LONDRES – Simon Schama raconte avoir grandi dans l’Angleterre d’après-guerre, où, enfant juif, il ne s’est jamais senti en danger en portant une kippa dans la rue, ni n’a eu besoin de gardes à l’entrée de la synagogue locale.
Le célèbre historien souligne que ce n’est plus le cas pour les enfants juifs en Grande-Bretagne aujourd’hui. Bien au contraire, affirme-t-il, il s’agit de la période la plus difficile pour les jeunes Juifs depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.
« C’est vraiment navrant de voir des enfants, notamment ceux de l’école Hasmonean ou de la Jewish Free School, devoir cacher leurs uniformes », confie Schama au Times of Israel. « On ressent une perte terrifiante, non seulement d’estime de soi, mais aussi de droits civiques fondamentaux. Personne, et j’en suis fort heureux, n’arrache le hijab des femmes musulmanes. Cette période est particulièrement angoissante, car on a le sentiment de ne plus jouir des mêmes droits que le reste de la population multiculturelle. »
Certaines zones du West End, au centre de Londres, sont devenues, explique Schama, des espaces « interdits », où les Juifs portant une kippa ou une étoile de David risquent de « se faire hurler dessus ».
Les propos de Schama interviennent alors que la communauté juive britannique, qui enregistre déjà un nombre d’actes antisémites proche de niveaux records, a été de nouveau secouée par un incendie criminel visant quatre ambulances appartenant à une organisation bénévole gérée par des Juifs dans le quartier de Golders Green, à Londres, qui compte une importante population juive.
Historien de l’art de renom et spécialiste de l’histoire britannique, française et juive, Schama se dit profondément choqué par une exposition anti-Israël à Margate, sur la côte sud de l’Angleterre, qui a fait la une des journaux cette même semaine.
« C’est répugnant, horrible, absurde, un peu comme les caricatures de Julius Streicher représentant des Juifs mangeant des bébés », déclare-t-il. « Ce qui est vraiment inquiétant, c’est de voir comment ces éléments extrêmes, meurtriers et grotesques font désormais partie intégrante du langage courant de la génération Z. »
Tout cela est très éloigné du monde dans lequel Schama a grandi.
« Mon père pensait qu’après la Shoah, il n’y avait rien à craindre en Grande-Bretagne », se souvient-il. « Mes deux parents, leur génération, et même la mienne en grandissant, considéraient que la vie britannique et la vie juive formaient une harmonie culturelle presque parfaite. »
Bien qu’il ait été partisan du Parti travailliste, comme de nombreux Juifs britanniques à l’époque, le père de Schama « vénérait Churchill, à la fois pour son sionisme et pour son rôle pendant la guerre », explique-t-il. Schama se souvient de la fierté avec laquelle son père lui avait raconté le discours de William Temple, archevêque de Canterbury, prononcé à la Chambre des lords en mars 1943, dénonçant la procrastination et l’inaction des Alliés face au massacre des Juifs d’Europe par les nazis.
« Nous nous tenons devant le tribunal de l’Histoire, de l’humanité et de Dieu », avait déclaré l’archevêque.
« Mon père pensait qu’après la Shoah, les Juifs n’avaient plus rien à craindre en Grande-Bretagne. »
« Mon père en avait été profondément marqué », raconte Schama. « À ses yeux, le fait que le chef de l’Église d’Angleterre soit le seul à appeler à ‘ne pas détourner pas le regard, à ne pas rester les bras croisés”, disait quelque chose d’essentiel : une forme de bienveillance, et même une vraie complémentarité entre l’histoire britannique et l’histoire juive. »
Schama, qui travaille actuellement sur le troisième volume de sa trilogie The Story of the Jews, rejette l’idée selon laquelle les Juifs n’auraient pas d’avenir à long terme en Grande-Bretagne, ainsi que les comparaisons avec les années 1930. Contrairement à l’Allemagne nazie, il n’existe pas, selon lui, « d’antisémitisme populaire horrible, intimidant et déchaîné » soutenu et encouragé par l’État.
Il souligne qu’il existe encore des « lueurs d’espoir exceptionnelles » pour la communauté, citant notamment le fait que le jour de l’incendie criminel de Golders Green a coïncidé avec l’annonce que le roi Charles devenait parrain du Community Security Trust (CST), chargé de surveiller l’antisémitisme et de protéger les synagogues, les écoles et d’autres institutions juives.
