Les romans de l’automne sur la Shoah et la Seconde Guerre mondiale
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Littérature

Les romans de l’automne sur la Shoah et la Seconde Guerre mondiale

Plusieurs grands succès littéraires de cet automne 2019 touchent à l’Holocauste et aux évènements de 1939-1945

Journaliste

Contre l’oubli et contre la haine : telles pourraient s’expliquer les nombreuses sorties en cet automne 2019 de romans consacrés à l’Holocauste, aux évènements de 1939-1945, à l’Allemagne nazie et à l’antisémitisme.

Alors que de nombreux livres, essais, biographies et autres touchant plus globalement au monde juif, à Israël ou au Moyen-Orient sont parus récemment, encore davantage de livres sont consacrés aux thèmes énumérés ci-dessus.

Parmi eux, plusieurs ont figuré dans les listes des prix littéraires, dont les principaux ont été décernés début novembre.

Un certain nombre de ces ouvrages, dont la frontière entre fiction et réel est souvent floue, lancent un signal fort : en ces temps de repli et alors que le nombre d’actes antisémites a augmenté ces dernières années, l’histoire et la littérature restent bien vivants pour alerter sur les dangers contemporains.

La semaine prochaine, après cet article consacré aux romans et à la littérature du réel (des non-fictions romancées), retrouvez sur le Times of Israël en français les dernières sorties de livres historiques, essais et biographies qui touchent à la Seconde Guerre mondiale, à la Shoah et à l’antisémitisme.

Le Ghetto intérieur – Santiago H. Amigorena

Santiago H. Amigorena écrit pour combattre le silence. Son 10e ouvrage, Le Ghetto intérieur, figurait sur la liste de nombreux prix (le Renaudot, le Goncourt, le Médicis et le prix Décembre) et a été lauréat du prix des libraires de Nancy. L’auteur raconte comment son grand-père, exilé en Argentine en 1928, où tout semble lui réussir, a vécu à 12 000 kilomètres les persécutions faites aux Juifs européens et leur extermination. Parmi eux : sa propre mère, arrière-grand-mère de l’écrivain, restée à Varsovie et qu’il n’est pas parvenu à sauver avant sa mort à Treblinka.

De là est né un silence, une haine de soi et un tabou impénétrable, un « ghetto intérieur » duquel l’homme n’est jamais sorti et auquel s’est attaqué la plume de son petit-fils, qui est également réalisateur.

« C’est l’histoire d’un personnage qui affronte une situation, doit trouver une solution et la trouve dans le silence qui est la pire solution », explique l’écrivain.

Le récit, poignant et lucide, alterne entre les émotions du héros et la description de la mise en place de la « solution finale » par les nazis. Il interroge également sur la longue indifférence des alliés face à la destruction de la communauté juive européenne.

Amigorena rend là un bel hommage à cette arrière-grand-mère, mais apporte aussi son pardon à ce grand-père cruellement rattrapé par ses origines et son passé.

18 euros, publié aux éditions P.O.L.

Le Temps des orphelins – Laurent Sagalovitsch

Où était Dieu durant la Shoah ? Pourquoi a-t-il abandonné Son peuple ? Comment peut s’expliquer Son silence ? Comment le peuple juif a-t-il pu continuer à croire en Son existence après son anéantissement programmé ?

Le récit de Daniel Shapiro, jeune rabbin innocent qui s’est engagé auprès des troupes américaines durant la Seconde Guerre mondiale, amène à ces questions théologiques – et encore aujourd’hui quelque peu taboues.

Dans ce roman émouvant – et éprouvant –, on suit le héros, venu porter assistance aux soldats juifs, puis aussi et surtout dans sa découverte des camps d’Ohrdruf et de Buchenwald peu après leur libération, en avril 1945.

Le rabbin, dont la foi se retrouve ébranlée, y rencontre l’horreur absolue. Il parvient néanmoins à retrouver un semblant d’humanité et d’espoir en se lançant dans une quête éperdue : retrouver les parents d’un enfant laissé à lui même et dont il a pris la charge après sa visite d’Ohrdruf. Le garçon, mutique, qui ne porte pas de nom, devient ainsi le symbole de tous les orphelins de la Shoah.

Le récit, parsemé des lettres échangées entre Daniel et sa femme Ethel, esseulée, restée aux Etats-Unis, illustre également l’évident contraste durant la Seconde Guerre mondiale entre le destin des Juifs d’Europe, confrontés à la barbarie, et ceux d’Amérique, finalement éloignés des persécutions endurées. Il pose également – comme le roman d’Amigorena – la question du rôle des alliés dans la Shoah et leur aveuglement face aux camps de la mort.

