Les soldates sont victimes d’attaques, et pas seulement à Bnei Brak
De plus en plus de jeunes femmes, y compris religieuses, choisissent de rejoindre l'armée, prouvant leur valeur sur le champ de bataille ; les conservateurs lancent une nouvelle campagne pour les en exclure
Il est impossible de savoir précisément ce qui a motivé la foule en colère qui s’est ruée dimanche dernier sur deux soldates à Bnei Brak, les forçant à prendre la fuite et à se cacher, craignant pour leur vie, avant d’être sauvées par la police.
Selon les autorités, ces commandantes en uniforme du Corps de l’éducation et de la jeunesse se trouvaient dans ce bastion ultra-orthodoxe pour rendre visite à une recrue qui devait intégrer leur unité le mois suivant – ce qui est une pratique courante.
Mais leur présence a déclenché de fausses rumeurs, selon lesquelles elles étaient venues pour arrêter un réfractaire au service ou enrôler de force un jeune homme religieux. De tels propos ont déjà provoqué des émeutes ailleurs dans le passé.
Le fait que ces deux soldats soient des femmes n’a par conséquent peut-être pas joué un rôle déterminant dans l’agression dont elles ont été victimes.
Pourtant, cette rixe de dimanche est bien plus que la dernière bataille en date d’une guerre menée par une communauté ultra-orthodoxe qui cherche à se couper du reste de la société.
Alors même que la place des femmes dans l’armée fait face à de nouvelles attaques de la part de certains segments de la société, et que les rangs des soldates, notamment celles issues de milieux religieux, continuent de grossir, cette émeute a révélé la fracture toxique des opinions autour de la volonté de l’armée israélienne de promouvoir l’égalité des sexes.
De plus en plus de femmes s’engagent
Depuis la création de l’État d’Israël, les jeunes femmes âgées de 18 ans et plus sont tenues de s’enrôler dans l’armée. Celles qui revendiquent un mode de vie religieux en sont exemptées, mais peuvent choisir de servir les besoins civils de la nation dans le cadre de ce qu’on appelle le service national.
Selon les données fournies par l’armée israélienne au Mouvement pour la liberté d’information, le taux de recrutement parmi les femmes diplômées d’écoles laïques est resté stable au cours de la dernière décennie, s’établissant autour de 92 %.
Ces dernières années, cependant, de plus en plus de jeunes femmes issues de milieux nationaux-religieux ont rejoint leurs contemporaines laïques, plutôt que de s’engager dans le corps civil.
Selon les données, entre 2018 et 2025, le taux de femmes identifiées comme appartenant à la communauté nationale-religieuse qui s’engagent dans l’armée israélienne est passé de 25 % à 31 %. Cette tendance à la hausse a commencé encore plus tôt, malgré les campagnes agressives menées par les rabbins conservateurs contre le service des femmes, en particulier dans des rôles de combat.
Même s’il y a des similitudes dans les croyances et les pratiques, la communauté nationale-religieuse se distingue de la communauté ultra-orthodoxe sur plusieurs points majeurs. Bien que les deux soient pieuses, celles qui se considèrent comme nationales-religieuses sont généralement plus disposées à s’engager dans la société laïque, notamment dans les domaines de l’éducation, de l’emploi et de la culture. Dans l’ensemble, la communauté est profondément sioniste et soutient l’armée.
Les ultra-orthodoxes, en revanche, cherchent généralement à s’isoler du reste de la société afin de préserver leurs mœurs religieuses, notamment le strict respect des rôles attribués à chaque sexe. Une grande partie de cette communauté rejette le sionisme, privilégie l’étude des textes juifs à l’emploi rémunéré et refuse le service militaire, même si cela implique, pour les hommes, de ne pas obéir à l’obligation de servir.
Selon les données officielles, seules 0,3 % des femmes diplômées du système éducatif haredi accomplissent leur service militaire. Chez les hommes, ce chiffre est à peine plus élevé.
