La série ‘Shtisel’ change subtilement les perceptions des ultra-orthodoxes
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La série ‘Shtisel’ change subtilement les perceptions des ultra-orthodoxes

La deuxième saison de la série populaire a apporté une nouvelle cuvée d'acteurs, et de fans, à un drame d'avant-garde

Jessica Steinberg est responsable notre rubrique « Culture & Art de vivre »

Les Shtisel, le père Shulem et le fils Akiva, à table dans leur cuisine (Crédit : "Shtisel")
Les Shtisel, le père Shulem et le fils Akiva, à table dans leur cuisine (Crédit : "Shtisel")

Alon Zingman, le réalisateur de « Shtisel » – la série télévisée captivante et primée de YES sur les vies entremêlées d’une famille Haredi dans le quartier de Geula à Jérusalem – a compris qu’il avait atteint un succès particulier après le neuvième épisode de la saison II récemment diffusé.

Dans cet épisode particulier, la grand-mère Malka (Lea Koenig Stolper), tricotant avec désinvolture une bobine de cassette audio, fredonnait ce qu’elle appelle le Nigun Minsk, une mélodie sans paroles composée par Rabbi Cohen, son grand-père, alors que son fils aîné, Shulem (Doval’e Glickman), se tenait derrière la porte, la regardant d’un air interrogateur.

Deux nuits plus tard, le nigun, qui avait en fait été composé par Uri Alon le scenariste de ‘Shtisel’, a été joué lors d’un mariage ultra-orthodoxe par Zingman un orchestre formé d’étudiants de yeshiva. Il a même été immortalisé par un clip YouTube.

« Nous l’avons fait ! » a-t-il dit, heureux à l’idée que la communauté ultra-orthodoxe allait finalement adopter une mélodie créée pour une émission de télévision. « Comment peuvent-ils connaître quelque chose qui vient de la télévision ? C’est un titre d’honneur qu’ils nous regardent ».

Il s’agit d’un autre signe révélateur que ‘Shtisel, » la série créée par deux scénaristes ayant des racines Haredi, a attiré à un public si large – depuis les Israéliens laïques jusqu’à la communauté très ultra-orthodoxe, qu’elle dépeint. La série, qui en est à sa deuxième saison, mais est diffusée depuis 2013, a été un succès.

Pour Zingman, le réalisateur laïc qui est venu du monde de la réalisation de films avant de passer à la télévision avec ‘Shtisel,’ l’histoire du nigun montre que la série est devenue une sorte de porte-parole pour le monde ultra-orthodoxe.

« Les Israéliens laïcs ont maintenant les ultra-orthodoxes dans leur vie et les Haredim parlent de la télévision, » dit-il. « Qui l’aurait cru ? »

Ce n’était pas nécessairement le plan des scénaristes et co-créateurs de « Shtisel », Yehonatan Indursky et Ori Elon, qui s’etaient assis pour discuter au Shtisel, un restaurant servant des plats de gefilte fish, du Kugel et des escalopes dans le quartier de Geula à Jérusalem.

« Nous nous sommes rencontrés au Shtisel et nous nous sommes dit : ‘Peu importe ce que nous allons écrire, mais ce sera le nom, ça sonnait bien' », se souvient Indursky.

Leur plan était d’écrire un point de vue vrai et perspicace sur ce qu’est réellement la vie des ultra-orthodoxes.

Yehonatan Indursky, co-scénariste de 'Shtisel'  dans son appartement de Tel-Aviv, loin de sa maison d'enfance Haredi dans le quartier de Givat Shaul à Jérusalem (Autorisation Sam Spiegel)
Yehonatan Indursky, co-scénariste de ‘Shtisel’ dans son appartement de Tel-Aviv, loin de sa maison d’enfance Haredi dans le quartier de Givat Shaul à Jérusalem (Autorisation Sam Spiegel)

Indursky, qui vit à Tel Aviv, a toujours voulu écrire sur ce qu’il aimait – le monde haredi. Il est né dans le quartier de Givat Shaul à Jérusalem dans une famille ultra-orthodoxe, a étudié à la célèbre Yeshiva Ponevezh à Bnei Brak (qui devint plus tard le sujet de son premier film primé, ‘Ponevezh Time’), puis à l’école de cinéma et de télévision Sam Spiegel de Jérusalem.

« Vous portez ces personnages sur votre dos et vous voulez être bon avec eux, et avec les autres qui les rencontrent, » a-t-il dit. « Quand il sort, vous voulez que les gens le voient et le comprennent. »

Les personnages, pour ceux qui n’ont pas encore été initiés au monde de ‘Shtisel’, sont les membres et amis de la famille fictive Shtisel, en commençant par Akiva (Michael Aloni) et Shulem Shtisel, un fils et son père récemment veuf, leur cercle familial et la communauté à laquelle ils sont liés.

Le casting comprend de nombreux noms bien connus à l’échelle locale, comme l’actrice Ayelet Zurer, la star d’Hollywood qui joue l’amoureuse interdite d’Akiva, une mère deux fois veuve d’un de ses élèves ; Sasson Gabbai qui joue Nahum le frère longtemps séparé de Shulem ; Orly Silbersatz Banai qui joue l’employée divorcée de Shulem ; l’humoriste et actrice israélienne Hanna Laszlo, qui a rejoint le casting pour la deuxième saison; et Zohar Strauss, qui joue Lipa Weiss, le gendre de Shulem et familier aux fans de ‘Srugim,’ une autre série de télévision israélienne sur le monde religieux.

