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À Jérusalem, l’orchestre arabo-juif pour jeunes façonne un nouveau son

Après des années de guerre, le chef d'orchestre Tom Cohen affirme que le Jerusalem Orchestra East & West offre aux jeunes musiciens de toutes les communautés un mélange de joie, de discipline et d'espoir

Tom Cohen dirige le programme pour les jeunes du Jerusalem Orchestra East & West à Tel Aviv, en mai 2026. (Yaakov Buta via la JTA)
Tom Cohen dirige le programme pour les jeunes du Jerusalem Orchestra East & West à Tel Aviv, en mai 2026. (Yaakov Buta via la JTA)

JTA — Une foule bruyante de supporters de football stationne sur l’étroite pelouse située entre le Centre de musique de Tel Aviv-Yafo et le stade Bloomfield, qui accueille les deux équipes de première ligue de Tel Aviv. Devant eux, passe un défilé hétérogène de jeunes musiciens en tenue de soirée avec dans les mains des étuis de toutes formes et de toutes tailles qui renferment contrebasses, violons, ouds, violoncelles et darboukas.

À l’intérieur du Centre de musique se presse un public restreint composé d’amis, frères et sœurs, parents et mélomanes qui laisse éclater sa joie et ses applaudissements. On est plus proche de l’ambiance d’un match que de celle d’un concert d’orchestre.

Ce concert est l’aboutissement public d’un projet pour les jeunes, composé d’artistes juifs et arabes, géré par le Jerusalem Orchestra East & West. Cet orchestre israélien, dirigé par le chef d’orchestre Tom Cohen, fusionne la musique orchestrale occidentale avec les traditions du Moyen-Orient, d’Afrique du Nord et d’Andalousie. Le Jerusalem Orchestra East & West s’est produit sur scène avec de grands artistes israéliens tels que Matti Caspi, Danny Sanderson et Ehud Banai, et doit se produire au sommet Concordia à New York en septembre prochain.

Le programme rassemble des orchestres de jeunes de tout le pays sous la direction du Jerusalem Orchestra East & West, de manière à former ces jeunes musiciens à perpétuer le langage musical que Cohen a mis des années à développer. Il décrit ce langage comme faisant partie d’un « son israélien » en pleine mutation, composé de « tout ce qui a commencé avec nos grands-parents dans les diverses diasporas à travers le monde et qui est arrivé ici avec eux, au fil des vagues d’immigration ».

Ce projet est né de son expérience de vie, entre musique classique occidentale et musique du Maghreb et du Moyen-Orient : il « rassemble des éléments d’Orient et d’Occident sans jamais perdre l’identité ou la spécificité de l’un ou de l’autre », explique-t-il.

« Nous créons quelque chose de nouveau qui est plus grand que la somme de ses parties », affirme Cohen non sans ajouter que ce son n’est en rien une invention de son orchestre, mais qu’il s’inscrit bien dans « une évolution, et non une révolution qui effacerait ce qui l’a précédée ».

Le concert du mois dernier a réuni 80 musiciens, âgés de 9 à 20 ans, issus d’une bonne demi-douzaine d’orchestres de jeunes de tout le pays, certains ensembles comptant des dizaines de membres et d’autres une poignée. Cohen précise que l’idée du projet est de former la prochaine génération de musiciens susceptibles de rejoindre les rangs du Jerusalem Orchestra East & West – qualifié de plus grand orchestre du pays par le ministère de la Culture en 2022 – et d’en faire des « ambassadeurs de ce langage » au niveau de leur propre travail.

« Nous mettons tout du long l’accent sur l’excellence artistique, les rencontres professionnelles de première main et le lien avec l’orchestre adulte, en tant que mentor qui montre la voie », explique-t-il à propos du projet pour les jeunes.

L’Ensemble Sdot, un groupe de neuf membres originaires du Conseil régional de Sdot Negev, dans le sud d’Israël, dont les musiciens portaient presque tous une kippa, est monté sur scène le premier pour interpréter un nouvel arrangement d’un morceau du regretté auteur-compositeur-interprète israélien Meir Banai. Assis dans la salle, attendant son tour, Youssef Sarhan, un violoniste de 9 ans originaire de Majd al-Krum, une ville arabe du nord d’Israël, bouge la tête en rythme. Cela fait un an et demi qu’il prend des cours avec Fadel Maana, un violoniste chevronné de tradition arabe originaire de la même ville que lui et par ailleurs membre du Jerusalem Orchestra East & West. C’est lui qui l’a fait entrer dans l’orchestre des jeunes.

S’adressant aux jeunes musiciens depuis la scène, Cohen a rappelé qu’il faisait en sorte de ne pas dire de quelle communauté venaient ses musiciens.

Youssef Sarhan, un violoniste de 9 ans originaire de Majd al-Krum, participe à l’initiative pour les jeunes du Jerusalem Orchestra East & West. (Yaakov Buta via la JTA)

« Ces bêtises consistant à dire qui vient d’où, c’est totalement inutile », a-t-il affirmé. Ce mélange est précisément ce qui contribuer à faire la musique, leur a-t-il dit, alors que des jeunes juifs, musulmans, chrétiens et druzes « échangeaient des informations en coulisses sur Oum Kalthoum » (la vénérée chanteuse égyptienne), les maqams (les modes mélodiques utilisés dans la musique arabe et du Moyen-Orient) et d’autres références musicales.

« Même si vous ne vous êtes jamais parlé de votre vie, lorsque deux jeunes montent ensemble sur scène, échangent des regards pendant qu’ils jouent et créent quelque chose ensemble, le lien qui se forge à ce moment-là est aussi profond que celui d’une famille », leur a dit Cohen.

