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L'employé du centre d'appels Dortome BG, en Bulgarie, est menotté pendant un raid coordonné par Europol, le 6 octobre 2021. (Crédit : Ministère bulgare de l'Intérieur)
L'employé du centre d'appels Dortome BG, en Bulgarie, est menotté pendant un raid coordonné par Europol, le 6 octobre 2021. (Crédit : Ministère bulgare de l'Intérieur)
Investigation

Vague de raids sans précédent en Israël contre les fraudes aux investissements

Un regard attentif posé sur les opérations dirigées par l’Allemagne contre les fraudes israéliennes en ligne offre un aperçu de l’industrie et de ses personnalités

Simona Weinglass est journaliste d'investigation au Times of Israël

Il y a eu, au cours du mois d’octobre, un nombre sans précédent de raids de la police, d’arrestations et de procédures d’extradition lancées contre des fraudeurs israéliens aux investissements présumés – ce qui laisse croire que les instances chargées de faire respecter la loi, à l’étranger, ont décidé d’intensifier leurs efforts de répression contre l’industrie de l’escroquerie aux investissements en Israël, encore florissante aujourd’hui.

Depuis environ 2005, l’État juif est une source majeure d’un type très précis de fraude sur internet – et, en particulier, d’escroqueries impliquant de fausses opérations de trading en ligne, à l’aide notamment de sites internet aux investissements fictifs. Les autorités israéliennes, pour leur part, ont largement détourné le regard face à ces activités criminelles, permettant à ces firmes de prospérer et de former à terme une industrie à part entière, qui emploie des milliers de personnes et qui aurait volé des milliards de dollars à des victimes du monde entier.

Mais au cours des dernières semaines, une vague de raids menés pour le compte de la police allemande ou du FBI semble laisser penser que les autorités ont décidé de passer à la vitesse supérieure dans cette traque aux fraudeurs.

Ces opérations ont marqué un autre tournant : Ce ne sont pas seulement les entreprises en liaison directe avec les victimes qui ont été prises pour cible, mais aussi celles chargées de la création des plateformes de trading qui ont pu être utilisées par les escrocs et qui ont servi de moteur à ces arnaques présumées.

Un regard attentif posé sur ces opérations et sur les personnalités qu’elles ont prises pour cible permet de percer légèrement le brouillard qui entoure habituellement la grande toile interconnectée des fraudes aux investissements sur internet en Israël, et d’en apprendre un peu plus sur les personnalités qui seraient par ailleurs impliquées dans ces escroqueries.

Raid de la police bulgare dans un call center, à Sofia, qui travaillait pour le site internet Fx-leader.com. (Capture d’écran YouTube)

Le Times of Israel a récapitulé ces dernières opérations.

22 octobre 2021 : Arrestation de Kfir Levy aux Philippines

Le bureau de l’Immigration des Philippines a annoncé, en date du 26 octobre, avoir arrêté Kfir Levy, citoyen israélien, pour le compte de la justice allemande. Kfir Levy aurait été l’un des hauts-responsables d’un centre d’appels dirigé par Gal Barak. Les sites concernés utilisaient la plateforme Tradologic pour escroquer des victimes du monde entier par le biais d’investissements relatifs aux options binaires, au Forex, aux CFD (contrats de différence) et aux cryptodevises.

21 octobre 2021 : Extradition de Caven Czertok

Caven Jechiel Czertok, ressortissant allemand bénéficiant du statut de résident permanent en Israël, a été extradé vers l’Allemagne depuis l’État juif le 21 octobre. Il y sera jugé pour fraude professionnelle et pour adhésion à une organisation criminelle.

Czertok, 32 ans, est accusé d’avoir escroqué au moins 100 victimes allemandes entre les mois d’octobre 2017 et novembre 2019 pour un montant d’au moins un million d’euros, par le biais des sites internet Kayafx, Kontofx et Libramarkets. Czertok avait été arrêté à Tel Aviv le 11 mai 2021 suite à une demande soumise par les procureurs allemands de la ville de Coblence, dans le land de la Rhénanie-Palatinat. S’il est reconnu coupable, Czertok risque une peine allant d’un an à dix ans de prison.

Caven Czertok en 2015 (Capture d’écran : Facebook)

Les sites Kayafx, Kontofx et Libramarkets auraient volé 8 millions d’euros à des citoyens allemands et environ 30 millions d’euros à des victimes de toute l’Europe, selon les procureurs allemands et Europol.

L’argent obtenu auprès des victimes présumées était déposé dans des banques de tout le globe, souvent sur des comptes appartenant à des entreprises de paiement tierces qui étaient, elles aussi, utilisées par d’autres firmes d’investissement en ligne, encore différentes de celles faisant l’objet d’une enquête dans ce dossier.

