En janvier 2024, une femme de Gaza lance une campagne de financement participatif pour solliciter des dons et l’aider à réunir sa famille.
« Reconstruire notre vie : de la mort à l’espoir », écrit-elle sous des photos d’une jeune famille rayonnante.
Cette femme, Nieama al-Ghazzawi, affirme que ses deux enfants et elle ont fui Gaza, mais que son mari y est resté.
Le stand de burgers de son mari et leur maison ayant été détruits, la famille ne pouvait pas payer le voyage ou les visas, explique Mme al-Ghazzawi sur la plateforme de financement participatif GoFundMe.
« Votre aide compte beaucoup pour nous. C’est elle qui va nous réunir », avait-elle écrit.
La campagne a circulé sur les réseaux sociaux pro-palestiniens et récolté des centaines de dons.
Les enquêteurs fédéraux américains examinent désormais cet appel dans le cadre de l’enquête sur Mahmoud Amin Yaqub al-Muhtadi, qui aurait dirigé un commando terroriste en Israël lors du pogrom du Hamas du 7 octobre 2023, avant de partir s’installer aux États-Unis.
Cet incident est l’un des trois récents dossiers fédéraux de terrorisme aux États-Unis portant sur des campagnes humanitaires de financement participatif, mettant en évidence les abus potentiels sur cette activité financière peu réglementée, ainsi que le croisement entre financement du terrorisme, réseaux sociaux et cryptomonnaies.
Outre l’enquête sur al-Muhtadi, un deuxième dossier concerne un militant antisioniste basé à New York, inculpé le mois dernier pour avoir envoyé des fonds au groupe terroriste du Jihad islamique palestinien. La troisième enquête tourne autour d’un californien inculpé pour avoir utilisé de fausses organisations caritatives afin de collecter des fonds pour le Hamas.
Une industrie de plusieurs milliards de dollars
Israël et ses partisans accusent depuis longtemps des groupes humanitaires internationaux financés par des donateurs de travailler avec le Hamas à Gaza.
Aux États-Unis, la célèbre affaire contre la Holy Land Foundation, dans les années 2000, avait conclu que la prétendue organisation caritative avait versé plus de 12 millions de dollars au Hamas.
Au cours des décennies suivantes, les enquêteurs américains ont sévi contre le financement du terrorisme via de fausses organisations caritatives, notamment dans le cadre d’une affaire internationale majeure, jugée ce mois-ci.
Selon un agent du FBI chargé de l’enquête, le Hamas lève des fonds en utilisant de multiples canaux, et notamment en détournant l’aide humanitaire via de « fausses organisations caritatives » qui protègent le groupe terroriste des services répressifs.
Tout comme les grandes ONG, les plateformes de financement participatif permettent aux donateurs de contribuer aux efforts humanitaires dans les zones de conflit comme Gaza, mais elles s’en distinguent par leur caractère plus décentralisé, ce qui permet à des particuliers de lancer des campagnes pour collecter de petits dons.
Ces plateformes lèvent des fonds pour des causes allant des traitements contre le cancer aux frais de scolarité et récoltent des milliards chaque année. L’une des principales entreprises, GoFundMe, fondée en 2010, affirme avoir levé plus de 40 milliards de dollars auprès de 200 millions de personnes.
Les récentes affaires fédérales indiquent toutefois que ces plateformes peuvent aussi faire l’objet d’abus.
Hans-Jakob Schindler, directeur senior du Counter Extremism Project, basé à New York et Berlin, remet le financement participatif au profit du terrorisme dans le contexte plus large de l’aide humanitaire dans les zones de conflit contrôlées par des groupes comme le Hamas à Gaza, ou les Talibans en Afghanistan.
« Soit vous payez [les groupes dirigeants], soit vous n’avez pas d’accès », explique Schindler, conseiller auprès de dirigeants gouvernementaux sur le financement du terrorisme, y compris par le financement participatif.
Schindler précise que les plateformes de financement participatif ne sont généralement pas réglementées comme les institutions financières, comme les banques, lesquelles sont tenues par le devoir de diligence pour prévenir des crimes comme l’évasion fiscale, le blanchiment d’argent ou le financement du terrorisme.
