Même avant « Jojo Rabbit », les Juifs ont longtemps interprété des nazis à l’écran
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Collage de Kveller via JTA
Collage de Kveller via JTA

Même avant « Jojo Rabbit », les Juifs ont longtemps interprété des nazis à l’écran

Le dernier film du réalisateur juif polynésien Taika Waitititi a suscité la controverse pour son interprétation humoristique d’Hitler, mais dénigrer le dictateur est une tradition

JTA via Kveller Le film satirique de Taika Waititi « Jojo Rabbit » sera bientôt à l’affiche. Vous pourrez ainsi découvrir le réalisateur juif maori incarner Adolf Hitler dès le 20 janvier prochain dans les salles françaises.

« Quelle meilleure façon d’insulter Hitler que de le faire interpréter par un Juif polynésien », a tweeté le réalisateur.

En matière de Shoah et d’humour, de nombreux artistes, auteurs et acteurs savent qu’ils marchent sur des œufs : quand la satire met-elle en lumière des injustices et quand devient-elle sacrilège et très blessante ?

Un consensus semble néanmoins primer : rire du massacre et de la souffrance des Juifs n’est jamais acceptable. Mais s’amuser des nazis ? Il s’agit là d’un des passe-temps favoris d’artistes issus de tant de pays alliés — Juifs y compris.

Pendant des décennies, des Juifs ont incarné des nazis sur le petit comme le grand écran, et ce même — de façon étonnante — aux pires heures de la Shoah.

Lorsque j’ai commencé à me pencher sur ces Juifs dépeignant des nazis, je n’ai pas pu m’empêcher d’être un peu verklempt [submergée d’émotions]. La plupart des premiers rôles de nazis étaient interprétés par des immigrants et des réfugiés — certains étaient même des acteurs juifs allemands ayant fui l’Allemagne à l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933 — ainsi que par des enfants d’immigrants venus de pays où les Juifs étaient sauvagement assassinés.

Ils étaient là à l’écran, ces acteurs juifs accomplis, se moquant de ceux qui voulaient leur disparition. Quelle meilleure revanche pourrait-on prendre des nazis ? Ce n’est pas simplement parce que ces Juifs s’épanouissaient, étaient créatifs et reconnus — mais parce qu’ils ont réussi à utiliser leur plus profond traumatisme pour en faire de l’art.

Voici certaines des occasions les plus illustres où des Juifs ont incarné des nazis.

Les Trois Stooges dans « You Nazty Spy ! » (1940)

Moe Howard, le leader des Trois Stooges [les trois corniauds] fut le premier Américain à faire la satire d’Adolf Hitler au cinéma, et ce dès 1940. Il y incarne le dirigeant d’un pays fictif appelé Moronica dans une interprétation poignante — et hilarante également.

Son frère dans la vie, Curly (Jerry de son vrai prénom) joue le Maréchal Gallstone, qui se moque à la fois d’Hermann Goering et de Mussolini, tandis que Larry interprète le ministre de la Propagande Pebble, une référence à Joseph Goebbels.

Le court-métrage comique fait également un clin d’œil aux origines juives ashkénazes des Stooges en saupoudrant ici et là de l’hébreu et du yiddish pour contrarier davantage les nazis.

Jack Benny dans « Jeux dangereux » (1942)

Dans cette comédie se déroulant en pleine Pologne occupée, le célèbre comique joue un acteur polonais qui incarne un nazi dans la pièce de théâtre qu’il a créée. (Sacrée mise en abîme). Jack Benny, Benjamin Kubelsky de son vrai nom, est né à Chicago en 1894, de parents juifs immigrés d’Europe de l’Est. Il fut l’un des acteurs les plus respectés de son époque.

Aux plus grandes heures du règne d’Hitler, voilà un Juif qui figure dans un film — réalisé par un Juif allemand, Ernst Lubitsch — qui se moque ouvertement du Führer.

Le film n’a pas été très bien accueilli. En 1942, la menace nazie était palpable aux États-Unis, et les Américains ne comprenaient pas ce besoin de rire d’un danger aussi grave. (L’étendue de la tragédie de la Shoah était encore inconnue à l’époque.)