De cette façon, les banques restaient dans l’ignorance de l’identité de l’ultime bénéficiaire des fonds, ont expliqué les procureurs allemands. Parmi les entreprises ayant reçu l’argent volé auprès des victimes de fraude sur internet, Upaycard/UPC Consulting, Fibonatix, Global VC, Nordindustries OU, Yield Enterprise Currency Software, Global Mojave Capital SL, Blagocorpteam SL, Stadnik KFT, Toot Capital SL, Voguepay, P2P Gmbh, CB Payments, Yanay Capital SL, Transferwise, Praxispay, Agnipay, Bitstamp Ltd., Logistics Craft SRO, Kriptomat, Payward Ltd., Xchangepro, PXP Financial Ltd., Jubiter.com et d’autres.

20 octobre 2021 : Raid de la police israélienne dans un call center de Petah Tikva

Le 20 octobre 2021, la police israélienne a mené une opération dans un centre d’appels de Petah Tikva, plaçant derrière les barreaux à titre provisoire quinze individus soupçonnés de fraude aux investissements à l’encontre de citoyens allemands. Après avoir interrogé les quinze suspects, la police en a relâché onze, et quatre personnes ont ainsi été présentées devant la Cour des magistrats de Jérusalem pour une audience de prolongement de détention. Le centre d’appels n’a pas été nommé et les juges ont placé les noms des suspects sous embargo jusqu’à la prochaine audience dans ce dossier.

Les documents du tribunal et de la police montrent que les suspects auraient été à la tête des sites internet IntegraOption, SolidCFD, Tradesolid, FXIntegra, TechOption, TradeGF, NordCapitalMarkets, BitCapitalMarkets, MyCoinBanking, CoinsBanking, Getfinancial, TradeLegal, FXLaws, Procapitalmarkets, ProfitsTrade, FXPace, AccepTrade et GainFinTech. Ces sites auraient utilisé les plateformes SpotOption et Tradologic. Ils auraient aussi dirigé des centres d’appels en Israël, en Géorgie, en Arménie et en Moldavie. Ils auraient volé des dizaines de millions d’euros à leurs victimes, ont fait savoir les procureurs allemands.

Les suspects font partie d’un groupe de ressortissants israéliens qui auraient établi des call-centers en Israël et dans d’autres pays, persuadant des clients, dans le monde entier, de la nécessité d’investir de l’argent dans le Forex, les options binaires et autres instruments financiers. Au moment où les victimes réalisaient que leurs investissements étaient fictifs, les fonds avaient d’ores et déjà disparu, selon la police.

19 octobre 2021 : Des actions policières coordonnées en Israël et en Géorgie

Le 19 octobre, la police israélienne aurait placé en détention et interrogé un avocat qui aurait été impliqué dans la gestion des sites dirigés par les suspects mis en cause dans le cadre du centre d’appels de Petah Tikva, selon le site internet d’information criminelle israélien Posta. Cet interrogatoire aurait eu lieu pour le compte de la police allemande.

Sept personnes appartenant au même groupe que les individus de Petah Tikva ont par ailleurs été arrêtées en Géorgie en date du 19 octobre, selon un communiqué de presse qui a été émis par le procureur du parquet de Bamberg, en Allemagne. Trois des personnes appréhendées en Géorgie étaient des femmes.

11 octobre 2021 : Jacki Fitelzon mis en examen en Allemagne

Le 11 octobre, le bureau du procureur du parquet de Bamberg, en Allemagne, a annoncé avoir mis en examen un Israélien âgé de 44 ans qui aurait été l’un des hauts-responsables de plusieurs sites d’investissement en ligne appartenant à Gal Barak, reconnu coupable de fraude.

Yifat Fitelzon et son ex-mari Jacki sur une photo postée sur Facebook dans le cadre d’une campagne demandant sa libération. (Capture d’écran : Facebook)

L’homme qui, selon les médias allemands, s’appelle Tal-Jacki Zecharia Fitelzon, aurait été « vice-président des ventes » pour un groupe de centres d’appels situés en Bulgarie, en Serbie, en Bosnie-Herzégovine et en Géorgie – des centres qui exploitaient les sites de trading en ligne Safemarkets, OptionStarsGlobal, Cryptopoint et XTraderFX, soupçonnés de fraude.

Tous ces sites utilisaient la plateforme Tradologic. Au mois de juillet, la police autrichienne a inculpé deux Israéliens, Ilan Tzorya et Michael Golod, et une ressortissante bulgare, Milena Kabadzhova, accusés d’avoir exploité la plateforme.