Les femmes guerrières
La querelle de Bnei Brak fait suite à une vague d’attaques des médias contre le service militaire au combat des femmes ces dernières semaines. Pour les critiques, le problème ne réside pas uniquement dans la conscription elle-même, mais dans le fait que de plus en plus de jeunes femmes intègrent les unités de combat.
La question du service militaire au combat est au cœur du débat public depuis la décision historique rendue en 1995 par la Haute Cour dans l’affaire Alice Miller, laquelle stipulait que Tsahal devait accorder aux femmes l’égalité des droits pour postuler à la formation de pilote dans l’armée de l’air israélienne.
Miller, ingénieure aérospatiale titulaire d’une licence de pilote civil, n’a finalement, après sa victoire juridique, pas été retenue pour suivre la formation de pilote. Elle a toutefois ouvert la voie à des dizaines de femmes, qui ont depuis intégré les prestigieuses formations de pilote et d’officier de la marine. Dans le même temps, les femmes ont commencé à occuper des postes de combat dans la police des frontières et les forces terrestres.
Selon les données fournies par l’armée israélienne au Times of Israel, en 2015, 7,2 % des soldats combattants étaient des femmes. En 2025, ce chiffre avait considérablement augmenté, atteignant 21,2 %.
Ce n’est toutefois que le 7 octobre 2023 que la grande majorité des Israéliens ont pu voir des soldates participer aux combats, lorsque les troupes du Corps de défense des frontières, du Corps d’artillerie, de la Police des frontières et des bataillons de recherche et de sauvetage du Commandement du front intérieur ont repoussé les terroristes menés par le Hamas qui envahissaient le sud d’Israël. Nombre d’entre elles ont payé de leur vie leur héroïsme.
Au total, ce sont 32 soldates, dont certaines n’étaient pas en service, qui ont perdu la vie lors du pogrom du 7-Octobre. Parmi elles, 16 soldates observatrices ont été tuées à la base Nahal Oz de l’armée israélienne.
Ce jour-là, pendant cinq heures, de 8 heures à 13 heures, l’officier le plus haut gradé sur le terrain était la commandante du bataillon d’infanterie légère mixte Caracal, la lieutenant-colonel Or Ben Yehuda.
Le 7-Octobre, aux premières heures de la matinée, Ben Yehuda, 37 ans, s’est précipitée, avec les combattants sous son commandement, au poste militaire de Sufa, contribuant à tenir la position face à des centaines de terroristes, tout en repoussant les infiltrations dans l’avant-poste et le kibboutz voisin du même nom. Ce n’est que dans l’après-midi que des unités commandos l’ont rejointe. Ensemble, ils ont secouru une trentaine de soldats de la brigade Nahal qui étaient assiégés dans le mess de l’avant-poste de Sufa.
Plus loin, le long de la frontière, l’équipage entièrement féminin du char Caracal a été salué comme étant potentiellement la première unité de ce type au monde à avoir pris part à des combats actifs.
De nombreuses autres histoires ont été moins médiatisées :
À la base de Zikim, des officières et des commandantes ont pris part aux combats, sauvant 90 recrues. Trois d’entre elles ont été tuées.
À la base d’Urim, des soldates et des officières du Commandement du front intérieur et du Service de renseignement militaire ont également affronté les terroristes. Six d’entre elles ont été tuées en tentant de les repousser : parmi elles, l’officière de la salle des opérations.
Une officière, capitaine d’une batterie du Dôme de fer, a contribué à abattre plusieurs centaines de roquettes ce matin-là. Elle a été tuée avec deux de ses soldats alors qu’ils tentaient de récupérer d’autres dispositifs d’interception.
Une officière d’une unité d’élite du corps d’artillerie équipée de drones a protégé des soldates non armées dans un abri anti-bombes de la base de Nahal Oz, tirant sur un terroriste et sauvant les occupantes.
Et malgré le peu d’attention qui leur a été accordée, des centaines de femmes issues de différentes unités ont également participé aux combats dans la bande de Gaza pendant la guerre qui a suivi.
