Les Israéliennes haredi prennent le contrôle de leurs droits reproductifs
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Photo d'illustration: Le mariage d'un couple ultra-orthodoxe hassidique, l'une des nombreuses dépenses réalisées par un emprunt contracté auprès d'un gemach, le 25 février 2012 (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)
Photo d'illustration: Le mariage d'un couple ultra-orthodoxe hassidique, l'une des nombreuses dépenses réalisées par un emprunt contracté auprès d'un gemach, le 25 février 2012 (Crédit : Yaakov Naumi/Flash90)

Les Israéliennes haredi prennent le contrôle de leurs droits reproductifs

Le livre de Michal Raucher explore la façon dont les femmes des communautés religieuses ont recours à l’avortement et à la contraception, le tout dans un espace indépendant

New York Jewish Week – Pour un œil non averti, qui contemple le défilé de poussettes dans les quartiers ultra-orthodoxes de Jérusalem – ou dont la connaissance du monde haredi se résume aux séries Shtisel et Unorthodox – il est facile de tirer la conclusion que les femmes de ce milieu sont limitées par leur rôle d’épouse et de mère.

La chercheuse Michal Raucher dépeint une image beaucoup plus complexe des femmes très pratiquantes dans son nouveau livre : Conceiving Agency: Reproductive Authority Among Haredi Women (Le pouvoir de concevoir : la reproduction chez les femmes ultra-orthodoxes).

Se basant sur ses entretiens avec plus de 20 femmes et autant de professionnels de santé, l’ouvrage témoigne des multiples méthodes auxquelles les femmes ultra-orthodoxes ont recours quand il est question de contraception, de soins pré-nataux et d’avortement.

Faisant confiance à leur corps et à leurs expériences, les femmes « s’octroient la liberté de prendre des décisions sur la reproduction sans l’intrusion de leurs maris ou de leurs rabbins », écrit Raucher. « De plus, même si leur corps font l’objet de nombreuses règles, elles considèrent que, pendant la grossesse, il est une source de pouvoir. »

Raucher est professeur adjoint d’Études juives et professeur affilié en études féminines et études de genre à l’université Rutgers. Elle s’est confiée au journal New York Jewish Week depuis son domicile, à Teaneck (New Jersey).

Vous vous décrivez comme une Juive pratiquante, mais certainement pas haredi. Vous avez commencé vos recherches avant d’avoir des enfants. Comment étiez-vous traitée dans la communauté ultra-orthodoxe en tant qu’outsider ?

C’était entre 2009 et 2011. J’étais à l’université et je vivais, avec mon mari Yoni, dans le quartier de Baka à Jérusalem. Ce n’est pas un quartier haredi comme Mea Shearim. Je me couvrais la tête, mais je portais des pantalons, et ça passait très bien à Baka. Pour mes déplacements, durant mes recherches, j’avais acheté quelques jupes longues et cols roulés, ou tout autre vêtement que je voyais les participantes (à la recherche) porter, notamment un tichel, un foulard. Mais ils me remarquaient toujours, j’avais l’air différente, je marchais différemment, et il était rare de voir une femme de mon âge sans poussette. Plusieurs m’ont dit « merci de t’habiller comme cela, mais tu n’es vraiment pas obligée ».

Michal Raucher, autrice de « Conceiving Agency » (Le pouvoir de concevoir).(Crédit : New York Jewish Week)

Partageaient-elles facilement leurs histoires ?

Très facilement. Je commençais avec une question très ouverte : « parle-moi de ta grossesse ». Et les réponses pouvaient durer plus d’une heure. Elles adorent m’en parler parce qu’elles n’en parlaient pas entre elles, parce que, disent-elles, « tout le monde est enceinte, tout le temps ». Et elles ne discutaient pas entre elles [des questions aux rabbins et aux maris] parce qu’elles étaient terrorisées à l’idée que leurs amis découvrent, racontent à leurs maris, qui irait voir le rav (rabbin) et que tout le monde aie des problèmes. Et elles m’ont dit que les gens de leur milieu ne liront de toute façon pas mon livre.

« Haredi » est un terme qui définit la vie religieuse juive insulaire, très circonscrite, des hommes et des femmes qui se tournent vers la halakha, ou loi juive, comme un guide pour la quasi-totalité des aspects de leur vie, du code vestimentaire au monde du travail en passant par la conception et la grossesse.

Haredi fait référence à l’éventail de pratiques religieuses ultra-orthodoxes en Israël. Au cours des vingt dernières années, une tendance, qui a toujours existé, a pris une ampleur dramatique. Il s’agit de l’autorité conférée aux rabbins pour tout interpréter en lieu et place de leurs fidèles. Pendant longtemps, l’autorité rabbinique était limitée aux questions ayant trait à la religion : la casheroute, la prière, peut-être la yeshiva où envoyer ses fils. Mais au cours des vingt dernières années, les rabbins ont commencé à se spécialiser, par exemple dans la fertilité, pour comprendre les tenants et les aboutissants des technologies de reproduction.

