Une année de deuil pour la communauté orthodoxe, la COVID-19 décime ses rabbins
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Le rabbin Meshulam Dovid Soloveitchik assiste à un événement à Jérusalem le 10 août 2020. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)
Le rabbin Meshulam Dovid Soloveitchik assiste à un événement à Jérusalem le 10 août 2020. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Une année de deuil pour la communauté orthodoxe, la COVID-19 décime ses rabbins

La mort a frappé de toutes parts cette communauté diversifiée, dont de nombreux membres se demandent qui pourra remplir le vide laissé par leurs chefs spirituels disparus

JTA – À trois reprises dimanche dernier, des hommes orthodoxes ont transporté le corps d’un érudit de la Torah bien-aimé, enveloppé dans un châle de prière noir et blanc à travers les rues de Jérusalem jusqu’à une tombe fraîchement creusée.

Il y eut d’abord le rabbin Meshulam Dovid Soloveitchik, 99 ans, héritier d’une célèbre tradition de l’étude du Talmud. Quelques heures plus tard, c’était le rabbin Yitzchok Sheiner, 98 ans, chef d’une yeshiva de premier plan. Et dans la soirée, ils ont emmené le rabbin Dr. Abraham J. Twerski, psychiatre et descendant de plusieurs dynasties hassidiques, à son dernier lieu de repos près de Beit Shemesh.

À la tombée de la nuit, le monde orthodoxe comptait trois érudits rabbiniques de moins qu’à l’aube de cette journée. Tous sont morts de la COVID-19, l’épidémie qui a tué plus de 2,3 millions de personnes dans le monde, dont plus de 400 000 aux États-Unis et plus de 5 000 en Israël. À la fin de l’année 2020 en Israël, parmi les plus de 65 ans, un Juif ultra-orthodoxe sur 132 était mort de la COVID-19.

Ce week-end, le rythme des pertes a été dramatique, mais elles ne font que refléter la cruelle réalité du monde orthodoxe au cours de l’année passée. Une longue liste de chefs rabbiniques orthodoxes sont morts, laissant les communautés sous le choc de la perte de leurs chefs spirituels se demander qui émergerait pour prendre leurs places. Les décès dus à la COVID – et à d’autres causes, au cours d’une pandémie qui limite normalement les rituels de deuil qui suivent généralement la mort des grands rabbins – traversent l’ensemble de la communauté orthodoxe, des Orthodoxes modernes aux Lituaniens (haredi non-hassidiques) en passant par les hassidiques.

Dans certains cas, la mort des grands rabbins marque la fin d’une époque, où des hommes d’éducation laïque élevée rejoignaient les rangs des principaux rabbins de leur génération, ce qui est devenu plus rare. Dans d’autres cas, les rabbins décédés symbolisaient le lien avec une époque révolue de l’orthodoxie, où la qualité de l’étude de la Torah était jugée supérieure et plus sainte.

Les rabbins laissent derrière eux de nombreux disciples qui ont consacré leur vie à l’étude, de sorte que leur mort n’entraîne pas la disparition des traditions, comme cela peut être le cas pour certaines tribus amérindiennes dont les aînés ont été durement touchés par le virus. Néanmoins, ce lien avec le passé que les rabbins symbolisaient, était très valorisé dans une communauté basée sur la transmission d’une tradition qui remonterait au don de la Torah à Moïse au mont Sinaï.

Des milliers de Juifs ultra-orthodoxes participent aux funérailles de l’éminent rabbin Meshulam Dovid Soloveitchik, à Jérusalem, le 31 janvier 2021. (Crédit : AP / Ariel Schalit)

« Cela représente des périodes de véritable splendeur juive en termes d’étude de la Torah », a déclaré le rabbin Menachem Genack, directeur général de la division casher de l’Union orthodoxe. « Nous recherchons ce lien vers ce qui était. »

Les pertes ont commencé au tout début de la pandémie. Aux États-Unis, il y eut le Novominsker Rebbe, le rabbin Yaakov Perlow, membre du conseil rabbinique d’Agudat Israel, un groupe de défense des Haredi. Perlow est décédé de la COVID début avril, quelques semaines à peine après qu’il avait exhorté la communauté Haredi à prendre des précautions pour arrêter la propagation du coronavirus.

« La perte pour [le peuple juif] et Agudas Yisroel est incalculable », a déclaré Agudat Israel à l’époque dans un communiqué, en utilisant une orthographe alternative de son nom dérivée du yiddish – alors qu’on n’anticipait pas encore à quel point les pertes seraient plus importantes.

Les morts se sont accumulées dans la communauté haredi de New York au printemps, bien que peu de décès aient été aussi marquants que celui de Perlow.

Le regretté rabbin Yaakov Perlow prend la parole à la convention 2019 d’Agudath Israel of America à Stamford, Connecticut. (Autorisation : Agudat Israel via JTA)

Dans le même temps, le monde orthodoxe moderne a subi une série de pertes dévastatrices. Le rabbin Norman Lamm, ancien président de la Yeshiva University qui avait utilisé son poste pour promouvoir sa vision de l’orthodoxie moderne, est décédé en mai à 92 ans. Son épouse, Mindella, était décédée le mois précédent de la COVID-19 à 88 ans.