Laurent Sagalovitsch, qui se démarque habituellement par ses traits d’humour et de sarcasme sur son blog « You will never hate alone », surprend à nouveau par la noirceur de ce roman – qu’on retrouvait déjà dans son précédent, Vera Kaplan. Bouleversant, écrit d’une plume simple et pourtant si forte, Le Temps des orphelins frappe peut-être mieux que tous les autres par sa plongée dans le mal absolu – en réussissant pour autant à ne pas tomber dans le voyeurisme macabre.

16 euros, publié aux éditions Buchet-Chastel

Un monstre et un chaos – Hubert Haddad

La vie face à l’effroi : dans son dernier roman, sélectionné pour le Renaudot, Hubert Haddad se plonge dans l’enfer du ghetto de Lódz. On y suit le jeune Alter, renommé Jan-Matheusza, qui a vu son frère jumeau se faire assassiner.

Le garçon, qui refuse de porter son étoile jaune, se cache pour survivre à la police juive et aux snipers allemands. Alors qu’il squatte un caveau du cimetière, il fait la rencontre d’un marionnettiste, le maitre Azoï. De là va démarrer une étrange collaboration entre les deux personnages, et le théâtre deviendra l’exutoire, le seul lieu de vie, au milieu du chaos.

Le livre, qui narre avec moult détails le quotidien du ghetto et reprend des éléments du réel, suit également les interventions du despote Chaïm Rumkowski, le « monstre », placé par les nazis à la tête des autorités juives de la zone. En s’autoproclamant « roi des Juifs », il s’est approprié la devise « Arbeit macht frei, le travail rend libre », et a mis en esclavage ses « sujets » juifs.

Dans une écriture élaborée, exigeante – et même poétique – aux accents yiddish, le lecteur s’attache vite à Alter, qui porte sur ses épaules tout le malheur du ghetto. Le livre illustre la perte de tout sens commun et célèbre ceux qui, sans prendre les armes, ont résisté en préférant toujours la vie face aux ténèbres.

20 euros, publié aux éditions Zulma

Plus de romans…

Andrzej Bart, dans La Fabrique de papier tue-mouches, s’est, comme Hubert Haddad, emparé du réel du ghetto de Lódz, et en particulier du destin de Chaïm Rumkowski. Son dernier roman, compliqué, raconte l’histoire – une fiction – d’un écrivain polonais contemporain qui assiste au procès posthume de Rumkowski. Il s’interroge sur le rôle, de bourreau ou de sauveur, de Rumkowski – le concept de « zone grise » de Primo Levi –, mais aussi sur la responsabilité historique en général.

Dans le roman La Maison allemande, devenu best-seller et traduit dans vingt pays, Annette Hess écrit sur un autre procès : celui de Francfort, aussi connu sous le nom de second procès d’Auschwitz. Elle raconte comment une jeune interprète de polonais, requise pour traduire les dépositions de témoins, en sortira bouleversée. Un livre qui se plonge dans le blocage mémoriel et le traumatisme de l’Allemagne d’après-guerre.

Sélectionné pour le Goncourt, le Renaudot et le Renaudot des lycéens : La part du fils de Jean-Luc Coatalem. Le journaliste et écrivain français pose lui aussi l’indicible question de la transmission de la mémoire, et particulièrement au sein de la famille. Il raconte la vie de son grand-père, Paol, et de sa Bretagne. Arrêté dans le Finistère après une dénonciation, l’homme, résistant, est mort dans le camp de concentration de Dora, en Allemagne – connu pour abriter une usine souterraine de missiles V2 qui employait des déportés.

« Je comprenais que cette histoire de déportation resterait dans l’indicible, qu’elle appartenait à une zone d’effroi inaccessible à ceux de mon époque, impossible à décrire, à transmettre réellement, que seuls les survivants ou les témoins pouvaient s’autoriser à le faire », écrit Coatalem.

Un autre récit qui prend place en Bretagne : celui du roman Le Bon Docteur Cogan d’Hervé Jaouen, qui narre l’histoire d’Yvonne, bonne à tout faire chez un médecin français d’origine juive roumaine qui fait face à la haine d’une poignée de villageois. L’ouvrage rappelle le destin tragique – et bien réel – du docteur Ihil Perper, Juif moldave installé dans le Finistère avec sa famille, tous déportés à Sobibor en 1943 d’où ils ne reviendront pas.

Dans J’écris ton nom, Sylvestre Sbille s’inspire elle aussi de faits réels et explore l’histoire d’un autre médecin, Youra Livchitz, interdit d’exercer car Juif. Engagé dans la Résistance, l’homme a attaqué un convoi parti de Malines en Belgique à destination d’Auschwitz, permettant à de nombreux Juifs de s’évader. L’homme a été exécuté en février 1944. L’auteur, qui rend hommage à ce fait de résistance oublié, se plonge là dans le quotidien de la jeunesse belge confrontée à l’Occupation et pose la question : et nous, comment aurions-nous agi ?