Par conséquent, une personne ‘haredi est supposée aller chez ce rabbin avec ses questions, pas seulement pour du conseil, mais pour des réponses halakhiques sur le sujet. Comme je l’explique à mes étudiants, les rabbins sont érigés en intermédiaires entre Dieu et le peuple comme interprètes de ces lois.  Ça vous donne une idée du pas de géant que font les femmes auxquelles j’ai parlé quand elles contournent ces rabbins.

« Conceiving Agency » 5Le pouvoir de concevoir) de Michal Raucher. (Crédit : New York Jewish Week)

Vous appelez cela « le pouvoir de reproduction » ou la capacité des femmes des femmes à prendre des décisions sur la reproduction ou la grossesse sans se tourner vers les rabbins, leurs maris ou les médecins pour de l’aide ou un aval. Avez-vous des exemples ?

L’exemple classique, c’est l’échographie. De nombreux rabbins ne veulent pas que les femmes fassent d’échographie, soit parce qu’ils sont hassidiques et pensent que ce qui est caché doit le rester ou parce qu’ils sont litvish (l’école de pensée lituanienne ultrao-orthodoxe non-hassidique) et ne veulent pas que les femmes avortent.

Mais les femmes enceintes font des échographies tout le temps en Israël, et les femmes que j’ai interrogées m’ont dit qu’elles adoraient faire des échographies. Elles ne les accrochaient pas sur le réfrigérateur, parce qu’elles savent qu’elles ne sont pas supposées les faire. « J’aime l’échographie. Ça me rassure. J’aime voir la photo du bébé et savoir que tout va bien. »

D’autres exemples ?

La contraception. Les rabbins veulent toujours qu’elles s’adressent à eux pour demander l’autorisation d’utiliser un moyen de contraception. La plupart des femmes disent qu’elles n’oseraient jamais demander une contraception au début de leurs vies reproductives, mais qu’après deux ou trois grossesses, elles demandent à leurs rabbins. Le rabbin peut leur donner l’autorisation d’utiliser, disons, une contraception hormonale pour une période limitée : « six mois et revenez me voir ».

La plupart des femmes disent qu’après trois ou quatre enfants, elles décidaient d’elles-mêmes si elles souhaitaient tomber enceinte à nouveau. Et elles se tournaient vers des médecins qui ne poseraient pas de questions ou bien elles chercheraient à éviter de tomber enceinte par d’autres moyens.

La plupart des femmes disent qu’après trois ou quatre enfants, elles décidaient d’elles-mêmes si elles souhaitaient tomber enceinte à nouveau.

Vous écrivez que ces femmes n’estiment pas que leur autonomie en matière de reproduction est en conflit avec les autres normes religieuses, et que même l’avortement peut être justifié dans le contexte ‘haredi culturel et économique actuel. Comment ?

L’avortement entre dans le cadre de l’éthique sur les besoins de leurs famille. Leur famille doit être saine. Leur famille doit subvenir aux besoins des enfants plus âgés. Leur famille doit continuer à gagner sa vie. La plupart des femmes travaillent à temps plein et les maris étudient à temps plein… Ne pas pouvoir se permettre (financièrement) d’avoir un autre enfant est une raison suffisante pour avorter, m’ont-elles dit.

L’autre raison est un diagnostic fœtal montrant que le bébé ne survivrait pas très longtemps. Sur le plan émotionnel, ce n’est pas une bonne chose de mener à terme une grossesse et de perdre l’enfant ensuite. De plus, chaque grossesse les met en danger et cela ne vaut pas la peine de prendre ces risques quand elles ont d’autres enfants à s’occuper.

Les gens portent des masques faciaux pour empêcher la propagation du coronavirus à Bnei Brak, le 3 avril 2020. (Tomer Neuberg / Flash90)

Et elles anticipent, étant donné qu’elles savent qu’on attend d’elles d’avoir d’autres enfants, et qu’elles ne veulent pas mettre cela en péril.

Exact. Que se passera-t-il si une grossesse à risque se solde par l’incapacité d’avoir d’autres enfants.

Des collègues, qui font des recherches sur des femmes catholiques, disent qu’elles parlent aussi de familles actuelles et de familles potentielles comme motifs d’avortement. Elles ne sont pas anti-famille. Elles conservent leurs perspectives d’avenir.

Mais les femmes avec lesquelles vous avez parlé ne consultent pas de rabbins quand elles veulent avorter.

Si les motifs sont financiers, elles vont tout faire pour éviter. Même si les questions financières sont le moteur des décisions des femmes sur leur reproduction, l’avortement pour des raisons financières va à l’encontre des normes ‘haredi.

Dans les cas de malformation du foetus ou de danger pour la vie de la mère, il s’agit de motifs acceptables pour avorter, alors elles savent quel rabbin consulter. Comme le savent de nombreux juifs, les avortements peuvent être halakhiquement motivés dans certaines circonstances.

Ce qui était fascinant pendant cette recherche, c’est que de nombreuses femmes me parlaient de « Rav Schussheim ».

