Israël en guerre - Jour 139

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Rushan Abbas, à gauche, tenant une photo de sa sœur Gulshan Abbas, aux côtés de son mari, Abdulhakim Idris, à Tel Aviv, le 19 décembre 2022. (Crédit : Tal Schneider/Times of Israel)
Rushan Abbas, à gauche, tenant une photo de sa sœur Gulshan Abbas, aux côtés de son mari, Abdulhakim Idris, à Tel Aviv, le 19 décembre 2022. (Crédit : Tal Schneider/Times of Israel)
Interview

Les Ouïghours ont besoin que le monde leur vienne en aide

Lorsque Rushan Abbas a dénoncé la disparition de ses beaux-parents, Pékin a enlevé sa sœur, une de plus dans un système qui, selon elle, a incarcéré plus de 3 millions de personnes

Il y a quelques années, l’une des nièces de Rushan Abbas a essayé d’appeler sa mère en Chine. La nièce, qui vit aux États-Unis, était enceinte de huit mois et avait l’habitude de parler tous les jours à sa mère, un médecin à la retraite. Mais cette dernière, la Dr. Gulshan Abbas, n’a pas décroché ce jour de septembre 2018.

Au cours des cinq jours suivants, la nièce a tenté, encore et encore, mais en vain de joindre sa maman. Finalement, elle s’est tournée vers les voisins et des parents éloignés. C’est alors qu’elle a enfin découvert ce qui s’était passé.

« Ils ont dit que la police était venue la chercher », se souvient Rushan Abbas, les larmes aux yeux.

Pour Rushan Abbas, la disparition de sa sœur, dont elle n’a plus de nouvelles depuis, est une horreur bien trop familière. Un an plus tôt, en avril 2017, les parents de son mari Abdulhakim Idris avaient également disparu, ainsi que ses frères et sœurs, beaux-parents et neveux, deux douzaines de membres de la famille au total. Quelques jours plus tôt, elle s’était exprimée sur leur disparition aux États-Unis. Les autorités chinoises semblent être à l’origine de l’enlèvement de sa sœur.

Idris et Abbas sont tous deux des musulmans sunnites originaires de la province chinoise du Xinjiang, à l’extrême nord-ouest du pays. Étendue tumultueuse de désert, de montagnes et de prairies le long de ce qui était autrefois la route de la soie du nord, le Xinjiang est aujourd’hui surtout connu comme le point zéro de la campagne de persécution massive menée par Pékin contre la minorité musulmane sunnite ouïgoure.

« Nous ne savons pas ce qui leur est arrivé. Je n’ai pas eu de nouvelles d’eux depuis 2017 », a déclaré Idris au sujet de ses proches lors d’une interview le mois dernier en Israël. « Et il n’y a pas que moi. Il y a environ 100 000 Ouïghours qui vivent en dehors de la région, environ 60 000 qui vivent en Turquie et tous ont perdu le contact avec leurs familles. Le régime chinois a construit un rempart à l’information. »

Des tours de garde sur le mur d’enceinte du centre de détention n° 3 d’Urumqi à Dabancheng, dans la région autonome ouïgoure du Xinjiang, dans l’ouest de la Chine, le 23 avril 2021. (Crédit : AP/Mark Schiefelbein)

Abbas et Idris étaient en Israël dans le cadre d’une tournée mondiale visant à sensibiliser le public à la campagne menée par la Chine contre leur peuple, que certains décrivent comme un génocide. Dans le monde, les Ouïghours sont environ 12 millions ; environ 80 % d’entre eux vivent au Xinjiang, qu’ils appellent aussi Turkestan oriental, ce qui en fait la cinquième minorité de Chine. Depuis 2017, selon les estimations, les autorités chinoises ont envoyé plus de 1,8 million de Ouïghours dans des camps de travail forcé, laissant leurs familles dans l’ignorance concernant leur localisation et leur état de santé.

« Le régime chinois publie parfois les noms des personnes décédées dans les camps suite à une maladie, mais depuis qu’ils ont été emmenés en 2017, je n’ai reçu aucune information concernant mes parents », a déclaré Idris. « Si je savais qu’ils étaient décédés, je ferais mon deuil et je pleurerais pour eux. Le fait de ne pas savoir rend la situation très difficile. »

La Chine a d’abord nié l’existence de camps d’internement dans le Xinjiang, mais elle a ensuite changé de stratégie, décrivant les complexes comme des centres de formation professionnelle pour les Ouïgours qui pourraient autrement être attirés par l’extrémisme islamique. Les critiques décrivent l’éducation dispensée dans les camps comme un endoctrinement politique ; Pékin, qui ne tolère que très mal la dissidence, est depuis longtemps contrarié par les groupes séparatistes de la région et a justifié sa campagne en invoquant une série d’attentats terroristes perpétrés par des extrémistes ouïgours au cours de ces dix dernières années.

Les témoins et les survivants des camps affirment que la détention arbitraire n’est que le premier d’une longue liste de crimes potentiels contre l’Humanité perpétrés dans les centres, qui comprennent également le travail forcé, le viol, les abus sexuels, les expérimentations médicales, la torture, l’insalubrité, etc.

