La vraie histoire de « Casablanca » est plus dramatique que le film d’Hollywood
Rechercher

La vraie histoire de « Casablanca » est plus dramatique que le film d’Hollywood

Comme l'explique un nouveau livre, la ville portuaire marocaine abritait de véritables héros qui ont œuvré pour sauver des réfugiés de la Shoah

Humphrey Bogart et Ingrid Bergman en 1942 dans Casablanca. (Crédit : Warner Bros Films)
Humphrey Bogart et Ingrid Bergman en 1942 dans Casablanca. (Crédit : Warner Bros Films)

Si l’histoire des réfugiés de la Seconde Guerre mondiale cherchant à se libérer du joug nazi est immortalisé dans le film « Casablanca », l’histoire réelle qui l’a inspirée est sans doute moins connue – mais non moins dramatique.

Un nouveau livre intitulé « Destination Casablanca : Espionnage et Combat pour l’Afrique du Nord pendant la Seconde Guerre mondiale », écrit par Meredith Hindley, tente d’explorer l’histoire des nombreux réfugiés juifs ayant fui la Shoah par le port marocain alors sous le contrôle du régime de Vichy.

« J’ai vu le film ‘Casablanca’ au lycée et, j’ai voulu savoir pourquoi il y avait des réfugiés à Casablanca et pourquoi la résistance française était là », écrit Meredith Hindley dans un courriel. « Après cela, à chaque fois que je voyais le film, mon cerveau d’historienne entrait en scène et je me demandais à quoi ressemblait le vrai Casablanca pendant la guerre. »

En quête d’un projet distinct, l’historienne et écrivaine au National Endowment for Humanities (Fondation nationale pour les sciences humaines, ndlr) a pris connaissance de télégrammes et de rapports sur les réfugiés au Maroc français et les tristement célèbres camps d’internement de la région.

« Quand j’ai cherché un nouveau projet, j’ai décidé d’enquêter et de comprendre ce qui se passait à Casablanca pendant la guerre », a-t-elle dit. « J’ai découvert que peu de choses avaient été écrites sur le Maroc français pendant la Seconde Guerre mondiale. ‘Destination Casablanca’ en est le résultat. »

Le livre a été publié en octobre 2017, à temps pour marquer les 75 ans de deux événements : l’invasion alliée de Casablanca au cours de l’opération TORCH du 8 au 11 novembre 1942 et l’avant-première du film hollywoodien, le 26 novembre 1942.

Hindley raconte des parcours individuels de réfugiés, y compris des juifs tels qu’Esti Freud, belle-fille du psychanalyste Sigmund Freud, et sa fille Sophie Freud ; ainsi qu’Arthur Koestler, auteur du célèbre roman anti-totalitaire « Le Zéro et l’Infini ».

Meredith Hindley, auteure de « Destination Casablanca » (Crédit : Tim Coburn)

« La plupart des réfugiés qui se sont retrouvés à Casablanca étaient juifs », a déclaré Hindley. Le livre traite également de la communauté juive marocaine de la ville, dont une militante particulièrement héroïque – Hélène Cazès-Bénatar, qui a aidé des réfugiés bien que victime de la législation antisémite de Vichy. Après la défaite de la France en 1940, « Casablanca est devenue un lieu de transit pour les réfugiés en raison de son emplacement », explique l’auteure.

« La ville était le plus grand port de l’Atlantique en Afrique et, avec Lisbonne, s’est transformée en point de départ pour l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud et les Caraïbes au début de la guerre », a-t-elle déclaré. « Mais le départ était difficile. Les réfugiés étaient tenus d’obtenir des visas d’immigration difficiles à acquérir, ainsi que des visas de sortie et de transit, qui étaient tous délivrés par différents gouvernements », a-t-elle déclaré.

« Faire en sorte qu’ils soient prolongés – ils expiraient tous après un certain nombre de jours – pouvait être angoissant. C’est ainsi que de nombreux réfugiés se sont retrouvés bloqués pendant des mois ou parfois des années à Casablanca », a-t-elle expliqué, donnant l’exemple d’Esti et Sophie Freud, qui ont été contraintes de rester à Casablanca pendant neuf mois.

Réfugiés importants

Comme le décrit Meredith Hindley dans le livre, avant la guerre, Esti Freud, son mari Martin (le fils de Sigmund Freud) et leurs enfants adolescents, Walter et Sophie, ont vécu une vie bourgeoise à Vienne. Mais après l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne, ils ont, ainsi que la famille de Freud, tenté de fuir.

