivi Senesh. « D’un point de vue professionnel, je pense que nous allons passer d’un état post-traumatique à un traumatisme moral, ou à une situation où les gens sont traumatisés par ce qu’ils ont fait à d’autres, par les choses dont ils savaient, ou presque, qu’elles avaient lieu. »

Un Palestinien transporte un colis de nourriture provenant du Programme alimentaire mondial (PAM) après l’avoir récupéré à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, le 20 octobre 2025. (Crédit : AP Photo/Jehad Alshrafi)

Senesh a par ailleurs mis en garde les Israéliens contre le sentiment de victimisation.

« Les victimes qui décident d’endosser ce rôle peuvent devenir très dangereuses », a-t-il déclaré. « Il n’y a rien de plus dangereux qu’une victime justifiée. Parce que ce qui m’a été fait, j’ai le droit de vous le faire, et d’être pris dans cet engrenage, encore et encore. »

L’histoire de deux captivités

Son expérience de captif et celle des otages à Gaza ne sont pas être exactement comparables, a souligné Senesh.

« Je n’étais pas otage. J’étais prisonnier de guerre », a-t-il rappelé. « Il y a à la fois des similitudes et des différences. »

Selon Senesh, l’isolement, la torture et les abus directement infligés aux captifs créent un sentiment de trahison envers ceux qui ont échoué à les protéger. Un sentiment qui est probablement encore plus profond pour les otages du 7-Octobre, qui ont été enlevés dans le cadre de leur vie civile et non sur un champ de bataille.

« Quand un ennemi vous torture en faisant preuve de sadisme, c’est une trahison des relations », a-t-il expliqué. « À la sortie d’une telle expérience, on est en proie à une crise existentielle profonde. »

Les otages libérés Gali et Ziv Berman saluent la foule en liesse qui les accueille au kibboutz Beit Guvrin, le 19 octobre 2025. (Crédit : Tanya Zion-Waldoks/Mouvement israélien de protestation pour la démocratie)

Après qu’on a survécu à la captivité, la question se pose de savoir comment on perçoit à nouveau le monde, a confié Senesh.

« Les gens, une fois qu’ils ont été secourus, éprouvent des sentiments extrêmes : de bonheur, de soulagement », a-t-il déclaré. « Comme une renaissance. Mais aussi, et bien sûr, des sentiments de perte, de deuil, et la culpabilité du survivant. »

Senesh lance également une mise en garde contre le risque de « devenir prématurément des héros ».

« [Les otages] reprennent leurs vies, leurs activités ; ils veulent retourner dans l’armée« , a-t-il noté. « Ce sont de véritables héros. Mais le problème, avec les traumatismes, c’est que, s’ils n’ont pas été pris en charge correctement, alors ils sont refoulés, après un certain temps. Une personne peut mener une vie normale pendant des années, jusqu’à ce que quelque chose les déclenche à nouveau. »

Les personnes rassemblées près de la place des Otages, à Tel Aviv, allument leurs téléphones portables pendant l’hymne national israélien, la Hatikva, à la fin d’une manifestation réclamant la restitution des corps des otages tués à Gaza, le 18 octobre 2025. (Crédit : Gilad Furst / Mouvement de protestation pour la démocratie)

Selon le psychologue, tant les otages que la société israélienne doivent se donner le temps de guérir, et suivre le processus nécessaire, afin que le pays puisse réellement aller de l’avant, progressant vers un avenir meilleur.

« Leur libération marque le point de départ d’une guérison collective et personnelle, un processus qui pourrait être très long », a-t-il souligné. « Le traitement et la guérison doivent concerner toutes les couches de la société, qui ont été affectées directement ou indirectement par le tourbillon du traumatisme. »

« Pendant la guerre, la distinction entre nous et eux, entre le bien et le mal, était extrêmement claire », a-t-il ajouté. « Au cours de la phase suivante, nous ferons face à des positions mentales plus complexes. Nous devrons gérer les aspects négatifs de nous-mêmes en tant que collectif, des aspects qui ont été naturellement projetés sur nos adversaires. Si nous ne passons pas par cette phase, nous n’avons que peu de chances de voir un véritable changement se produire. »

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