En août, le rabbin Adin Steinsaltz, un savant dont l’expertise s’étendait du mysticisme juif à la prière en passant par la théologie et l’éthique, devenu célèbre pour sa traduction du Talmud en hébreu moderne, est décédé à 83 ans. Steinsaltz n’est pas mort de la COVID.

Le pape François rencontre le rabbin Adin Steinsaltz au Vatican, le 5 décembre 2016. (L’Osservatore Romano / Pool Photo via AP)

Le rabbin Lord Jonathan Sacks, l’ancien grand rabbin du Royaume-Uni devenu un éloquent porte-parole du judaïsme dans le monde, est décédé d’un cancer à 72 ans en novembre.

Sa mort, un coup dur non seulement pour sa communauté au Royaume-Uni mais aussi pour la communauté orthodoxe moderne aux États-Unis et ailleurs dans toute la communauté juive, a été déplorée par un torrent d’essais et d’hommages.

Illustration : le rabbin Lord Jonathan Sacks, prêt à remettre le prix humanitaire à Meira Aboulafia d’IsraAid au Gala TOI à New York, en janvier 2015. (Crédit : Blake Ezra / Autorisation)

Quelques jours plus tard, le rabbin Dovid Feinstein, fils de la plus célèbre autorité juridique juive orthodoxe du XXe siècle, le rabbin Moshe Feinstein, est décédé à 91 ans. En décembre, le rabbin Gedalia Dov Schwartz, juge de longue date dans les tribunaux rabbiniques, est décédé à Chicago à 95 ans, tout comme le rabbin Yehuda Herzl Henkin, pionnier du féminisme juif orthodoxe, décédé à Jérusalem à 75 ans.

Ces disparus ont été regrettés pour ce qu’ils symbolisaient, parfois autant que pour leurs réalisations individuelles.

Une foule d’étudiants de yeshiva assiste aux funérailles du rabbin Dovid Feinstein le 9 novembre 2020 à Jérusalem. (Yonatan Sindel / Flash90)

« Rav Dovid était le dernier fils survivant du Brisker Rav », a déclaré Genack à propos de Soloveitchik. Le Brisker Rav, le rabbin Yitzchak Zev Soloveitchik, a déplacé la Yeshiva Brisk de Pologne à Jérusalem dans les années 1940 et a aidé à promouvoir la méthode Brisker d’étude du Talmud, qui est depuis devenue populaire dans le monde orthodoxe.

« Vous ressentez cette perte dans le sens de ce lien vivant que nous avions… le Brisk d’avant n’est plus », a déclaré Genack.

Soloveitchik, âgé de 99 ans, faisait également partie du nombre décroissant de rabbins nés dans la Pologne d’avant-guerre, un autre lien avec le monde de la yeshiva qui a prospéré en Europe de l’Est et a été presque entièrement anéanti pendant l’Holocauste.

Aux États-Unis, Feinstein représentait ce lien, sinon avec le monde de l’Europe d’avant-guerre, du moins avec les décennies où son père était le principal rabbin orthodoxe d’Amérique. La maîtrise de la loi juive par Moshe Feinstein forçait le respect de presque tous les secteurs de la communauté orthodoxe.

Le rabbin Abraham J. Twerski. (CC-BY-SA-3.0 / Latkelarry)

Twerski, originaire de Milwaukee, représentait un autre lien avec un mode de vie, devenu rare, des rabbins orthodoxes. Il était le fils d’un rabbin hassidique qui a fréquenté l’école publique et plus tard l’école de médecine en plus de l’étude à la yeshiva et de sa formation de rabbin. Twerski est devenu célèbre à la fois pour ses contributions au domaine de la psychiatrie ainsi que pour ses écrits sur des thèmes juifs. Et il a combiné les deux dans certains de ses quelque 60 livres, et lors d’apparitions à des conférences universitaires où il a présenté des articles habillés en costume hassidique.

« Il croyait fermement qu’il n’y avait pas de contradiction », a déclaré le rabbin Dr Tzvi Hersh Weinreb, psychologue et ancien vice-président exécutif de l’Union orthodoxe. « Une personne peut être un fervent homme de foi et un scientifique rigoureux. »

Peu de gens qui atteignent le niveau de reconnaissance de Twerski dans la communauté orthodoxe aujourd’hui ont également des diplômes d’études supérieures, en particulier en sciences, et beaucoup renoncent à une éducation universitaire.

Dans le monde lituanien, ou yeshivish, soit la communauté haredi qui n’est pas hassidique et se concentre autour de yeshivot comme la Yeshiva Brisk de Soloveitchik, la plupart des rabbins disparus cette année avaient 80 ou 90 ans. Le rabbin Aaron Kotler, PDG et président du Beis Medrash Govoha à Lakewood, New Jersey, la plus grande yeshiva de la communauté non-hassidique haredi aux États-Unis, a déclaré que ce n’était pas une coïncidence.