En tant que série télévisée, ‘Shtisel’ diffère des films qui ont traité de la société ultra-orthodoxe d’Israël, a dit Zingman. Indursky a ajouté que les premiers films sur les Haredim finissaient souvent en introduisant des personnages du monde extérieur, qui finissent par changer les éléments de l’histoire.

« C’est généralement un personnage qui est Haredi et qui le vit difficilement, qui veut quitter la communauté, tombe amoureux ou se met à danser, » a-t-il dit. « Le conflit est qu’ils sont religieux. »

Même avec la maturation de l’industrie du film et de la télévision israélienne, et l’option la plus récente de dire que les ultra-orthodoxes sont des gens ordinaires, pouvant être un sujet légitime,’Shtisel’ est la première fois qu’une série télévisée avec des Haredim aimant leur mode de vie, leurs enfants et petits enfants, dit Indursky.

« Leur pratique religieuse n’est pas un problème du tout », a-t-il dit. « Il y a d’autres questions pour eux ; ils tombent amoureux, ils vivent leur vie. »

Le personnage de  Shulem Shtisel avec son nouvel amour, l'actrice Hanna Laszlo (Autorisation 'Shtisel')
Le personnage de Shulem Shtisel avec son nouvel amour, l’actrice Hanna Laszlo (Autorisation ‘Shtisel’)

Il y a d’autres aspects de la vie israélienne qui ont été introduits dans le script, comme un moment drôle où la grand-mère regarde la télévision dans la chambre d’un résident mâle de sa nouvelle maison dans un centre de vie assistée. Aucun ne comprend l’autre à cause de la langue – elle parle le yiddish, il parle arabe – et souffre de démence, mais ils sont parfaitement à l’aise ensemble. Cet élément a été introduit avec la permission de Sayed Kashua, l’écrivain et scénariste arabe (« Travail d’arabe ») qui a monté la saison II.

« C’est la façon dont deux personnes peuvent entrer en contact », a dit Indursky de la scène où ils regardent la télévision. « C’est universel, cela n’est pas lié aux paroles, mais au-delà. C’est comme s’ils redeviennent des enfants et qu’ils ne se comprennent pas vraiment les uns les autres. »

Quant à Kashua, Indursky dit qu’il a aimé travailler avec l’écrivain, qui vit maintenant aux États-Unis.

« Vous seriez surpris de voir tout ce que les Haredim et les Arabes ont en commun », a-t-il dit.

Ces éléments sont emblématiques de la façon dont ‘Shtisel’ touche aussi bien les autres spectateurs.

« Voilà ce qui est formidable avec l’art, il tente de prendre des moments de la vie et chaque moment prend un sens, » dit-il.

« ‘Shtisel’ parle de la vie et est entièrement très significatif pour eux. Comme les moments où la famille est autour de la table et écoute de la musique pour la première fois depuis que leur mère est morte. C’est très émouvant. »

Alon Zingman, le réalisateur de 'Shtisel' , qui cherchait un drame pour la télévision et a trouvé le monde haredi de 'Shtisel'  (Autorisation Alon Zingman)
Alon Zingman, le réalisateur de ‘Shtisel’ , qui cherchait un drame pour la télévision et a trouvé le monde haredi de ‘Shtisel’ (Autorisation Alon Zingman)

Pour Zingman, ‘Shtisel’ plaît comme série dramatique, étant donnés les changements dans le monde des séries télévisées, lesquelles sont devenues comme des films, offrant la possibilité de faire quelque chose de très significatif », apportant une petite salle de cinéma dans le téléviseur, » a-t-il dit.

« La télévision est un média important pour la culture », selon lui.

« Regardez ‘Les Soprano’, ‘Mad Men’. Vous dites, ‘Wow, c’est comme le film et parfois mieux.’ Cela nous a donné l’idée d’aller de l’avant et de faire quelque chose de très significatif ».

Malgré tout, il était nerveux à l’idée de s’aventurer dans le monde ultra-orthodoxe. Pas longtenps, cependant.

Cet automne a vu la diffusion de la deuxième saison tant attendue, ainsi que l’achat de ‘Shtisel’ par la co-créatrice de ‘Friends’ Marta Kauffman.

Zingman a dit qu’il ne sait pas ce qui se passera avec l’adaptation aux États-Unis, se demandant si « Shtisel » pourrait être traduit dans un contexte américain, étant données les grandes différences entre les modes de vie des Haredim israéliens et américains.

« Cela ne peut vraiment être qu’à Jérusalem, pas même à Bnei Brak, » a-t-il dit, en référence à une autre enclave Haredi près de Tel Aviv. « Les Shtisels ont un langage particulier, ils sont un type spécifique de la famille Haredi de Jérusalem. »

Pour l’instant, cependant, ce qui est plus important est de savoir s’il y aura une troisième saison de « Shtisel », a déclaré Zingman, qui ne veut pas abandoner son public.

Et, ajoute-t-il, il vient de recevoir un appel d’un homme Haredi de Beit Shemesh, qui lui a dit qu’il voulait être un second rôle dans ‘Shtisel.’

Il rit, étonné par la possibilité.

« La vie est plus étrange que l’art », dit-il. « Un vrai Haredi jouant dans une série de télévision ? même dans ‘Shtisel’, cela ne pouvait pas arriver ».

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