Fitelzon est « accusé d’être responsable de la perte totale d’environ 8,7 millions d’euros pour environ 335 personnes dans la période qui est allée du mois de mars 2016 au mois de mars 2019, avec l’aide de ses complices », a résumé un communiqué de presse qui a ajouté qu’il était possible de supposer que « il y a eu un nombre considérable de cas qui n’ont pas été signalés ».

S’il est reconnu coupable, il pourrait être condamné à une peine de prison allant jusqu’à dix ans.

6 octobre 2021 : Des raids en Bulgarie, à Chypre et en Ukraine

Le 6 octobre, les polices bulgare, chypriote, allemande, hollandaise et ukrainiennes ont mené des opérations à Sofia, Limassol et à Kiev.

Ces raids coordonnés ont entraîné « la perquisition de huit habitations (cinq en Bulgarie, une à Chypre, deux en Ukraine), les interrogatoires de sept individus en Bulgarie » et « l’arrestation d’un individu de haute valeur dans ce dossier à Chypre », a noté un communiqué émis par Europol.

L’analyse d’une vidéo diffusée par Europol, qui a été faite par le Times of Israel, permet de déterminer que l’un des centres d’appels ayant fait l’objet d’un raid à Sofia était Dortome BG. Selon le registre bulgare des entreprises, ses directeurs incluent au moins deux Israéliens : Moshe Almog et Lior Sanderovich.

Ni Almog, ni Sanderovich n’ont répondu à une demande de commentaire de la part du Times of Israel.

En Ukraine, une opération a été menée dans les bureaux d’une entreprise qui aurait développé une technologie au service de cette fraude.

Tous ces raids du 6 octobre auraient pris pour cible les responsables du site Fx-leader et autres sites liés. Ils utilisaient tous une plateforme connue sous le nom de Tradersoft.

Une capture du site Fxleader

Les procureurs des villes allemandes de Göttingen, Braunschweig et Rostock, qui mènent conjointement l’enquête, ont découvert que cette cellule criminelle présumée particulière était liée à environ 250 sites internet – dont au moins 85 présentent des éléments forts de fraude, ont-ils dit.

Les médias allemands ont cité les affirmations faites par les procureurs, qui ont déclaré que le réseau ayant été pris pour cible le 6 octobre avait fait « des dizaines de milliers de victimes » et entraîné la perte de 500 millions d’euros par an.

5 octobre 2021 : La police israélienne s’introduit dans un call center pour le compte du FBI

Dans la matinée du 6 octobre, la police a annoncé avoir, la nuit précédente, effectué un raid dans un centre d’appels dont le nom n’a pas été précisé mais qui était soupçonné de fraude au Forex et aux crypto-devises. 26 personnes ont été arrêtées à cette occasion. Deux d’entre elles, Guy Grinberg et Snir Moshe Hananya, ont été présentées devant les juges de la cour des magistrats de Tel Aviv concernant une audience de mise en détention.

Les deux hommes sont soupçonnés de fraude à l’encontre de citoyens américains, impliquant des activités de trading dans le Forex et dans les crypto-devises, a expliqué la police au sein de l’État juif.

Guy Grinberg, arrêté sur demande du FBI et soupçonné de fraude au Forex et aux crypto-devises. (Capture d’écran : Facebook)

« C’était une enquête transnationale qui s’est faite sous couverture et qui a été dirigée par le FBI avec l’aide de la Division des fraudes du district de Tel Aviv, en coopération avec Interpol et l’Unité d’Assistance juridique », a déclaré le superintendant Komi Jibli dans une vidéo diffusée auprès des journalistes, en date du 6 octobre.

« Les enquêtes ont atteint la phase publique au cours de laquelle des citoyens de plusieurs pays ont été simultanément arrêtés pour le même crime commis à l’encontre de citoyens américains », a-t-il ajouté.

La police n’a pas nommé le centre d’appels qui a été visé par l’opération mais elle a diffusé une vidéo montrant le raid en train de se dérouler dans un bureau d’apparence contemporaine.

Le raid a été apparemment lié à une opération policière initiée par le FBI contre des call-centers de Kiev et de Kharkov, qui a été annoncée par l’Ukraine en date du 7 octobre. Une porte-parole du FBI a confirmé au Times of Israel que l’agence travaillait sur une enquête en concertation avec les polices israélienne et ukrainienne.

Le 12 octobre, le site d’information Ynet a fait savoir que deux suspects arrêtés au sein de l’État juif avaient été libérés de prison, suggérant que le dossier dans son intégralité « s’est dissipé ». Le site a cité l’avocat de Guy Grinberg qui a indiqué que l’arrestation de son client était sans fondement.