« Nous vénérons l’âge et la sagesse », a déclaré Kotler. « Ainsi, l’âge avancé ne minimise pas le sentiment de perte. D’une certaine manière, cela amplifierait même le sentiment de perte. »

Pourtant, le fait que tant de dirigeants orthodoxes soient morts de la COVID-19 n’a pas incité leurs adeptes à accorder une plus grande attention aux conseils de santé publique destinés à ralentir la propagation du virus. Des milliers de personnes ont assisté aux funérailles de Sheiner et Soloveitchik à Jérusalem, avec très peu de masques, en violation du confinement en Israël.

Des milliers d’hommes ultra-orthodoxes assistent aux funérailles du rabbin Yitzchok Sheiner, décédé des suites de la COVID-19, à Jérusalem, le 31 janvier 2021. (Crédit : Yonatan Sindel / Flash90)

Genack a même expliqué qu’à l’inverse, l’âge avancé de beaucoup de ces dirigeants permettait d’ignorer plus facilement le fait que la COVID-19 les avait tués.

« La plupart des dirigeants avaient entre 80 et 90 ans, il est donc relativement aisé de se dispenser de [l’attribuer à la] COVID. Une personne de 89 ou 99 ans décède, vous savez que cela peut arriver sans COVID », a déclaré Genack. « Donc, de ce fait, cela ne change pas la donne. »

Non seulement la mort de la COVID de dirigeants respectés n’a pas encouragé la communauté à prendre plus de précautions pour arrêter la propagation du virus, mais elle en a même galvanisé certains pour jouer à quitte ou double, selon Kimmy Caplan, professeur d’histoire juive à l’Université Bar-Ilan en Israël qui étudie les communautés Haredi.

« Ils interprètent la perte et le deuil, et leur donnent un rôle en termes éducatifs », a déclaré Caplan. « Cela devient un déclencheur pour améliorer, exalter, et renforcer la communauté. »

Dans la communauté orthodoxe moderne, les pertes de Sacks, Henkin, Steinsaltz et Lamm se sont inscrites comme la disparition soudaine de rabbins qui combinaient une étude sérieuse avec un leadership éclairé.

Norman Lamm. (Université Yeshiva via JTA)

Rivka Schwartz, la proviseur associée du lycée SAR High School dans le quartier Riverdale du Bronx et chercheuse à l’Institut Shalom Hartman, qui écrit fréquemment sur la politique et la communauté orthodoxe, confie que Lamm est la voix qui lui manque le plus.

« Il a articulé une philosophie », a déclaré Schwartz à propos de Lamm, repensant aux sermons sur la race en Amérique qu’il a prononcés dans les années 1960. « La perte de quelqu’un qui a accompli cela pour la communauté, je pense que la communauté orthodoxe moderne la ressent très vivement. »

La perte de Sacks a laissé la communauté sans son porte-parole le plus éloquent, même s’il s’adressait souvent à un public qui incluait des non-juifs dans nombre de ses écrits populaires. Contrairement à la communauté yeshivish, où les dirigeants des yeshiva décédés sont généralement remplacés par un autre érudit âgé, la communauté orthodoxe moderne n’a pas de plan de succession clair pour que quelqu’un reprenne le flambeau d’un rabbin Lamm ou d’un rabbin Sacks.

« Je pense que c’est un trou béant », a déclaré Schwartz, « et il ne sera pas comblé par le fait d’asseoir quelqu’un d’autre au bureau du chef de la yeshiva. »

Yehuda Meshi-Zahav sur la tombe de sa mère Sarah, après les funérailles du 18 octobre 2021. (Autorisation : Yehuda Meshi-Zahav)

Schwartz a déclaré qu’un autre trou béant est passé largement sous silence : la mort d’un nombre incalculable de femmes orthodoxes qui sont décédées pendant la pandémie et ont rarement reçu les hommages adaptés à leurs contributions, parce qu’elles sont tenues à l’écart du rabbinat dans toutes les communautés orthodoxes, sauf les plus progressistes. En général, elles sont commémorées dans les nécrologies comme l’épouse ou la mère d’un rabbin plutôt que pour leurs propres réalisations.

« C’est structurel – si aucune femme n’est jamais une personnalité publique, elle ne sera pas sur les listes », a déclaré Schwartz, qui a grandi dans la communauté haredi et a écrit une nécrologie pour sa professeur, Chaya Ausband, décédée en mai à 96 ans. « Les femmes qui m’ont formée et qui sont importantes dans cette communauté ne parlent pas en public, donc même celles qui jouent des rôles importants… ne sont pas commémorées en public de la même manière. »

Peu de gens s’attendent à ce que la série des morts s’arrête avec ces rabbins, alors que le virus continue de se propager. Et les jeunes rabbins, certains formés par les rabbins décédés, finiront par combler le vide qu’ils ont laissé derrière eux. Mais pour l’instant, les pertes de l’année continuent de peser lourdement sur la communauté.

« Je ne veux pas dire que ces personnes sont irremplaçables – elles ne sont pas irremplaçables, les gens peuvent se relever et avancer », a déclaré Genack. « Mais ce corona a fait des ravages. »

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