Netanyahu transforme le contrôleur général en antichambre de sa cour de fidèles
En manipulant le vote de la Knesset pour faire nommer son avocat personnel au poste de superviseur indépendant du gouvernement, le Premier ministre a prouvé qu'il plaçait la loyauté personnelle au-dessus des normes démocratiques fondamentales

Le système de gouvernement fondé sur la loyauté envers son dirigeant, les amitiés et les connexions familiales porte un nom : le patrimonialisme, un concept créé il y a de cela plus de 100 ans par le politologue, historien, sociologue et philosophe Max Weber.
Il existe un lien direct entre la corruption gouvernementale et le patrimonialisme.
Contrairement à ce qui se fait dans les démocraties, dans le patrimonialisme, le dirigeant ne tire pas son pouvoir du soutien de la population ou de la légitimité de sa mission, mais d’un réseau de fidèles qu’il entretient et récompense. L’objectif n’est pas le bien commun, mais l’établissement d’une « cour du roi ».
Courant dans les régimes autoritaires des temps plus anciens, le patrimonialisme a fait son retour dans les démocraties. Selon les politologues, le phénomène se manifeste dans les démocraties fragiles ou sous-développées.
C’est donc là le reflet de l’Israël d’aujourd’hui.
Mercredi, lorsque la Knesset a élu l’avocat personnel du Premier ministre Benjamin Netanyahu, Michael Rabello, au poste de contrôleur de l’État, nous avons pris conscience que tous ces responsables élus, hauts placés ou subalternes, ne comprenaient pas — ou feignaient de ne pas comprendre — le sens des valeurs démocratiques fondamentales.
Dans ce processus — un processus flagrant d’illégalité, marqué par des accusations de pressions exercées sur les parlementaires de la coalition pour qu’ils votent en faveur du candidat préféré du Premier ministre —, la coalition a permis à Netanyahu de porter un coup fatal à une institution démocratique importante, chargée de superviser le travail du gouvernement, indépendante de celui-ci et responsable devant la Knesset.
Un tissu de conflits d’intérêts
Compte tenu de sa proximité de longue date avec le parti du Likud, la famille Netanyahu et Netanyahu lui-même, l’avocat Rabello va avoir à faire à un réseau long et complexe de conflits d’intérêts — à tel point qu’il n’est pas impossible que chacun de ses actes de contrôle fasse l’objet d’un recours alléguant un conflit d’intérêts.
Ce sera une « supervision » dénuée de toute réelle capacité.
Si sa nomination n’est pas annulée par la Cour suprême — que Netanyahu souhaite également détruire —, Rabello devra même se récuser de ses fonctions de base, consistant à mener des audits des comptes financiers des partis politiques lors des élections, puisque, comme le décrit le site Internet de son cabinet, il représente depuis des années le Likud, parti du Premier ministre.
Le site Internet du cabinet d’avocats de Rabello indique que le cabinet a fourni au Likud des « conseils juridiques dans le cadre de procédures constitutionnelles et administratives devant la Cour suprême, y compris dans des affaires jurisprudentielles portant sur la formation du gouvernement, les conflits d’intérêts et le droit constitutionnel des élections ».
En d’autres termes, l’expert du Premier ministre en matière de conflits d’intérêts sera lui-même entièrement plongé dans les conflits d’intérêts, au point d’être incapable de travailler.
Il convient de noter que les informations figurant sur le site Internet ne constituent pas la liste complète des clients de Rabello. Il s’agit d’informations partielles.
Un vote entaché d’irrégularités
Au-delà de la longue liste de conflits d’intérêts de Rabello, le processus de son élection a mis au jour la cour de fidèles au sein de la Knesset, dont les membres ont accepté de se filmer ou de se photographier en train de voter pour le candidat du Premier ministre, en contradiction totale avec la loi.
La Loi fondamentale qui régule la sélection du contrôleur de l’État stipule en effet : « Dans l’exercice de ses fonctions, le contrôleur de l’État ne sera responsable que devant la Knesset et ne dépendra pas du gouvernement », mais également : « Le contrôleur de l’État sera élu par la Knesset au scrutin secret. »
Fait notable, la destitution du contrôleur de l’État requiert une majorité de 90 députés, de sorte qu’il n’y a pratiquement aucun moyen d’en destituer un, une majorité de cette taille étant presque impossible à obtenir.
Le président de la Knesset, Amir Ohana, a dit que les députés ne pouvaient pas recevoir l’ordre explicite de se filmer, mais qu’ils avaient le droit de le faire s’ils le souhaitaient. En d’autres termes, le droit au secret de la procédure appartient aux députés eux-mêmes, non à la population.
Contredisant les recommandations de la conseillère juridique de la Knesset, Sagit Afik, Ohana a donc décidé que les députés pourraient entrer dans l’isoloir avec leur téléphone portable et que, s’ils choisissaient de documenter leur vote, ils en seraient responsables.
La décision d’Ohana a instantanément balayé l’essence même du scrutin secret, et le second tour corrompu du régime de fidèles a pu commencer.
Dans un mouvement quasi miraculeux, Rabello, qui avait obtenu 57 voix au premier tour, en a réuni 61 au second tour et a été nommé contrôleur de l’État, l’emportant sur l’ancien juge conservateur de la Cour suprême, Yosef Elron.
Au cours de ses nombreuses années au pouvoir, Netanyahu a perdu à plusieurs reprises lors de scrutins secrets à la Knesset. Celui de mercredi était, ostensiblement, un cas rare de vote secret qui lui a réussi. Comment cela s’est-il produit ? Tout simplement parce que le vote n’était pas secret.
Une rupture au sein de la droite
Pour plusieurs leaders d’opinion de droite, il est clair que Netanyahu a dépassé les bornes, même pour eux.
Ran Baratz, l’ancien chef de la diplomatie publique de Netanyahu, a écrit : « De toutes les nominations étranges, celle de Rabello au poste de contrôleur de l’État, est tellement délirante, si peu liée au poste, si entachée par la proximité au détriment des compétences, que certains, même au sein de la coalition, me disent qu’elle leur a semblé être une ruse pour nommer Elron. »
Ronen Shoval, l’un des défenseurs les plus féroces de Netanyahu lors de son procès au pénal et d’autres questions personnelles, a écrit : « Le problème n’est pas que l’avocat Rabello ne soit pas professionnel et qualifié. Le problème est qu’il est l’avocat personnel de Netanyahu et que, par conséquent, c’est inapproprié. Ce qui rend la chose plus qu’inappropriée — et atteint le niveau de la disqualification —, c’est que le processus de vote a été fondamentalement entaché d’irrégularités. »
Barak Herscowitz, ancien membre et militant central du Likud, a écrit : « Celui qui fait nommer son propre avocat au poste de contrôleur censé le superviser ne cherche pas la supervision, et ne tente donc aucunement à réparer ce qui est brisé dans ce pays. »
Ces commentateurs ne font plus partie du patrimonialisme de Netanyahu. Ils y étaient et ont été évincés, et la route du retour ne leur est pas ouverte, car dans un système de loyautés, il n’y a pas de place pour ceux dont la loyauté a été mise en doute. Le contenu de leurs publications sur les réseaux sociaux, ainsi que leur volonté même de les publier, suggèrent qu’ils sentent que le règne de Netanyahu touche peut-être à sa fin.
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