D’après l’autobiographie non achevée de Jack Benny parue en 1991, son père était si furieux de voir son fils dans un uniforme nazi qu’il quitta la salle dès les premières minutes de projection. Mais Jack Benny insista pour que son père voie le film jusqu’à la fin, et il s’avère que son père aima tant le film qu’il le vit plus de 40 fois.

Conrad Veidt dans « Casablanca » (1942)

L’acteur allemand était un protestant luthérien, mais chose intéressante, dans tous les documents officiels demandés par le parti national-socialiste, il notait « juif » dans la case race. Pourquoi ? La star du célèbre film muet de 1920 « Le Cabinet du docteur Caligari” » a épousé Ilona Prager, une Juive hongroise, en 1933. Il s’agissait là de son troisième et dernier mariage.

Malgré son succès dans son pays natal, Conrad Veidt refusa d’abandonner sa femme et d’adopter l’idéologie nazie. Il quitta donc l’Allemagne, d’abord pour l’Angleterre, puis pour les États-Unis, où il poursuivit sa carrière d’acteur — incarnant souvent, ironiquement, des nazis.

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Dans le cultissime « Casablanca », il interprète le rôle du major Heinrich Strasser, qui donnera lieu à la célèbre réplique « Le major Strasser a été abattu : arrêtez les suspects habituels ».

Oscar du meilleur film, le film compte plusieurs autres acteurs juifs allemands, dont Peter Lorre et Curt Bois.

Ludwig Donath dans « The Strange Death of Hitler » (1943)

Donath joue un imposteur hitlérien qui est kidnappé et forcé de subir une chirurgie plastique pour ressembler davantage au Führer – pour devenir un leurre pour les tentatives d’assassinat. Bien que l’acteur juif ait joué une poignée de nazis auparavant, il a joué le rôle d’Hitler trois fois la même année – il était aussi la voix d’Hitler dans « Margin of Error » et « The Moon is Down ».

Luther Adler en Hitler dans « The Magic Face » et « Le Renard du désert » (1951)

C’est bien ça, Luther Adler — le frère de l’actrice et célèbre professeure d’art dramatique Stella Adler — a incarné Hitler dans deux films sortis en 1951. Ce fils d’immigrés russe décroche son premier rôle au théâtre yiddish à New York à l’âge de 5 ans. Tout aussi surprenant, il incarnera également le dictateur dans un épisode de « La Quatrième dimension ».

Otto Preminger dans « Stalag 17 » (1953)

C’est Billy Wilder qui a réalisé ce film acclamé par la critique et le public, qui se déroule dans un camp de prisonniers de guerre allemand dirigé par le Colonel von Scherbach. Il s’agit de l’une des rares performances d’acteur du célèbre réalisateur juif austro-hongrois, Otto Preminger — à qui l’on doit également « Marge d’erreur« .

Tous les nazis dans « Papa Schultz »

Cette série télé satirique a rendu les nazis encore plus ridicules ! La série, qui se déroule dans un camp de prisonniers de guerre allemand, a été diffusée de 1965 à 1971 pendant 168 épisodes. Des acteurs juifs jouent avec hilarité les deux soldats nazis incompétents qui dirigent le camp.

Werner Klemperer s’est vu décerner deux Emmy Awards pour son rôle de Col. Wilhelm Klink. L’acteur avait déjà incarné des nazis à plusieurs reprises, notamment Adolph Eichmann dans « Operation Eichmann ! » (1951) et le procureur nazi Emil Hanh dans « Jugement à Nuremberg » (1961). Mais c’est pour son rôle de commandant du camp fictif Stalag 13 qu’il connaîtra la gloire. Son père était juif, bien que converti au catholicisme pendant un temps avant de revenir au judaïsme.

Sous Klink servait le sergent Schultz, dont le slogan était « Je ne vois rien ! » Le sergent était incarné par John Banner, un Juif né en Autriche qui a perdu une grande partie de sa famille au cours de la Shoah.