« C’était une chose incroyable que le roi accepte le parrainage [du CST] ; c’est exactement ce dont nous avions besoin », déclare Schama.
Schama, qui connaît le monarque depuis de nombreuses années, ne tarit pas d’éloges à son égard. Charles est, selon lui, « un très bon ami des Juifs. Ce n’est pas quelqu’un qui considère simplement les Juifs comme un divertissement intellectuel amusant ; il les apprécie réellement en tant qu’êtres humains ».
Schama se montre en revanche plus critique à l’égard des responsables politiques, ironisant sur leurs promesses répétées de « soutenir la communauté juive » face à l’antisémitisme. « Nous nous tenons à leurs côtés, mais à peut-être 100 mètres de distance », dit-il avec sarcasme.
Les « discours rhétoriques » des responsables politiques ont été « exemplaires », reconnaît-il, mais ils se traduisent trop souvent par un « échec à transformer ces déclarations en mesures concrètes contre l’antisémitisme sur le terrain », en particulier au niveau local. La police, note-t-il, s’est rendue à l’exposition de Margate, mais l’a considérée comme une critique de l’État israélien plutôt que comme antisémite.
Il ne met pas en cause les « deux policiers visiblement adorables et sympathiques » qui ont visité la galerie, observant qu’on ne pourrait attendre d’agents de quartier qu’ils maîtrisent « 3 000 ans d’histoire juive ». Mais cette situation n’en demeure pas moins frustrante.
In Margate. My cheeks are red. I am shaking. I popped into an exhibition that turned out to be the insane fever dream of an artist called Matthew Collins: ‘Drawings Against Genocide.’ The exhibition is described as ‘drawings… raising consciousness about hell…. Israel is the… pic.twitter.com/CO8Ee8eYLG
— Zoe Strimpel (@realzoestrimpel) March 21, 2026
« Il faut attendre qu’un événement terrible comme celui de Golders Green ou de Heaton Park [théâtre de l’attentat islamiste du Yom Kippour à Manchester] se produise pour que la police dise : ‘C’est un cauchemar et nous allons agir.’ »
Les ombres de l’Inquisition espagnole
Schama porte un regard très critique à la fois sur l’extrême gauche et sur l’extrême droite. Il dénonce la « sélection idéologique entre les ‘bons Juifs’ et les ‘mauvais Juifs’ » qu’il attribue à une partie de la gauche progressiste.
« On vous oblige à vous soumettre à une forme de dénonciation et de répudiation du droit d’Israël à exister. Ce n’est qu’à cette condition que vous êtes admis dans le monde du progressisme. C’est absolument révoltant », déclare-t-il.
« On vous oblige à vous soumettre à une forme de dénonciation et de répudiation du droit d’Israël à exister. Ce n’est qu’à cette condition que vous êtes admis dans le monde du progressisme. »
Schama estime que cette attitude « rappelle fortement » le traitement réservé aux « conversos » juifs pendant l’Inquisition espagnole.
« Il ne suffisait pas d’abandonner sa foi », explique-t-il. « Il fallait prouver que l’on était prêt à être martyrisé en bon chrétien, à devenir soi-même inquisiteur, ou encore à brûler le Talmud en public. Il fallait renier tout ce qui avait fait de vous un Juif. »
Schama juge « extrêmement répréhensible » la décision du maire de New York Zohran Mamdani d’abandonner, dès son premier jour en fonction, la définition de l’antisémitisme de l’International Holocaust Remembrance Alliance (IHRA).
« Il a mené une campagne remarquable… mais c’est un acte d’une stupidité exceptionnelle et profondément immoral », affirme-t-il. Pour Schama, le lien entre sionisme et antisémitisme est clair. « Le sionisme est né de l’antisémitisme ; il n’en est pas la cause. »
« Le sionisme est né de l’antisémitisme ; il n’en est pas la cause. »
Schama se dit enfin « horrifié » par les réactions au pogrom perpétré par le groupe terroriste palestinien du Hamas dans le sud d’Israël le 7 octobre 2023, qu’il compare au fait de « soulever un revêtement pour révéler ce que nous pensions, à tort, avoir disparu depuis longtemps : un bourbier sans fin de déshumanisation ».
Plus de 1 200 personnes ont été assassinées en Israël, dans des actes d’une cruauté extrême, et 251 enlevées puis emmenées dans la bande de Gaza lors du pogrom du Hamas.
