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Charlotte Littlewood lors d'un événement organisé par le Centre londonien d'étude de l'antisémitisme contemporain, sur cette photo non datée. (Crédit : Lakruwan Rajapaksha/London Centre for the Study of Contemporary Antisemitism)
Charlotte Littlewood lors d'un événement organisé par le Centre londonien d'étude de l'antisémitisme contemporain, sur cette photo non datée. (Crédit : Lakruwan Rajapaksha/London Centre for the Study of Contemporary Antisemitism)
Interview

GB : Les discours islamistes se généralisent ; les élus redoutent la confrontation – experte en extrémisme

Charlotte Littlewood affirme que le Royaume-Uni est en train de perdre une « bataille difficile » alors que des groupes terroristes tels que les Frères musulmans utilisent l’antisémitisme comme un outil stratégique pour saper les sociétés occidentales

Selon une experte de renom, le Royaume-Uni est en train de perdre une « bataille difficile » contre les extrémistes islamistes, qui utilisent l’antisémitisme comme un « outil stratégique » pour saper les sociétés occidentales.

Dans une interview accordée au Times of Israel, Charlotte Littlewood dresse un tableau inquiétant de l’incapacité du Royaume-Uni à lutter contre l’islamisme, qui, selon elle, renforce l’influence de groupes terroristes tels que les Frères musulmans.

Chercheuse principale pour le Royaume-Uni à l’Institute for the Study of Global Antisemitism and Policy (ISGAP), Littlewood met également en garde contre la montée en puissance d’islamistes « jeunes et branchés » sur Internet, qui forgent des alliances non seulement avec l’extrême-gauche, mais aussi avec l’extrême-droite.

Son avertissement s’inscrit dans un contexte de montée de l’antisémitisme au Royaume-Uni, dans le sillage de l’invasion sanglante d’Israël par le groupe terroriste palestinien du Hamas, le 7 octobre 2023, et de la guerre qui a suivi à Gaza. De nombreuses villes et campus universitaires britanniques ont été le théâtre de manifestations farouchement anti-Israël, tandis que les synagogues et les écoles juives ont dû renforcer leur sécurité.

En février, le Community Security Trust (CST), qui surveille l’antisémitisme, a signalé des niveaux quasi records d’actes antisémites en Grande-Bretagne en 2025.

Le jour de Yom Kippour, une attaque terroriste qui a pris pour cible la synagogue de Heaton Park à Manchester a fait deux morts. Cet attentat a entraîné le plus grand nombre d’actes de haine anti-juifs à avoir été enregistrés en une seule journée au cours de l’année 2025.

La police gardant les lieux d’une attaque terroriste perpétrée la veille à la synagogue Heaton Park Hebrew Congregation, à Crumpsall, Manchester, en Angleterre, le 3 octobre 2025. (Crédit : Ian Hodgson/AP Photo)

La semaine dernière, les ministres britanniques ont tenu une promesse faite après l’attentat de Heaton Park en publiant leurs plans de lutte contre l’extrémisme.

Le « plan de cohésion sociale » prévoit notamment de rendre plus difficile l’entrée au Royaume-Uni des extrémistes et des « prêcheurs de haine », de publier un rapport annuel sur « l’état de l’extrémisme » et de lancer une campagne de répression contre l’antisémitisme sur les campus et dans les services publics, comme au sein du National Health Service.

Les autorités de régulation se verront également attribuer de nouveaux pouvoirs pour fermer les organisations caritatives qui encouragent le terrorisme.

Des groupes juifs, tels que le Jewish Leadership Council et le Board of Deputies of British Jews, ont accueilli ce plan avec prudence, tout en soulignant que sa mise en œuvre et un « leadership clair » seraient essentiels.

Réactions politiques

Les politiciens, qu’ils soient travaillistes ou conservateurs, affirment qu’il est grand temps d’agir.

Le député conservateur Paul Goodman a averti, lors d’un débat à la Chambre des lords le mois dernier, que le Royaume-Uni manquait d’une « politique globale visant à lutter contre l’islamisme et contre les autres formes de radicalisme au sein de nos institutions et de la société civile ».