« Comme pour toutes les nouvelles technologies, il y a une certaine naïveté. Ils pensent toujours qu’ils ne peuvent pas être détournés et que « cela rend le monde meilleur ».
Leurs contrôles internes sont donc, en règle générale, extrêmement faibles », ajoute-t-il en précisant que les réseaux sociaux qui hébergent ces campagnes ne sont généralement pas légalement tenus de surveiller le financement participatif. Les lois réglementant le financement participatif varient en effet selon les pays.
Le financement participatif pour Gaza tire la sonnette d’alarme
Peu après le début de la guerre à Gaza, les campagnes de financement participatif pour Gaza se sont multipliées sur les réseaux sociaux, ce qui a tiré la sonnette d’alarme.
Le FBI a fait savoir dès novembre 2023 que « des criminels sollicitaient des dons lors du conflit Israël-Hamas ».
« Les organisations terroristes étrangères créent souvent de fausses œuvres de charité en utilisant les plateformes de réseaux sociaux pour tromper des donateurs dans le but de financer leurs opérations », déclarait le FBI.
Certaines de ces craintes semblent s’être confirmées.
Al-Muhtadi aurait rassemblé une équipe de terroristes armés et serait entré en Israël pour se joindre pogrom d’octobre 2023 à la demande du Hamas.
En juin 2024, il a présenté une demande de visa d’immigrant aux États-Unis, affirmant n’avoir aucune formation au maniement des armes, aucun lien avec des groupes terroristes et n’avoir participé à aucun acte de violence.
Al-Muhtadi est arrivé à Dallas, au Texas, en septembre 2024. Après que des enquêteurs israéliens ont alerté les États-Unis de ses activités terroristes présumées, des agents du FBI l’ont retrouvé en Louisiane, où il travaillait dans un restaurant.
Il fait face à des accusations liées au terrorisme, à la fraude au visa et à de fausses déclarations, et encourt une peine de prison à perpétuité.
Selon un document de procédure déposé à la fin du mois dernier, les enquêteurs ont tenté d’obtenir des dossiers auprès de plusieurs entreprises pour rassembler des preuves, notamment Google, Meta et GoFundMe.
Le document en question cite nommément Mme al-Ghazzawi, auteure de la campagne GoFundMe, comme étant l’épouse d’al-Muhtadi, avec à l’appui les photos publiées sur la page de la campagne, lesquelles correspondent aux photos d’al-Muhtadi figurant dans l’acte d’accusation.
La campagne a été ajoutée à une liste d’initiatives de financement participatif pour Gaza appelée GoFund♡Gaza et a circulé sur les réseaux sociaux.
La campagne a reçu plus de 13 000 dollars de la part de 401 donateurs, dont beaucoup ont laissé des messages d’encouragement à la famille, comme par exemple « Tenez bon. Le monde vous aime. »
Al-Ghazzawi a publié une mise à jour en mars 2024 indiquant que, grâce aux dons, son mari avait pu quitter Gaza et retrouver sa famille, à la période où les procureurs affirment qu’al-Muhtadi a quitté Gaza, et peu avant qu’il ne demande un visa.
Il ne semble pas qu’al-Ghazzawi ait été inculpée de crime. Al-Ghazzawi et les avocats d’al-Muhtadi n’ont pas répondu aux demandes de commentaires, pas davantage que GoFundMe. Rien n’indique que GoFundMe était au courant des activités terroristes présumées d’al-Muhtadi, et l’entreprise a coopéré avec les enquêteurs, lit-on dans les documents de procédure.
La campagne en question a été retirée lorsque les enquêteurs ont demandé des dossiers à GoFundMe.
GoFundMe dispose de clauses spécifiques contre le financement du terrorisme, contrairement à d’autres plateformes de financement participatif. La plateforme a publié des directives encourageant les utilisateurs à faire des dons pour Gaza par l’intermédiaire d’organisations caritatives certifiées.