Professeur d’histoire et d’histoire de l’art à l’université Columbia depuis près de vingt ans, Schama dit avoir été « stupéfait » par la réaction de ses collègues universitaires.
« L’une des choses les plus choquantes a été la rapidité avec laquelle l’euphémisme a pris le dessus », explique-t-il, évoquant une lettre ouverte signée par nombre de ses collègues, qui présentait le pogrom comme une « action militaire » et « l’exercice d’un droit de résistance » à l’occupation. « Ces tentatives d’euphémisation de massacres aussi sadiques étaient choquantes et pernicieuses », déclare Schama.
Selon lui, cette lettre illustre la manière dont l’idée selon laquelle Israël serait une société coloniale est devenue « une norme académique ». Il y voit une forme d’ironie dans le fait de projeter une « culpabilité coloniale » sur les Juifs.
« Les véritables sociétés coloniales sont celles de pays comme l’Australie, le Canada ou les États-Unis. Nous, les Juifs, avons un lien organique réel avec notre langue d’origine, qui n’a jamais été rompu. »
La « thèse coloniale », terme que Schama emploie à contrecœur pour ce qu’il considère comme des balivernes historiques, s’est développée parallèlement à une « campagne de propagande de long terme, couronnée d’un succès extraordinaire, visant à convaincre les jeunes générations que les Juifs utilisent la Shoah comme une arme pour détourner l’attention de Gaza et de la Cisjordanie ». Il fait remonter cette dynamique à la conférence sur le négationnisme organisée à Téhéran il y a une vingtaine d’années par l’ancien président iranien Mahmoud Ahmadinejad.
La vérité sur la Shoah est également attaquée par ce qu’il décrit comme un phénomène « particulièrement sinistre et dangereux », incarné notamment par des militants d’extrême droite en ligne tels que Nick Fuentes. Ce phénomène est nourri, selon lui, par « le frisson de la transgression, une sorte de montée d’adrénaline liée à ce qu’ils appellent la “disruption” : plus on est choquant, plus on transgresse les tabous entourant la Shoah, plus cela attire l’attention et génère des clics ».
Dans ce discours, « le Troisième Reich devient en quelque sorte sexy et les Juifs, censés tout contrôler, seraient réduits à pleurnicher et à invoquer Auschwitz une fois de plus », explique-t-il.
Schama critique également l’ancien animateur de Fox TV Tucker Carlson, qui a mené l’automne dernier une interview pour le moins complaisante avec Fuentes dans son podcast.
Il est temps de « réinitialiser notre antenne »
Pour marquer le 80e anniversaire de la libération d’Auschwitz, la BBC a diffusé l’an dernier le documentaire de Schama, The Road to Auschwitz. L’historien y conclut en citant un discours prononcé en 2020 par Marian Turski, survivant de la Shoah, qui déclarait aux portes du camp d’extermination : « Auschwitz n’est pas tombé du ciel. Le mal s’installe pas à pas. »
Mais sommes-nous encore capables d’identifier ces étapes et d’y résister ? Oui, estime Schama, à condition de « réinitialiser nos antennes ».
« Dire que ‘c’est le Troisième Reich qui recommence’ n’a évidemment aucun sens », affirme-t-il, soulignant qu’il ne sert à rien de guetter « les bottes militaires, Julius Streicher ou Heinrich Himmler ».
Le processus de déshumanisation prend aujourd’hui d’autres formes, comme « le fait que des enfants ne puissent pas porter leur uniforme scolaire juif ».
Schama reconnaît que la rédaction du troisième volume de The Story of the Jews, dans un contexte aussi troublé, peut parfois être « très pénible ». Il tient néanmoins à ce que l’histoire juive ne se réduise pas à « un récit de désespoir ».
Le livre comportera notamment des chapitres consacrés à Irving Berlin et à Tin Pan Alley, et ne s’ouvrira pas sur le Congrès sioniste, mais sur la « soi-disant découverte » de la communauté juive éthiopienne par Jacques Faitlovitch en 1903.
« Je ne veux pas que tout le livre soit une énième autoroute menant à Auschwitz. Bien sûr, je ne vais pas l’ignorer ni le minimiser », explique-t-il.
Mais, ajoute-t-il, « je veux aussi y intégrer des moments de beauté et d’espoir… C’est sans doute un hommage à mes parents et à ce monde aujourd’hui disparu, fait de gratitude et de bonheur, où l’on trouvait naturellement sa place dans la mosaïque culturelle. »
la Communauté du Times of Israël !