« Ces gens dans les camps, ils ne sont accusés d’aucun crime et ils sont soumis à une torture mentale et physique constante », a déclaré Abbas.

Des résidents faisant la queue à l’intérieur du centre de service de formation professionnelle de la ville d’Artux, qui a déjà été révélé par des documents ayant fait l’objet d’une fuite comme étant un camp d’endoctrinement forcé dans le parc industriel de Kunshan à Artux, dans la région du Xinjiang, dans l’ouest de la Chine, le 3 décembre 2018. (Crédit : AP/Ng Han Guan/Archives)

En 2020, une enquête de Buzzfeed News, récompensée par le prix Pulitzer, a révélé l’étendue du réseau chinois de sites d’incarcération de masse, localisant plus de 250 centres de détention autour du Xinjiang grâce à des photos satellites et des témoignages. Les ressortissants étrangers qui avaient été internés, puis libérés, ont raconté avoir été séparés de leur famille, forcés à se déshabiller sans aucune intimité, s’être fait prendre leurs bijoux, s’être fait injecter des substances étrangères et faire absorber des produits chimiques pour perturber le cycle menstruel, puis avoir été contraints à des travaux forcés, principalement la cueillette du coton.

« Ils nous ont traités comme du bétail », a déclaré au site d’information un pharmacien kazakh qui avait été détenu dans l’un des camps.

Avant même la publication de cet article, la campagne menée par la Chine contre les Ouïghours était l’un des secrets les plus mal gardés au monde. Au cours des dix dernières années, la diaspora ouïgoure en Occident s’est efforcée de transmettre le peu d’informations provenant de Chine aux journalistes, aux décideurs politiques et au reste du monde.

Une vue satellite d’un centre de détention dans le comté de Yuli, Xinjiang, en Chine, tel qu’identifié par Buzzfeed News. (Crédit : Google Maps)

Selon Abbas, le nombre de 262 camps recensés par Buzzfeed est bien en deçà de la taille réelle du réseau carcéral chinois, qui, selon elle, compte entre 1 500 et 2 000 centres d’incarcération.

« Chacun d’entre eux contient environ 2 000 personnes – ou plus. Faites le calcul », a-t-elle déclaré, ce qui porte le nombre de détenus à un minimum de 3 millions de personnes.

Au-delà de la torture physique qu’ils subissent, les personnes envoyées dans les camps sont soumises à des méthodes visant à détruire tout sentiment d’être autre chose que de loyaux citoyens chinois.

« Ils doivent s’engager envers le parti communiste et renier leur ethnie et leur religion », a expliqué Abbas. « Il y a aussi le mariage forcé. Le gouvernement chinois offre de l’argent, un logement et des emplois aux hommes chinois de l’ethnie des Han pour qu’ils épousent des filles ouïgoures. Si une femme refuse un tel mariage forcé, toute sa famille sera envoyée dans les camps. »

Un enfant se reposant près de l’entrée de la mosquée où une bannière en rouge indique « Aimez le parti, aimez le pays » dans le quartier de la vieille ville de Kashgar, dans la région du Xinjiang, dans l’ouest de la Chine, le 4 novembre 2017. (Crédit : Ng Han Guan/AP)

Le consulat de Chine à New York a réagi à l’article de BuzzFeed en affirmant que « la question concernant le Xinjiang ne concerne en aucun cas les droits de l’Homme, la religion ou l’ethnicité, mais la lutte contre le terrorisme violent et le séparatisme. C’est un mensonge sans fondement que d’affirmer qu’un million de Ouïghours ont été détenus dans la région ». « Le Xinjiang a mis en place des centres d’enseignement et de formation professionnels afin d’éradiquer les pensées extrémistes, de renforcer la sensibilisation à l’État de droit par l’éducation, d’améliorer les compétences professionnelles et de créer des opportunités d’emploi pour eux, afin que les personnes touchées par des idées extrémistes et violentes puissent réintégrer la société le plus rapidement possible. »

L’ambassade de Chine à Tel Aviv n’a pas répondu aux demandes de commentaires.

Six millions de raisons

Abbas, dont le militantisme remonte à son passage à l’université du Xinjiang dans les années 1980, a lancé Campagne pour les Ouïghours en 2017, à peu près au moment où la Chine a commencé à intensifier ses activités contre la communauté.  Elle dit avoir été poussée à agir après avoir entendu une histoire concernant le frère d’une amie, un universitaire et écrivain reconnu qui avait été rédacteur en chef d’un magazine littéraire populaire à Urumqi, la capitale régionale.

« Lorsque la police est arrivée pour l’emmener dans un camp de travail forcé, il a choisi de sauter du huitième étage d’un immeuble de bureaux pour rejoindre la mort », a-t-elle déclaré.

En 2018, Abbas a rencontré des experts de l’Institut Hudson, un groupe conservateur de réflexion de Washington, où elle a parlé des camps et de la disparition de la famille de son mari.

Six jours plus tard, sa sœur a disparu. Elle ne pense pas qu’il s’agisse d’une coïncidence, mais plutôt d’un châtiment chinois pour sa décision de s’exprimer.