« Aider à subvenir aux besoins de sa famille »
Schindler explique que le Hamas dispose de plusieurs sources de revenus, dont certaines, comme les redevances des passeurs et l’argent liquide du Qatar, qui se sont interrompues au début de la guerre à Gaza, faisant de la collecte de fonds une source de revenus plus importante.
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Il ajoute que les petites structures qui se targuent d’envoyer de l’aide à Gaza doivent être regardées avec prudence car les complexités logistiques et les restrictions de sécurité rendent l’envoi d’aide humanitaire particulièrement difficile.
« S’il ne s’agit pas d’une grande organisation internationale, il faut y regarder de très près, justement du fait des contrôles qu’Israël a instaurés sur les opérations humanitaires », dit-il. « On ne peut pas, depuis Cologne ou New York, s’improviser une activité humanitaire à Gaza. Comment faire ? Comment accéder au territoire ? »
Outre les militants anti-Israël, des réseaux d’extrême droite ont également eu recours au financement participatif. La plateforme GiveSendGo a permis à des groupes comme des suprémacistes blancs antisémites de lever des millions. L’étudiant de l’Université Cornell qui a fait les gros titres, le mois dernier, en déclarant que cela « ne l’intéressait pas de travailler pour un Juif », a récolté plus de 26 000 dollars via cette plateforme.
Dans une autre affaire de financement du terrorisme le mois dernier, une militante anti-sioniste vivant dans l’État de New York a été inculpée pour envoi de fonds au groupe terroriste du Jihad islamique palestinien.
Catherine Washburn, 37 ans, a en effet envoyé à un membre du groupe terrorist plus de 30 000 dollars issus de fonds récoltés à des fins prétendument humanitaires, selon le document de procédure pénale fédérale, lequel précise que Washburn aurait levé des fonds pour un homme à Gaza, identifié par ses initiales – H.H. – dès novembre 2024.
En février 2025, l’homme a dit à Washburn qu’il était membre du Jihad islamique palestinien et qu’il avait attaqué des soldats israéliens lors du pogrom d’octobre 2023. H.H. a également dit à Washburn qu’il effectuait des « missions » dans le nord de Gaza pendant la guerre et lui a envoyé des photos de lui en train de brandir des armes à feu, preuve qu’elle était consciente de ses activités terroristes. Selon les enquêteurs, elle a continué à transférer des fonds jusqu’en avril.
Une fois consciente de son affiliation terroriste, Washburn a publié une photo du terroriste présumé sur Facebook et a partagé la page sur WhatsApp dans le but de solliciter des dons pour « l’aider à subvenir aux besoins de sa famille de 9 personnes », lit-on dans le document de procédure.
Elle a collecté des dons via la plateforme australienne Chuffed, qui se présente comme une plateforme de collecte de fonds pour « les mouvements de justice sociale partout dans le monde ».
Chuffed n’a pas répondu à la demande de commentaire et la collecte de fonds a été retirée.
Washburn a reçu 1 302 contributions, utilisant les fonds pour acheter des cryptomonnaies et les transférer vers un portefeuille crypto appartenant à H.H., lit-on dans le document de procédure.
Entre octobre 2025 et avril 2026, Washburn a effectué 80 transferts en cryptomonnaie à H.H. pour un montant total de 30 116 dollars, selon les enquêteurs.
Sur les réseaux sociaux, H.H. a partagé des collectes de fonds prétendument destinées à sa famille, publié des vidéos sur les difficultés de la vie à Gaza – et notamment les pénuries alimentaires – et publié des messages de soutien aux flottilles de militants destinées à briser le blocus d’Israël.
Le compte Instagram de Washburn renvoie à 10 collectes de fonds qui, selon elle, étaient destinées à aider des familles palestiniennes à Gaza.
Un autre militant, un manifestant irlandais qui a rejoint une flottille pour Gaza et compte plus de 200 000 abonnés en ligne, a partagé un appel à soutenir H.H. Il est également apparu sur le compte d’un influenceur de Gaza à la tête d’1,3 million d’abonnés.