Cohen, qui vit avec sa famille à Bruxelles, a expliqué que les années de guerre avaient changé la relation qu’il entretenait avec le travail, qui avait pourtant toujours été sa plus grande source de joie.

« C’est une sensation indescriptible, l’impression d’être hors du temps », a-t-il déclaré par téléphone après le concert. « Mais les trois dernières années m’ont enlevé cela. »

En sa qualité de chef d’orchestre israélien qui interprète de la musique arabe, explique Cohen, sa carrière internationale s’est ralentie du fait de l’hostilité croissante envers Israël à l’étranger, et en Israël, il est difficile d’être heureux de jouer lorsque, comme il le dit, « à une demi-heure de là, le monde s’effondre ».

Ce projet pour les jeunes est une façon d’en sortir. Cohen estime avoir trouvé du réconfort dans le lien entre des musiciens « qui viennent de religions, de milieux et de lieux complètement différents », et voit en l’orchestre « un symbole d’espoir réel, pas seulement une institution artistique professionnelle ».

Malak Aboufdaly, une bassoniste adolescente originaire d’Akko, explique qu’après des années de guerre, elle se sent le devoir d’apporter un peu de répit au public.

Tom Cohen dirige le projet pour les jeunes du Jerusalem Orchestra East & West. (Deborah Danan/ JTA)

« Mon travail est de vous faire ressentir mon jeu. Triste ou joyeux», dit-elle. « Je crois qu’il est vraiment important de donner du bonheur aux gens après deux ou trois années de guerre. »

Devant la salle de concert, Shoval Hayak, 17 ans, vêtue d’une robe de soirée noire, se fait rappeler à l’ordre pour retourner à l’intérieur. Enthousiaste et chaleureuse, elle était encore récemment une lycéenne ordinaire du moshav de Hosen, près de la frontière nord d’Israël. Suite au pogrom du Hamas du 7 octobre 2023, sa famille a été évacuée à Tel Aviv, où elle s’est jetée à corps perdu dans le chant avant de rejoindre l’orchestre des jeunes et de se produire avec le groupe de hip-hop et de funk israélien Hadag Nahash.

Pour ce concert, elle se prépare à chanter « Hallelujah » avec Nihaya Safadi, une chanteuse et altiste elle aussi originaire d’Akko, sur un arrangement de Cohen issu du premier séminaire d’été de l’orchestre.

« Je ne pensais pas que je pourrais un jour être chanteuse », confie-t-elle.

Certains de ses camarades, dit-elle, ont essayé d’échapper à la réalité de la guerre et du déplacement par les drogues récréatives. Hayak, elle, a trouvé son échappatoire dans la musique.

« J’ai mis tout mon cœur et toute mon âme dans ce projet. Je m’y investis de plus en plus », dit-elle. « Je suis sincèrement convaincue que si j’y mets tout mon cœur, tous les petits détails qui font tout briller remontent à la surface. À chaque fois que je monte sur scène, il y a de minuscules améliorations dont je n’ai même pas conscience sur le moment. »

Elle évoque rapidement, mais avec tendresse, les personnes qui l’entourent : sa mère, qu’elle appelle « mon pilier » ; Cohen, qui selon elle est comme un père pour elle ; et son petit ami Yair, qui n’a pas pu venir car il observait l’Omer, la période de deuil traditionnelle entre Pessah et Shavouot durant laquelle de nombreux Juifs pratiquants n’écoutent pas de musique. « Que Dieu le bénisse, je l’adore », dit-elle.

Elle porte la même affection aux autres jeunes musiciens avec lesquels elle joue. « Ils sont la meilleure famille : je n’aurais pas pu rêver mieux », ajoute-t-elle.

Shoval Hayak, 17 ans, a rejoint l’orchestre des jeunes après que sa famille a été déplacée du nord d’Israël vers Tel Aviv. (Deborah Danan/ JTA)

Cohen explique que c’est le fait de voir des jeunes musiciens comme Hayak « devenir professionnels et se laisser gagnpar la magie de la musique » qui l’a incité à s’investir dans ce projet, ce qu’il fait à titre bénévole. La prochaine étape, poursuit-il, consistera à offrir au programme une scène plus grande et à y intégrer davantage d’élèves.

L’orchestre adulte est revenu à ce même langage Orient-Occident la semaine dernière lors d’un concert sur l’identité mixte à l’Opéra israélien de Tel Aviv, avec d’autres représentations prévues ailleurs. Le programme était centré sur le « matrouz », qui signifie « entrelacs » en arabe, une tradition judéo-arabe consistant à poser des paroles en hébreu sur des mélodies arabes, présentée par l’orchestre comme le « mash-up juif original ».

Parmi ses invités figuraient Dana International, la pop star israélienne et première chanteuse transgenre à remporter l’Eurovision en 1998, et Yousef Sweid, l’acteur arabe israélien – des artistes qui reflètent l’intérêt de l’orchestre pour ce qu’il appelle les identités du « à la fois / et », qui peuvent être à la fois arabes et juives, de gauche et de droite, religieuses et laïques.

La soirée des jeunes s’est terminée par l’interprétation par tous les musiciens de « Fatouma », morceau de musique libanaise arrangé et dirigé par Cohen, qui sautillait sur la pointe des pieds, tournoyait sur scène et lançait des expressions théâtrales aux musiciens tout en dirigeant.

« Je cherchais un moyen de retrouver le bonheur et je l’ai trouvé dans ce monde d’enfants », conclut-il. « Quand je suis avec eux et que l’on joue de la musique, je renoue avec une joie réelle, profonde. Comme un enfant. »

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