Bien qu’il ait critiqué les gouvernements des deux partis, il a noté que la réponse du Labour à l’extrémisme depuis son arrivée au pouvoir en juillet 2024 avait été lente. Le poste de commissaire à la lutte contre l’extrémisme est resté vacant et son « examen rapide » de la politique en matière d’extrémisme, prévu après les élections, n’a jamais été publié.

Des manifestants musulmans du groupe panislamiste Hizb ut-Tahrir Britain, désigné comme organisation terroriste et qui prône un califat mondial, manifestant devant l’ambassade des États-Unis, dans le centre-ville de Londres, le 19 août 2006. (Crédit : Rebecca Reid/AFP)

Le député Damien Egan (Labour), président d’un nouveau groupe multipartite consacré à la lutte contre l’extrémisme, a également déclaré qu’il y avait eu « une sous-estimation de l’ampleur du problème de l’extrémisme, ainsi qu’une incapacité persistante à distinguer la menace extrémiste de la menace terroriste, et à prendre en compte les dommages plus larges que la première engendre ».

Dans son premier rapport, intitulé « Time to Act », le groupe parlementaire d’Egan a averti que le Royaume-Uni « avance à l’aveuglette » face à la menace croissante.

« Nous sommes submergés par un discours très habile sur les droits de l’homme à ce sujet, et il est tout simplement [considéré comme] trop toxique pour qu’on puisse agir »

Une analyse partagée par Littlewood.

« Je pense que nous avons perdu cette bataille difficile à ce stade », dit-elle.

« C’est toujours une … bataille, mais aujourd’hui, dans le climat post-7-Octobre, avec un nouveau gouvernement et beaucoup d’amnésie institutionnelle, sans véritable programme de lutte contre l’extrémisme, nous sommes submergés par un discours très habile sur les droits de l’Homme à ce sujet, et le débat est tout simplement considéré comme trop toxique pour permettre de passer à l’acte. »

Selon elle, le nouveau plan du gouvernement manque d’une « stratégie renouvelée de lutte contre l’extrémisme » et élude les recommandations qui avaient été faites par une étude indépendante qui avait été commandée par le gouvernement conservateur sortant en 2023.

Celle-ci avertissait que, même s’il était important que les programmes de lutte contre le terrorisme se concentrent sur la menace croissante posée par l’extrême-droite, « les faits démontrent clairement que la menace la plus meurtrière de ces 20 dernières années est venue de l’islamisme ».

« Alors que les acteurs islamistes se sentent enhardis… [la] volonté de s’attaquer au problème est d’une faiblesse préjudiciable », déclare Littlewood.

Une vision nihiliste et persuasive du monde

Avant de devenir universitaire, spécialiste de l’extrémisme, des conflits intercommunautaires et de l’antisémitisme, Littlewood a travaillé pour le programme antiterroriste britannique « Prevent ».

Selon elle, l’un des effets du climat actuel est que l’objectif à long-terme des Frères musulmans – qui consiste à convaincre les non-musulmans occidentaux d’adopter leur vision du monde – prend de l’ampleur.

Des manifestants anti-Israël participant à une manifestation lors de la Journée d’Al-Qods, à Londres, le 5 avril 2024. (Crédit : Kin Cheung/AP Photo)

« Nous sommes aujourd’hui dans une situation très difficile où l’on entend les échos de discours islamistes – anti-Occident, fortement anti-Israël et souvent assez antisémites – dans le courant dominant, ce qui ne fait que démontrer le succès de la stratégie des Frères musulmans », dit-elle.

Littlewood estime qu’une « véritable préoccupation » réside dans le fait que les islamistes ne ciblent pas seulement la communauté juive à cause d’Israël, mais aussi pour forger des alliances tant avec l’extrême-gauche qu’avec l’extrême-droite.

« Je pense que l’antisémitisme est devenu leur principal outil stratégique pour renverser l’ordre libéral occidental », ajoute-t-elle.

« C’est très astucieux ; ils s’en servent pour créer des alliances et amener les gens à adhérer à leur discours, à leur vision du monde, et cela fonctionne très bien. »

« L’antisémitisme est devenu leur principal outil stratégique pour renverser l’ordre libéral occidental »

Les documents stratégiques des Frères musulmans, dans les années 1990, plaçaient le conflit israélo-palestinien au cœur des initiatives visant à rendre leur message plus attrayant auprès d’un public occidental plus large.