« Il n’y a pas beaucoup de Ouïgours actifs comme nous, en partie parce que le gouvernement chinois a recours à la violence et aux enlèvements contre quiconque a de la famille là-bas, comme cela est arrivé à ma sœur », dit-elle.

Néanmoins, elle a continué à tirer la sonnette d’alarme sur les activités de la Chine, s’adressant au Congrès et à des responsables aux États-Unis et dans le monde entier sur ce qui se passe au Xinjiang.

Rushan Abbas, à Tel Aviv le 19 décembre 2022. (Crédit : Tal Schneider/Times of Israel)

Le voyage en Israël, entrecoupé d’arrêts en Jordanie et en Arabie saoudite, a été officiellement organisé autour de la projection de « In Search of My Sister », un film sur les efforts de Rushan Abbas pour retrouver Gulshan, réalisé par le cinéaste canadien indépendant Jawad Mir.

Les relations de Rushan Abbas avec le gouvernement américain remontent à la fin des années 1990, lorsqu’elle travaillait pour le service en langue ouïgoure lancé par Radio Free Asia, un organe américain de propagande.

Elle a ensuite servi de traductrice pour un groupe d’hommes ouïgours qui avaient été capturés par les États-Unis après les attentats du 11 septembre 2001 et envoyés dans le tristement célèbre camp de prisonniers de Guantanamo Bay, à Cuba. Le gouvernement américain a ensuite admis qu’ils avaient été détenus par erreur, mais il a fallu attendre 2021 pour trouver des pays disposés à accueillir les derniers d’entre eux.

« Il aura fallu un certain temps pour réaliser que ce sont des personnes innocentes », se souvient-elle. « J’avais l’habitude de m’asseoir avec eux dans leurs chambres et de leur apporter des fruits et des sucreries. Au début, j’étais un peu inquiète parce que je ne savais pas qui ils étaient, mais après une brève enquête, j’ai compris que c’étaient de simples gens qui étaient heureux de me rencontrer. Et ils préféraient être emprisonnés dans un camp américain plutôt que d’être renvoyés au Pakistan ou en Chine. »

Des détenus chinois ouïgours, qui à l’époque ont été autorisés à être libérés, tenant une pancarte improvisée vers des journalistes en visite dans le centre de détention Camp Iguana de la base navale américaine de Guantanamo Bay à Cuba, le 1er juin 2009. (Crédit : AP/Brennan Linsley/Armée américaine)

Son voyage en Israël a eu lieu à un moment potentiellement sensible dans les relations entre Israël et la Chine. Sous les précédents gouvernements dirigés par le Premier ministre Benjamin Netanyahu, Israël s’était abstenu de critiquer la Chine au sujet du Xinjiang et avait tenté de résister aux pressions américaines visant à réduire ses relations commerciales avec le géant asiatique. Cette attitude a semblé changer sous le gouvernement de Naftali Bennett-Yair Lapid, qui a voté deux fois à l’ONU pour condamner la Chine pour ses persécutions contre les Ouïghours. Le 31 octobre 2022, un jour avant l’élection qui a rétabli Netanyahu au pouvoir, Israël a rejoint 49 autres pays en tant que signataires d’une déclaration soutenant un rapport des Nations unies sur les droits de l’Homme qui soulignait les abus de la Chine au Xinjiang.

Israël aurait fait l’objet de pressions de la part de Pékin pour rejoindre les 66 pays qui ont soutenu une déclaration chinoise déplorant le rapport.

« C’est le gouvernement chinois », a déclaré Abbas. « Ils ont manipulé et influencé et même édulcoré des documents inclus dans le rapport. Mais le rapport dit quand même qu’il y a beaucoup de preuves, et des rapports documentés. Et pourtant la communauté internationale ne peut rien faire à cause des immenses pouvoirs du gouvernement chinois. »

Des Ouïghours et leurs partisans rassemblés en face du siège des Nations unies, à New York, le 15 mars 2018. (Crédit : AP/Seth Wenig)

Abbas et Idris ont toutes deux préféré ne pas répondre lorsqu’on leur a demandé si ils avaient rencontré des responsables israéliens au cours de leur visite, qui a été soutenue et aidée par le département d’État et l’ambassade des États-Unis, qui ont essayé d’organiser des rencontres. Selon Abbas, Idris et elle-même s’adressent régulièrement à des groupes communautaires juifs et à des mémoriaux de la Shoah. Si elle prend soin de ne pas minimiser le caractère unique du génocide du peuple juif par les nazis, Abbas et d’autres voient également d’effroyables similitudes.

Elle se souvient d’une conversation avec Avi Hoffman, un étudiant en rabbinat de la Yeshiva University, lors d’un rassemblement en 2021 devant le siège des Nations unies à New York.

« Une chose qu’il a dite est restée gravée dans ma mémoire », a-t-elle raconté. « Il a dit qu’en écoutant ce qui est arrivé au peuple ouïgour, le peuple juif a 6 millions de raisons de prendre des mesures fermes et de mettre fin aux atrocités. »

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