Une autre auteure partie sur la trace de ses origines : Michèle Sarde, universitaire, qui, dans À la recherche de Marie J., part sur les traces de sa grand-mère juive, déportée à Auscwhitz depuis l’Italie. Son enquête généalogique l’a menée à travers l’Europe, convoquant « deux guerres, les déchirures fratricides des Balkans, l’antisémitisme et la douloureuse diaspora du XXe siècle ». Elle met également en lumière la communauté peu connue de son aïeule, les Séfarades d’Europe centrale, et leurs coutumes et leur langue judéo-espagnole.

Roman hors-norme, addictif, de près de 900 pages, nominé au prix Femina, La Fabrique des salauds de Chris Kraus retrace comme le précédent l’histoire de l’Europe – de la Russie des tsars à la naissance de l’État d’Israël, en passant par la Shoah et la guerre froide – à partir de celle d’un aïeul, là encore le grand-père de l’auteur. Narré par Koja Solm, architecte raté et ancien responsable SS qui s’est fait passer pour un rescapé de la Shoah, puis qui est devenu espion de la CIA et du Mossad avant d’être démasqué, le livre, au ton souvent ironique, alterne entre l’horreur et le tragi-comique. Il est né d’une enquête de Chris Kraus, réalisateur en plus d’être écrivain, sur le passé nazi de son aïeul.

Georges-Patrick Gleize narre lui la quête d’identité d’un dénommé Roger Darmon dans Le Crépuscule des Justes. Alors qu’il n’a jamais connu son père, le héros apprend que celui-ci, Juif et rescapé de la Shoah, rejeté par sa belle-famille, est décédé de façon mystérieuse dans les années 1960. Un roman qui touche là aussi au secret familial.

Parmi les romans graphiques : Au revoir les enfants, inspiré par la vie du père Jacques, prêtre, déporté et Juste parmi les nations ; et C’est aujourd’hui dimanche, consacré à la jeune Hélène, 12 ans, internée avec sa mère dans le seul camp français pour femmes – situé dans le Tarn, en zone libre.

Devenu best-seller du New York Times, comme plusieurs de ses autres livres, Pam Jenoff imagine elle aussi dans La Parade des enfants perdus l’histoire d’une jeune fille, Noa, 16 ans, chassée de chez elle. L’ado découvre un wagon contenant des dizaines de bébés juifs en partance pour les camps de la mort. Elle recueille l’un d’eux, avant de trouver refuge dans un cirque.

Autre roman racontant l’adolescence : Jour de courage de Brigitte Giraud dans lequel le jeune Livio, 17 ans, réalise un exposé sur Magnus Hirschfeld. Médecin juif allemand, il lutta dès le début du XXe siècle pour l’égalité hommes-femmes et les droits des homosexuels. En raison de son identité de Juif et d’homosexuel, il fut particulièrement menacé par les nazis. Après sa fuite, ses bibliothèques furent parmi les premières à être victimes d’autodafés. Avec délicatesse, le livre mêle le parcours du docteur et de l’adolescent, qui tente tant bien que mal de faire son coming-out.

Jamais d’autre que toi de Rupert Thomson explore également l’homosexualité du temps des nazis à partir de la relation entre les artistes françaises surréalistes Suzanne Malherbe et Lucy Schwob. Leur sexualité et la judéité de Lucy les pousseront à fuir Paris pour Jersey, qui deviendra vite zone occupée, et où elles rejoindront la Résistance.

Rédigé en 1938, Le Voyageur a été récemment retrouvé à Francfort. Il illustre la tragédie de la Nuit de Cristal via celle d’un homme, Otto Silbermann, un industriel traqué du jour au lendemain, qui prend la fuite. Un ouvrage exceptionnel de l’écrivain juif allemand Ulrich A. Boschwitz qui, en témoin de son époque, raconte de l’intérieur les persécutions contre les Juifs et y mêle ses propres expériences.

Dans l’auto-fiction Mikado d’enfance, son huitième livre, Gilles Rozier, spécialiste de culture juive et traducteur du yiddish, poursuit lui la quête de son identité juive et se remémore sa propre jeunesse. Comment lui, dont le grand-père est mort à Auschwitz, a-t-il pu durant son adolescence adresser avec deux autres camarades une lettre antisémite à son professeur d’anglais ?

Comme Amigorena, Coatalem et Sarde, Rozier dresse ainsi à cet aïeul qu’il n’a jamais connu le tombeau qu’il n’a jamais eu. Un livre qui rend hommage, comme de nombreux autres de cette rentrée littéraire, aux innombrables victimes de l’histoire.

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