Si le fer à cheval s’adapte…

Au Royaume-Uni, la controverse déclenchée par la guerre en Irak en 2003 a accéléré la formation d’alliances entre les groupes islamistes et les politiciens et militants d’extrême-gauche.

« Je pense que [l’extrême-gauche et les islamistes] trouvent tout naturellement un terrain d’entente – mais si on se penche sur les documents stratégiques qui avaient été établis par les Frères musulmans dans les années 1990, on constate qu’ils évoquaient précisément la nécessité de forger de telles alliances. C’est stratégique et planifié », explique Littlewood.

Elle identifie également l’émergence d’un « islamisme doux » non violent, propagé par des « jeunes islamistes branchés » sur Internet.

« Ils sont jeunes, populaires ; ils ont un large public [sur les réseaux sociaux] et ils sont très habiles dans leur façon de s’exprimer [afin] de ne pas donner l’impression d’être comme Al-Qaïda ou Daech », explique Littlewood.

Elle met toutefois en garde contre le fait que les idéaux islamistes qu’ils professent « pourraient conduire quelqu’un sur une voie similaire ».

L’influenceur islamiste Mohammed Hijab (à droite) aux côtés du streamer antisémite Sneako pour discuter de la « suprématie juive », le 1ᵉʳ mars 2026. (Crédit : Capture d’écran/YouTube)

Littlewood estime également que des preuves de collaboration entre islamistes et extrême-droite émergent aujourd’hui.

« Il s’agit de savoir comment s’adresser aux gens et comment s’appuyer sur leurs sentiments, sur leurs griefs actuels, ainsi que sur ce qui leur tient à cœur », explique-t-elle.

« Les islamistes savent très bien comment s’y prendre avec la gauche, et ils commencent tout juste à le faire avec la droite. »

Elle cite notamment le cas de 5 Pillars, un site web islamiste, qui a diffusé dans son podcast des interviews de personnalités de l’extrême-droite britannique, comme Nick Griffin, l’ancien chef du British National Party, Mark Collett, le chef de file de l’Alliance patriotique néonazie, ou encore Jayda Fransen, l’ancienne dirigeante de Britain First.

Si Collett et Griffin sont farouchement anti-Israël, Littlewood met en garde contre d’autres figures d’extrême-droite qui se disent plus favorables à l’État juif, comme Tommy Robinson, et auxquelles on ne peut pas faire confiance.

« L’extrême-droite a la capacité d’être violente et devient de plus en plus extrême dans sa rhétorique »

« Il a toujours été très clivant et dangereux », dit-elle.

« Je pense qu’il change d’avis en fonction de ce qu’il veut obtenir politiquement à un moment donné, et qu’il se jette dans n’importe quel conflit pour attiser autant de tensions que possible. »

Dilly Hussain, rédacteur en chef du média extrémiste 5 Pillars, interviewant Nick Griffin, antisémite et négationniste, ancien chef du Parti national britannique (fasciste), dans son podcast Blood Brothers, le 29 novembre 2023. (Crédit : Capture d’écran)

Littlewood affirme que le Royaume-Uni doit garder un « œil vigilant » tant sur les islamistes que sur les radicaux d’extrême-droite.

« L’extrême-droite est capable de recourir à la violence et sa rhétorique devient de plus en plus extrême », dit-elle.

« Nous ne devons absolument pas perdre cela de vue. » Toutefois, Littlewood estime que les politiciens et les responsables en général ont « plus de facilité et d’aisance » à traiter avec l’extrême-droite qu’avec les islamistes.

Selon elle, le gouvernement travailliste actuel comme son prédécesseur conservateur ont évité de s’attaquer aux islamistes.

Son expérience au sein du programme Prevent, dans le borough de Waltham Forest, au nord-est de Londres, l’amène à penser que la réticence des autorités à s’attaquer à l’islamisme découle parfois d’un calcul politique, en particulier dans les zones où l’électorat musulman est important.