Ils ont servi sous les ordres du général Burkhalter et du major Wolfgang Hochstetter. Burkhalter était incarné par Leon Askin, né Leon Ashkenazy en Autriche, qui a immigré aux États-Unis en 1940 et combattu dans les forces aériennes pendant la guerre. Quant au général Hochstetter, il était interprété par Howard Caine, né Howard Cohen à Nashville, Tennessee.

L’un des prisonniers du camp, le caporal français LeBeau, était incarné par l’acteur juif Robert Clary, lui-même prisonnier à Buchenwald et qui a survécu grâce à ses talents de chanteur et de roi du spectacle. Il fut le seul membre de sa famille à survivre à la guerre.

Anton Diffring dans… eh bien, tout

Les origines allemandes différentes de Diffring – ainsi que ses cheveux clairs et ses yeux bleus perçants – l’ont fait passer pour un nazi encore et encore tout au long de ses décennies de carrière. Il est en fait né Anton Pollack, le fils d’un commerçant juif allemand qui a réussi à éviter les horreurs de la guerre.

Diffring est passé du rôle de soldats allemands anonymes et non crédités au générique en 1950 à celui de leaders nazis notoires comme dans « Quand les aigles attaquent » (1968) et de l’officier SS Reinhard Heydrich dans « Sept hommes à l’aube » (1975). Il joua également Joachim von Ribbentrop, le ministre des Affaires étrangères d’Hitler, dans la mini-série « Le souffle de la guerre » de 1983. Il occupa son dernier rôle de nazi dans trois épisodes de la série britannique « Doctor Who » en 1988.

Peter Sellers dans « Docteur Folamour » (1964)

Sellers incarne trois personnages dans le film emblématique de Stanley Kubrick, dont le Dr Folamour, un ancien nazi et expert en ogive nucléaire. L’acteur britannique a également joué Hitler dans la comédie britannique « En voiture, Simone » – un des sept rôles qu’il interprète dans ce film.

Son identité juive était quelque peu chargée. La mère de Sellers était juive et son père était protestant, mais il a grandi dans une école catholique. C’est suffisant pour compliquer la relation de quiconque avec son judaïsme.

Mel Brooks dans « Être ou ne pas être » (1983)

Dans ce remake de « Jeux dangereux », l’acteur reprend le rôle de Jack Benny, jouant même le rôle d’Hitler. Le comédien s’est souvent moqué du dictateur à l’écran, notamment dans une scène de patinage sur glace d’Hitler dans « La Folle Histoire du monde » et dans « Les Producteurs. »

Steven Berkoff dans « Les Orages de la guerre » (1988-89)

Cet acteur juif britannique a joué Hitler dans une mini-série basée sur le roman de l’écrivain juif Herman Wouk.

Joel Grey dans « The Empty Mirror » (1997)

Joel Grey joue Joseph Goebbels dans cette plongée sombre et fantastique dans l’esprit d’Hitler. L’acteur juif est également connu pour avoir joué le rôle du maître de cérémonie dans l’adaptation cinématographique de « Cabaret » de 1972, peut-être son premier rôle nazi, car son personnage passe de la moquerie des nazis à l’adhésion à leur idéologie.

Harvey Keitel dans « The Grey Zone » (2001)

Keitel joue le SS-Oberscharfuehrer Eric Muhsfeldt dans ce film noir sur une insurrection de certains des Sonderkommandos (prisonniers juifs chargés de se débarrasser des corps) dans les crématoriums d’Auschwitz. Fils d’immigrants juifs de Pologne et de Roumanie, Keitel incarne un cruel méchant nazi face à des prisonniers juifs interprétés par Steve Buscemi, David Arquette et Natasha Lyonne.

Ce n’était pas la dernière fois que Keitel jouait un nazi. Dans le film « Inglourious Basterds » de Quentin Tarantino en 2009, Keitel prête sa voix à un commandant SS, bien qu’il n’apparaisse pas au générique. Keitel, un grand partisan du film, s’est également assuré de transmettre le scénario de « Inglourious Basterds » à l’Anti-Defamation League pour approbation (selon Keitel, l’ADL a adoré). Quel mensch !

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