Snir Moshe Hananya en 2012 (Capture d’écran : Facebook)

« Je dois dire que je suis choqué par la facilité insupportable avec laquelle un citoyen respectueux de la loi peut ainsi se retrouver écrasé, avec tant de force, par la police alors qu’il n’a rien fait de mal », avait ainsi déclaré l’avocat de Grinberg, Eyal Ochaion.

L’avocat de Snir Hananya, Shahar Hatzruni, a pour sa part indiqué au Times of Israel que la Cour des magistrats de Tel Aviv et la Cour de district de Tel Aviv, plus tard, avaient toutes les deux accepté l’argument de l’accusation qui avait affirmé que les soupçons contre Snir Hananya n’avaient aucun fondement, soulignant que les deux tribunaux avaient ordonné sa libération.

Le Times of Israel n’a pas été en capacité de vérifier cette information, certains documents judiciaires, dans cette affaire, étant placés sous scellés.

L’avocat Shahar Hatzruni (Autorisation)

En réponse à une demande du Times of Israel, un porte-parole de la police a expliqué que les suspects avaient été remis en liberté moyennant le dépôt d’une caution, précisant que cela ne signifiait nullement que le dossier ait été abandonné.

« Nous soulignons que la finalité de l’arrestation ne reflète en rien la qualité des éléments en notre possession ou l’issue de l’enquête, cette dernière étant encore en cours. Et lorsqu’elle se terminera, tous les éléments seront transférés au procureur de l’État pour réexamen et pour prise de décision », a écrit un porte-parole de la police dans un courriel adressé au Times of Israel.

4 octobre : Nouvelle arrestation dans une cellule liée à la plateforme Airsoft

La police allemande de Bamberg poursuit actuellement une cellule criminelle présumée qui aurait utilisé les sites internet Trade Capital, Fibonetix, Nobel Trade, Forbslab et Huludox, des sites que les membres de cette cellule auraient exploité de 2018 au mois d’avril 2020. Comme le Times of Israel l’avait antérieurement fait savoir, la police allemande avait mené des raids dans des centres d’appels associés à cette cellule au début du mois d’avril 2020 et à une deuxième occasion en Ukraine, au mois de décembre 2020.

Le 4 octobre, le procureur-général ukrainien a annoncé que la police avait appréhendé un quatrième suspect en lien avec des fraudeurs présumés. L’individu qui a été arrêté n’a pas été identifié.

Plusieurs des sites frauduleux associés à cette cellule ont utilisé une plateforme de trading en ligne israélienne conçue par une firme connue sous le nom d’Airsoft Technologies. Airsoft fournit aux négociants potentiels tout ce dont ils ont besoin pour monter une entreprise en ligne spécialisée dans le Forex, les CFD ou les crypto-devises, selon les documents de marketing d’Airsoft.

Ce qui comprend « des services de développement, des gestionnaires de projet dédiés et un soutien technique en ligne intégral » ainsi que des technologies de marketing back-office et des « références » à des processeurs de paiement.

Capture d’écran de la page d’accueil d’Airsoft Ltd., le 7 janvier 2018.

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Le Times of Israel a pu avoir en sa possession au moins un contrat passé avec un courtier, qui stipule qu’Airsoft a touché une part des revenus issus du site. Un grand nombre de clients d’Airsoft avaient fait l’objet d’avertissements réguliers de la part des régulateurs du monde entier.

Au mois d’août 2020, les procureurs ukrainiens avaient reçu, selon des informations, une requête du Parquet de Bamberg qui réclamait l’ouverture d’une enquête sur cinq individus liés à ce cas. Trois d’entre eux auraient été des ressortissants israéliens : Timur Rokhlin (ou Rohlin), Maxim Baranovsky Raphael et Michael Chebotar.

Peu de choses sont connues au sujet des activités menées en Israël par les deux premiers hommes, dont les noms ne figurent nulle part dans les bases de données commerciales et judiciaires au sein de l’État juif.

Pour sa part, Chebotar, âgé de 34 ans, est directeur de plusieurs entreprises d’énergies vertes en Namibie et en Afrique du sud. Il semble vivre – ou avoir vécu – en Israël où son frère, Vadim Chebotar, est une célébrité mineure pour avoir épousé une mannequin. Son père, Stanislov Chebotar, serait un riche homme d’affaires et son nom apparaît dans les documents des Panama papers qui ont fuité auprès des médias, et qui contiennent des informations sur des comptes offshore.

Michael Chebotar n’a pas répondu à une demande de commentaire du Times of Israel.

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