« À tort ou à raison, on part du principe que si l’on s’engage dans la lutte contre l’islamisme, on risque de perdre cette base électorale »

« À tort ou à raison, on part du principe que si l’on s’engage dans la lutte contre l’islamisme, on risque de perdre cette base électorale », dit-elle.

« Cette hypothèse n’est peut-être pas nécessairement correcte, mais il y a quelques voix suffisamment fortes [qui] affirment qu’elles contrôlent ces votes, qu’elles sont très influentes, et cela… peut vraiment intimider le gouvernement et le pousser à se détourner de ces questions. »

Charlotte Littlewood s’exprimant lors d’un événement organisé par le London Centre for the Study of Contemporary Antisemitism (LCSCA), sur cette photo non datée. (Crédit : Lakruwan Rajapaksha/LCSCA)

Jihadiste ou défenseur des droits de l’Homme ?

Littlewood estime également que « l’amnésie institutionnelle » et un manque d’expertise jouent également un rôle dans la montée de l’extrémisme au Royaume-Uni.

« Il faut en savoir beaucoup sur les Frères musulmans, leur histoire et leurs objectifs, et il faut savoir [que leur] intention ultime est d’instaurer un califat mondial », explique-t-elle à titre d’exemple.

« Il faut connaître cela sur le bout des doigts… pour reconnaître cela comme une menace et pour apprendre à ne pas considérer [la rhétorique islamiste] comme celle d’une personne qui se préoccupe simplement des droits de l’Homme dans un autre pays. »

Elle reconnaît que le défi a évolué et qu’il s’est complexifié au cours de la dernière décennie. La menace djihadiste inspirée par Al-Qaïda était « plus facile à identifier et à surveiller », car elle impliquait le plus souvent des réseaux liés à un certain nombre de personnalités islamistes et de groupes extrémistes.

Mais le groupe terroriste sunnite État islamique (EI), l’avènement de la radicalisation en ligne et l’émergence du dit « loup solitaire » ont rendu la menace plus diffuse et difficile à suivre.

Néanmoins, selon Littlewood, il existe également une crainte « psychologique » d’être taxé de racisme ou d’islamophobie, ce qui rend les responsables publics plus réticents à l’idée de signaler ou de lutter contre les menaces islamistes – alors qu’ils parviennent à s’attaquer aux menaces posées par l’extrême-droite.

Les enseignants, par exemple, trouvent plus facile d’identifier et de signaler les menaces d’extrême-droite aux programmes de lutte contre le terrorisme.

Le Dr. Imran Wahid s’adressant à la Conférence nationale du groupe panislamiste Hizb ut-Tahrir, depuis désigné comme organisation terroriste, à la Quaker House à Londres, le 4 septembre 2005. (Crédit : Geoff Caddick/AFP)

« Ils n’ont aucun scrupule moral à signaler ces menaces qui les dérangent beaucoup, mais ils hésitent et remettent en question leur propre jugement lorsqu’il s’agit de l’islamisme », explique Littlewood.

Selon elle, ces signalements « biaisés » donnent une image potentiellement inexacte de la nature de la menace intérieure.

Littlewood estime qu’il faut désormais mettre l’accent sur « une véritable compréhension de la nature idéologique de l’islamisme », parallèlement à une initiative revitalisée de lutte contre le terrorisme et contre l’extrémisme. Il faut déployer davantage d’experts dans la lutte contre le terrorisme et contre l’extrémisme, il faut mieux les former et il faut garantir leur indépendance afin de les isoler des considérations et des intérêts politiques locaux.

Mais surtout, elle affirme que ceux qui s’opposent aux islamistes comme aux radicaux de l’extrême-gauche et de l’extrême-droite doivent reconnaître qu’ils sont engagés dans une bataille autour des discours.

« Nous devons construire un discours plus fort, fondé sur un ensemble cohérent de valeurs libérales et centristes, qui renforce la confiance en nous-mêmes », dit-elle.

« Le Royaume-Uni ne va pas devenir moins diversifié, nous allons devenir plus diversifiés, mais [tant que] nous ne défendons pas de valeurs claires et que nous n’aurons pas pris conscience de qui nous sommes, nos valeurs peuvent nous être dictées, et c’est ce qui, selon moi, est en train de se produire. »

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