Illustration : des juifs ultra-orthodoxes dans l’implantation de Beitar Illit en Cisjordanie le 8 juillet 2020. (MENAHEM KAHANA / AFP)

Vous parlez de Dr Eliyahu Schussheim, directeur de l’organisation EFRAT, qui s’est donné pour mission d’éviter les avortements en donnant aux femmes qui l’envisagent des moyens financiers.

Oui, ils [EFRAT] sont anti-avortement, alors pourquoi se tourner vers eux ? Parce qu’il a suivi une formation médicale et lui ou ses experts médicaux autoriseront un avortement s’il y a un danger de mener la grossesse à terme, pour le bébé ou la mère.

Vous avez passé un certains temps à EFRAT en tant qu’observatrice. Même si leur objectif est d’empêcher les femmes d’interrompre leurs grossesses, en quoi est-ce différent des groupe pro-life à l’américaine ?

Ils ne se définiront jamais comme anti-avortement. Ils diront « pro-femmes ». Ils estiment qu’en donnant aux femmes le soutien financier dont elles ont besoin, ils leurs permettent de faire des choix. Ils ne donnent pas d’argent ni de matériel de puériculture avant la naissance du bébé, notamment parce qu’Israël autorise l’avortement jusqu’à la 39e semaine de grossesse et ils veulent s’assurer que le bébé naitre. Ils sont plus francs en reconnaissant que les avortements sont pratiqués pour des raisons financières. Je me suis engagée dans le mouvement de la justice reproductive, où l’on voit que les gens ne peuvent pas avoir de pouvoir s’ils ne peuvent pas soutenir financièrement les décisions qu’ils veulent prendre. EFRAT est très clair à ce sujet.

Illustration, femme enceinte (Crédit : Rostislav_Sedlacek, iStock par Getty Images)

Même si aucune des femmes que vous avez interrogées ne se définit comme féministe, elles prennent le contrôle d’un aspect important de leurs vies sans en référer aux autorités masculines. Pour un lecteur laïc, cela peut s’apparenter à une forme très modérée de rébellion. Leur pouvoir de reproduction ne remet pas en cause leur responsabilité fondamentale qui est, disons-le crûment, de faire des bébés. En tant qu’ethnographe féministe, avez-vous eu du mal avec cela ?

Les femmes reconnaissent cette limite et sont souvent tristes lors de la naissance parce qu’elles reconnaissent que leur autorité est révolue. Mais que l’on appartienne à une culture religieuse conservatrice ou non, le pouvoir d’action de chacun d’entre nous est limité – par les finances, les normes culturelles, la géographie ou le handicap.

L’un de mes collègues souligne que le pouvoir n’est pas synonyme de libre-arbitre mais plutôt de prise de décision dans les limites des contraintes que nous avons tous. Les femmes ‘haredi ont plus de contraintes et elles trouvent toujours le moyen de faire des choix créatifs qui leur permettent de se conformer aux normes qui caractérisent leur milieu.

C’est la que réside leur pouvoir, il faut creuser un peu pour le trouver. Nous devons lutter contre l’envie de les percevoir comme des « machines à bébés » et rien d’autre. J’espère que mon livre complexifie cette image de la femme ‘haredi pour le grand public juif, qui a du mal à voir les femmes ‘haredi autrement que comme cela, et non pas comme des gens multi-dimensionnels.

J’espère aussi que nous pourrons regarder différemment la reproduction et ne pas voir le judaïsme haredi comme « la culture du livre »-  ou les hommes étudient et rédigent les lois – mais plutôt comme une culture dans laquelle les livres et les bébés coexistent, sur un piédestal et dans laquelle la procréation est un domaine important où les femmes exercent l’autorité sur elles-mêmes.

C’est un rééquilibrage de la balance.

J’espère que mon livre complexifie cette image de la femme ‘haredi pour le grand public juif

Quelles autres leçons peut-on apprendre de votre étude sur les femmes ultra-orthodoxes ?

J’aimerais que les gens réalisent que leurs corps jouent un rôle capital dans l’identité ‘haredi. Les corps des hommes et des femmes sont soumis à des règles depuis la petite enfance. Leur culture n’est pas uniquement cérébrale ou idéologique, mais viscérale et dans la chair.

Dans mes conférences, on me parle souvent de la série « Unorthodox », et j’ai toujours besoin de préciser que lorsqu’Esty va à Berlin et achète un jean, les réalisateurs n’ont pas mis le doigt sur l’étrange sensation qu’elle a dû éprouver après avoir passé des années vêtue comme une femme ‘haredi.

D’autre part, ma formation initiale porte sur l’éthique religieuse et j’espère que les gens comprennent que les décisions que prennent les gens religieux ne sont pas limitées à ce que les rabbins ou la halakha ont à dire.

Le commun des mortels fait aussi face à des dilemmes éthiques qui reflètent leur contexte culturel, économique et familial. On peut facilement penser que les ‘haredim sont uniformes dans leur pratique religieuse, mais ils réfléchissent à des contextes immédiats et plus lointains sur la manière de prendre ces décisions.

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