H.H. a publié une autre collecte de fonds auprès de ses centaines de milliers d’abonnés.
Déclarations d’organisations à but non lucratif et transferts en crypto
Dans un troisième dossier, en juin, les autorités fédérales américaines ont inculpé un homme de Californie pour collecte de fonds au profit du Hamas par l’intermédiaire de fausses organisations caritatives.
Reda Mazen Rida Sabassi, 38 ans, a été inculpé de terrorisme, contournement des sanctions, fraude électronique, blanchiment d’argent et fausses déclarations.
Sabassi aurait récolté plus de 600 000 dollars de dons auprès de milliers de donateurs pour de l’aide humanitaire destinée à Gaza, mais aurait envoyé l’argent au Hamas tout en en gardant pour ses dépenses personnelles.
En 2022, Sabassi a créé une organisation à but non lucratif appelée Ikram — The Arab Charity Foundation, afin de collecter des dons déductibles d’impôts pour apporter une
« aide humanitaire d’urgence aux familles déplacées et aux réfugiés à Gaza ».
L’organisation à but non lucratif a levé 638 000 dollars de dons en 2023 et Sabassi en était le seul employé, selon les déclarations.
Sabassi a sollicité des dons via le site Internet de son organisation et publié des campagnes caritatives sur des plateformes de financement participatif comme Fundly, lesquelles ont circulé sur Telegram et sur les réseaux sociaux.
Fundly n’a pas répondu à la demande de commentaire.
« Aidez 4 orphelins qui ont fui Gaza à commencer une nouvelle vie », disait l’une des campagnes, à côté de la photo d’un enfant.
Pour ce qui est des transferts financiers, Sabassi a travaillé avec l’organisation de collecte de fonds du Hamas, Gaza Now, et des co-conspirateurs non nommés installés à l’étranger, selon les enquêteurs. Les États-Unis et le Royaume-Uni ont sanctionné Gaza Now pour financement du terrorisme en 2024.
Un enquêteur du FBI a déclaré que l’utilisation de la marque Gaza Now était un moyen de « signaler aux partisans du Hamas qu’il s’agissait d’une campagne officielle, c’est-à-dire directement liée au Hamas », mais qu’aux yeux d’observateurs extérieurs, cela semblait légitime.
Sabassi et les suspects non nommés ont discuté de la manière de transférer de l’argent au Hamas, notamment en utilisant une blockchain décentralisée ou en transférant des fonds entre portefeuilles de cryptomonnaies dans le but de masquer la provenance de l’argent.
Sabassi a envoyé 116 000 dollars à un membre du Hamas installé à l’étranger et a tenté de convertir 380 000 dollarsissus des fonds en cryptomonnaie afin de pouvoir les envoyer au Hamas via Gaza Now, indique la plainte.
Il aurait également transféré des dizaines de milliers de dollars sur son compte bancaire personnel pour payer son loyer et des factures de carte de crédit, précise la plainte.
Washburn et Sabassi ont tous deux plaisanté à l’idée d’être emprisonnés, preuve qu’ils étaient conscients du caractère illégal de la collecte de fonds.
« Vu mes collectes de fonds et mes publications passées, je vais me retrouver au trou pour plusieurs réincarnations », a écrit Washburn à H.H., suivi d’un émoji rire.
Sabassi a dit à un collaborateur que l’une de leurs campagnes aurait en réalité dû s’intituler « Izz Al-Din Al-Qassam », suivi d’un émoji rire. Ce à quoi son complice a répondu : « Mdr. Oh la la. En prison. »
Schindler souligne que le fait de lever des fonds humanitaires pour Gaza n’est pas en soi illégal et ne constitue pas un financement du terrorisme, mais qu’il faut davantage de contrôles et une meilleure compréhension de la complexité qui entoure les opérations d’aide à Gaza, y compris de la part des donateurs.
« Il est très, très, très peu probable que de petites organisations individuelles soient en mesure d’opérer à Gaza », conclut-il. « Si elles ne sont pas en mesure d’opérer à Gaza, alors immédiatement, la question est : ‘Où va l’argent ?’ »
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