Dans le viseur
Malgré cette réalité, les leaders d’opinion conservateurs considèrent Ben Yehuda comme le symbole même de tout ce qu’ils jugent « incorrect » dans l’armée israélienne moderne.
Récemment, plusieurs tribunes contre Ben Yehuda ont été diffusées dans des médias proches de la droite, notamment la Quatorzième chaîne – qui est résolument favorable au Premier ministre Benjamin Netanyahu – et « Olam Katan », un pamphlet religieux distribué dans les synagogues le jour du Shabbat. Ces deux médias appartiennent à Yitzhak Mirilashvili.
Dans une « enquête spéciale » de 40 minutes diffusée sur la Quatorzième chaîne, Naama Zarviv, présidente de Shovrot Shivyon, une organisation féminine qui milite contre l’égalité des sexes, a indiqué que Ben Yehuda avait été promue uniquement parce qu’elle était une femme. Selon Zarviv, les commandants d’unité masculins qui servaient sous ses ordres avaient signalé à son organisation que Ben Yehuda « ne répondait pas aux normes opérationnelles ».
Cette allégation est sans fondement. Lorsque Ben Yehuda commandait le bataillon Caracal, elle n’avait sous ses ordres que des femmes commandantes de compagnie, et non des hommes. En ce qui concerne son prétendu manque de qualifications, Ben Yehuda a été décorée en 2014 par le chef du commandement sud pour ses états de service sous le feu à la frontière égyptienne.
Une autre personnalité mise en avant dans ces publications est Aviad Gadot. Ce rabbin sioniste haredi dirige des organisations nationalistes religieuses d’extrême droite qui militent pour que les femmes soient écartées du service de combat et de l’armée israélienne dans son ensemble. Selon lui, le service commun dans les chars dissuade les hommes religieux de s’engager dans l’armée.
La réalité est tout autre. L’armée israélienne ne dispose pas de chars mixtes. De surcroît, il n’existe qu’une seule compagnie de chars entièrement féminine au sein du bataillon Caracal du Corps de défense des frontières ; elle ne fait pas partie du Corps des blindés.
Le 7 octobre 2023, le colonel Shemer Raviv, commandant de brigade régional et ancien parachutiste, a rejoint le char commandé par la commandante de compagnie Karni Gez, et a été aidé par les combattantes à l’intérieur. Dans une interview accordée par Raviv à cette journaliste pour un livre sur les femmes dans la guerre, il a raconté que les soldates lui avaient sauvé la vie alors qu’il tentait de repousser un important groupe de terroristes au sud de la route 232.
Ces fausses attaques ont contraint le porte-parole de l’armée israélienne, le brigadier général Effie Defrin, à publier un tweet inhabituel accompagné d’une photo de lui-même et de sa fille, une soldate récemment démobilisée, dans lequel il réfutait les accusations portées contre Ben Yehuda.
La polémique autour du Corps des blindés fait suite à une affirmation, également relayée par Olam Katan, selon laquelle les combattantes auraient « pris le contrôle » du Corps d’artillerie, où elles représentent environ 20 % des effectifs, et l’auraient « gâché » pour les hommes religieux.
Mais contrairement aux chars, les activités du Corps d’artillerie se déroulent principalement dans des espaces ouverts – par opposition aux espaces clos. L’intégration du personnel féminin dans ce corps est par conséquent plus étendue et soulève moins de problèmes religieux.
Cependant, ceux qui mènent une guerre contre les soldates ne désarment pas. Récemment, une vidéo générée par intelligence artificielle a été diffusée, présentant les ambulancières qui servent aux côtés de soldats masculins dans des véhicules blindés à Gaza comme une atteinte à la « sainteté de la famille » pour les hommes religieux en uniforme.
Ces campagnes, qui resurgissent à intervalles réguliers, n’ont toutefois pas encore été couronnées de succès : le nombre de jeunes femmes, laïques ou religieuses, qui souhaitent servir au combat continue d’augmenter, et chacune d’entre elles prouve chaque jour son utilité sur le champ de bataille.
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