Les dirigeants et les membres du comité de l’UJA et du JDC au Maroc, y compris Helene Cazes-Benatar, Casablanca, Maroc 1953. (Crédit : autorisation American Jewish Joint Distribution Committee)

Le célèbre psychanalyste est parti avec sa femme Martha et sa fille Anna à Londres, mais ses quatre sœurs sont mortes pendant la Shoah. Martin et Walter émigrèrent également à Londres tandis qu’Esti et Sophie se rendirent en France, puis à Casablanca. Sophie adorait les palmiers et les maisons blanches de la ville, mais déplorait la pauvreté qu’elle observait dans les quartiers musulmans et juifs.

Une tentative de quitter le Maroc en janvier 1942 échoua, le navire devant emmener Esti et Sophie Freud aux États-Unis étant arrivé le lendemain de l’expiration de leur visa.

« Quand Sophie a appris leur sort, elle a pleuré pendant une journée », écrit l’historienne dans son livre. Mais la communauté juive locale était là pour l’aider – y compris Mme Bénatar.

« Tout au long de la guerre, elle a aidé les réfugiés à trouver un logement, à surmonter la bureaucratie française et à travailler avec les agences d’aide », d’après Hindley. Le Comité mixte juif américain de distribution (JDC) a contribué à financer son travail.

Ses compatriotes juifs marocains ont aussi apporté leur aide. « Le travail d’Hélène Bénatar dépendait de la générosité de la communauté juive de Casablanca », explique Hindley. « Ils ont donné de l’argent, ont donné de leur temps et ont ouvert leurs portes aux réfugiés juifs » – y compris avec les Freud.

Helene Benatar rend visite à un orphelin dans une maison d’enfants établie par le JDC. Casablanca, Maroc 1949. (Crédit : Al Taylor / autorisation du Comité juif américain de distribution mixte)

Esti Freud a également donné de sa personne à Casablanca. Orthophoniste qualifiée, elle a créé la toute première école pour enfants sourds de la ville.

« Esti pensait qu’elle et Sophie seraient épargnées des « surprises désagréables » qui frappaient les autres réfugiés à cause de leur travail avec les enfants sourds », écrit Hindley dans son livre, faisant référence aux politiques antisémites de Vichy qui « définissaient quelles professions les juifs pouvaient pratiquer, où ils pouvaient vivre, et comment ils devaient utiliser leurs coupons de rationnement restreints. »

« On a également interdit aux juifs [indigènes] de Casablanca de vivre dans les quartiers européens de la ville. À la place, ils étaient tous censés vivre dans le mellah, l’ancien quartier juif où sévissait la pauvreté », a-t-elle ajouté.

Les Juifs européens arrivant à Casablanca étaient « soumis à des règles pour les ressortissants étrangers. Un faux pas et ils pouvaient atterrir dans un camp d’internement en tant qu’ennemi de l’Etat. »

L’historienne décrit ces camps « misérables – des rations maigres, des conditions de vie difficiles et les indignités qui accompagnent la vie derrière des barbelés et des gardes ».

Dans cette atmosphère, le travail des réfugiés de Mme Bénatar était menacé. « Lorsque le collaborateur de Vichy nommé pour diriger Casablanca a exigé qu’elle ferme l’organisation de réfugiés qu’elle dirigeait, elle a continué à travailler sous son propre nom », indique l’écrivaine. « J’ai tellement de respect pour elle. »

L’historienne fait également part de son grand respect pour le sultan du Maroc, Sidi Mohammed, plus tard devenu le roi Mohammed V.

Casablanca dans les années 1920 ou 1930. (Crédit : Marcelin Flandrin/domaine public/WikiCommons)

« Sidi Mohammed a trouvé les lois de Vichy épouvantables et a fait ce qu’il pouvait pour les améliorer, mais son pouvoir était limité », a-t-elle dit.

« Vichy était déterminé à apporter sa vision au Maroc français, même si cela signifiait ignorer les demandes du sultan de ne pas soumettre ses sujets juifs à tel ou tel traitement. »

Le Maroc de Vichy a pris fin avec l’opération TORCH, une invasion alliée dirigée par le général américain George S. Patton. Dans son sillage, une bagarre meurtrière éclata entre Juifs et Arabes dans le quartier juif de Casablanca.

Les forces américaines ont désamorcé ces tensions. Meredith Hindley écrit que « la dernière chose dont les Américains avaient besoin était que les Arabes et les Juifs commencent à se battre. »

Point de rupture

Si le général Patton n’avait pas pris Casablanca, la situation aurait pu empirer.

Alma Rachel Heckman, titulaire de la chaire Neufeld-Levin d’études sur la Shoah et professeur-adjoint d’histoire et d’études juives à l’université de Californie de Santa Cruz, a déclaré au Times of Israel : « Il devient de plus en plus évident que les autorités de Vichy travaillaient avec les autorités nazies. »

Il y avait des complots pour exploiter les ressources naturelles africaines, y compris « un projet de chemin de fer transsaharien, l’Algérie à travers l’Afrique occidentale française, avec le transport des ressources naturelles vers les ports méditerranéens, l’enrichissement de la France et en retour de l’Allemagne ».

L’enseignante confie ne pas savoir ce qui serait arrivé aux juifs de Casablanca si les lois de Vichy s’étaient poursuivies « c’est de la spéculation et vraiment impossible à dire ».

Un juif marocain regarde par la fenêtre de sa maison dans le quartier juif « Mellah » de la Médina de Marrakech, le 13 octobre 2017. (Crédit : AFP / FADEL SENNA)

Mais, a-t-elle précisé, « ce qui est arrivé aux juifs de Tunisie est la meilleure façon d’examiner la question ».

La Tunisie a été « le seul endroit en Afrique du Nord français sous occupation nazie directe, pendant environ six mois », a-t-elle dit. Bien qu’il y ait eu des camps de travaux forcés à travers l’Afrique du Nord, où des Juifs nés à l’étranger et des prisonniers politiques de tous horizons religieux étaient emprisonnés, la Tunisie était le seul endroit en Afrique du Nord français abritant de nombreux juifs indigènes.

Basé sur une histoire vraie

Le président américain Franklin Delano Roosevelt et le Premier ministre britannique Winston Churchill se sont rencontrés au Maroc pour la conférence de Casablanca du 14 au 24 janvier 1943 et ont exigé une « capitulation inconditionnelle » des puissances de l’Axe.

L’avant-première du film « Casablanca » eut lieu le 23 janvier de cette année-là.

« Casablanca » raconte l’histoire d’un Américain, Rick (Humphrey Bogart), qui tient un café. Sa maîtresse Ilsa (Ingrid Bergman) réapparaît à Casablanca avec son mari résistant tchèque Laszlo (Paul Henreid) en quête de documents de transit pour échapper aux nazis.

Le film rencontra un grand succès et remporta l’Oscar du meilleur film, du meilleur réalisateur (Michael Curtiz) et du meilleur scénario adapté du texte des jumeaux juifs américains Philip et Julius Epstein et de Howard Koch (Casey Robinson n’était pas crédité).


Michael Curtiz (Crédit : eric.b.olsen.tripod.com/images/curtiz.jpg)

Le romancier Leslie Epstein, le fils de Philip Epstein et le neveu de Julius Epstein, et ancien chef du département de création littéraire à l’université de Boston, ont déclaré que le film parle de réfugiés en proie à une situation terrible, sans que cela pose problème de lier le sujet à l’idéalisme américain, au romantisme tel qu’il existait, sous la figure de Bogart, et avec une menace fasciste en arrière-plan.

De nombreux acteurs et membres du film, y compris Michael Curtiz, étaient nés à l’étranger. Certains avaient fui l’Europe occupée pour l’Amérique. Le couple Marcel Dalio et Madeleine Lebeau se sont échappés via Lisbonne, la même destination que Ilsa, par le vol de minuit emprunté par Laszlo.

Lebeau – décédée en 2016 – est connu pour l’une des scènes les plus mémorables du film. Quand les nazis chantent « Die Wacht am Rhein » dans le café de Rick, des réfugiés entonnent « La Marseillaise », avec le personnage de Lebeau, Yvonne pleurant de toutes ses larmes.

« Tant d’acteurs étaient des réfugiés européens », a déclaré Epstein. « Leurs vies étaient menacées. Certains, comme les Dalio et d’autres, se sont échappés. D’où les vraies larmes quand on chante la Marseillaise. »

Il y a de vrais parallèles avec les moments dramatiques du film. Par exemple, les cas d’évasions complexes des réfugiés. Comme le raconte Meredith Hindley, l’évasion des Freud de Casablanca a nécessité un train de nuit pour Tanger, un vol vers Lisbonne puis, un voyage en bateau vers les États-Unis.

« Qui l’aurait cru, nous naviguons vers l’Amérique !! », écrit Sophie Freud. « Tout à l’heure j’étais assise quelque part en haut sur le bateau. Cela semble impossible, fantastique et je n’aurais jamais pu imaginer ce moment. »

En savoir plus sur :
C’est vous qui le dites...